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Full text of "Lettres du maréchal de Saint-Arnaud"

HANDBOUND 
AT THE 



UNIVERSITY OF 
TORONTO PRESS 



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LETTRES 



DU MARECHAL 



DE SAIMT-AfiNAUD 



PARIS. TYPOGRAPHIE WPITERSHEIM, 

IIIK MONTMORENCY, 8. 



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LETTRES 



DU MARECHAL 



DE 8AINT-ARMDD 



TOME SECOND 



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A PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES- ÉDITEURS 

RUE VIVIENNE, 2 

1855 

Les Éditeurs se réseï vent tout droit de traduction et de reproduction à l'étranger. 






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GUERRE D'AFRIQUE 

(1844-1845-1846-1847) 



Commandement supérieur de la subdivision cl'Orléansville. 



Insurrcclion du Dalira. — Bou-Maza. — Soulèvement général 
des tribus de l'Ouest.— Combats dans la vallée du Ctiélif, 
dans le Dahra et l'Ouarensenis. — Prise de Bou-Maza. — 
Le duc d'Aumale, gouverneur général de l'Algérie. 



A M. LEROY DE SATNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Orléansville, le 25 novembre 1844. 

Je suis arrivé à Orléansville, hier, par un beau 
soleil, et j'ai eu une réception princière. Tous les 
Arabes étaient venus au-devant de moi en faisant la 
fantazzia, -tous les officiers de la garnison, à cheval, 
ainsi que les chefs de service. J'ai reçu et harangué 
tout le monde et me suis installé. J'ai trouvé les 
quatre murs, pas une chaise : Cavaignac a tout 



— 2 — 

transporté à Tlemcen. J'ai pour maison une espèce 
de kiosque ressemblant à la loge du bouc au Jar- 
din-des-Plantes. Trois petites pièces se commandant 
les unes les autres, et entourées d'une mauvaise ga- 
lerie couverte en toile, composent ce mal entendu 
séjour. Je fais changer une porte en fenêtre et ouvrir 
une autre porte, et tout cela est facile, car ma maison 
est en bois, et, grâce à cette amélioration, mes ap- 
partements particuliers, cabinet de travail, petit sa- 
lon et chambre à coucher seront supportables. En 
face, je fais élever un autre bâtiment qui se joindra 
au mien par une galerie couverte et contiendra une 
salle à manger assez belle et un grand salon de ré- 
ception. 

Orléansville est un désert dans un grand désert. 
Figure-toi quelques maisons au milieu d'une im- 
mense plaine de cinquante lieues de long sur sept et 
huit de large. Pas un arbre, pas de végétation ; le 
Ghélif au dos avec un pont à l'américaine. Orléans- 
ville est sur la rive gauche du Ghélif, entre Milianah 
et Mostaganem, à quatre journées d'infanterie du 
premier et six du second, ayant au sud-est le pic 
d'Ouarensenis, au sud-ouest Tiaret, et au nord, à dix 
lieues, Ténès et la mer. 

Je garde le commandement de mon régiment avec 
celui de la subdivision ; aussi suis-je fort occupé. Dans 
quelques jours j'irai visiter Ténès, qui est* sous mes 
ordres, et les travaux de la route. 

Notre correspondance sera moins fréquente ; nous 
n'avons courrier que tous les dix jours. 



AU MEME. 



Orléansville, le 10 décembre 18W. 

Cher frère, nous avons été en retard d'un courrier. 
La mer n'a pas voulu laisser approcher le bateau à 
vapeur, et la barque qui a essayé de porter les dé- 
pêches à bord a chaviré. La mer devant Ténès est 
affreuse, aussi je travaille à obtenir un port indispen- 
sable pour Ténès et toute la subdivision d'Orléans- 
ville. La nature l'a presque indiqué en jalonnant la 
place par des rochers. Cela coûterait environ huit 
millions, et ce serait peut-être le port le plus sûr de 
la côte d'Afrique. J'ai écrit à ce sujet au maréchal 
et au général Lamoricière. En attendant, je demande 
qu'on m'autorise à assurer ma correspondance par 
terre au moyen de courriers arabes ou spahis. C'est 
nécessaire pendant l'hiver, car le courrier peut res- 
ter deux mois sans pouvoir toucher à Ténès. 

Que de projets se croisent dans ma tête et l'occu- 
pent! Combien il y a à faire dans une ville où il n'y 
a ni bois ni eau. Le Chélif est en bas de chez nous, 
c'est vrai ; mais je veux amener l'eau dans Orléans- 
ville même et dans nos jardins qui meurent l'été. 

Nous avons à présent un froid du boulevard de 
Gand. Pas un arbre. J'ai établi un détachement de 
bûcherons à trois lieues en amont du Chélif. Je fais 
couper du bois, construire des radeaux, et tout cela 



- 4 - 

nous arrivera quand les pluies auront mis le Ghélif 
à même de porter des bûches. 

Je viens de recevoir pour mon brave régiment 
une croix d'officier, quatre croix de chevalier et deux 
grades à l'occasion de l'affaire de Dellys. Voilà le 
beau rôle du colonel, ses jouissances immenses, in- 
effables. J'ai attaché tous ces rubans et j'ai vu de 
douces larmes de reconnaissance couler sur des 
visages bronzés, j'ai senti des cœurs bien nobles et 
bien fermes devant l'ennemi battre comme le cœur 
d'une femme, et le mien battait à l'unisson. Cinq 
croix à la fois, e'est rare ; c'est tout ce que j'avais 
demandé. Le maréchal a tout fait obtenir, et je vais 
l'en remercier. 



AU MÊME 



Orléansville, le 20 décembre 1844. 

... Milianah, à l'époque où j'y commandais et dans 
les circonstances où je m'y suis trouvé, était impor- 
tant, mais Orléansville l'est bien davantage. Milia- 
nah, en 1842 et 1843, était poste d'avant-garde ; à 
présent c'est un centre. La position géographique et 
politique d' Orléansville est telle que, par la force des 
choses, d'ici à quelques années le siège d'une divi- 
sion y sera établi. Jl faudra donner bien des coups 



de pioche et de truelle et planter bien des arbres, 
tracer des routes et creuser des canaux ; mais nous 
arriverons, tout se fera. Il y a à peine un mois que 
je suis ici et j'ai fait labourer et semer d'orge par 
mon régiment seul cinquante hectares de terre. Mille 
bras travaillent à faire une route. Elle ne sera pas 
achevée dans un an, et déjà j'ai dans ma tête le pro- 
jet de deux routes nouvelles et l'établissement de trois 
villages. L'avenir de ce pays est immense, mais l'or 
qu'il engloutira est incalculable. Nous vivons sur une 
ville romaine, et nos tuniques mesquines flottent au 
même vent qui agitait ces amples tuniques et ces 
toges romaines si nobles. Je fais niveler ma grande 
rue, et en fouillant la terre nous avons trouvé des 
pierres superbes, des colonnes en marbre, des tom- 
beaux bien conservés, et leurs ossements complets, et 
l'urne classique pleine de petite monnaie de cuivre, 
as ou deniers. La ville ancienne dort sous nos pieds. 
Pour faire des fouilles sérieuses, il faudrait du temps 
et de l'argent; mais nous n'en avons que pour les 
travaux de première et urgente nécessité. Avant 
d'exhumer les morts et les ruines, il faut abriter et 
conserver les vivants. Il y a une mosaïque admirable 
qui servait d'enseigne au tombeau de saint Repara- 
tus. Je veux faire bâtir l'église chrétienne au-dessus. 
Une voûte bien faite la conservera visible dans toute 
sa beauté, et le temple de Dieu s'élèvera là où il était 
il y a quatorze siècles. 



6 — 



AU MEME. 



Orléansville, le l ei janvier 1845. 

Cher frère, je commence l'année en pensant à vous 
tous dont le souvenir me soutient et m'élève dans 
mes dures épreuves, et en vous envoyant des souhaits 
qui, pour arriver jusqu'à vous, traverseront le Ghélif 
et bien d'autres fleuves qui n'ont rien de commun 
avec le fleuve d'oubli. 

Mon année 1845 commence pour moi le 4, parce 
que ce jour- là je sors d'Orléansville à la tête d'une 
colonne bien légère et bien bonne, et je vais dans le 
Dahra opérer de concert avec le général Bourjolly, 
qui part de Mostaganem pour réduire quelques tribus 
encore récalcitrantes, repaire de tous les voleurs et 
de tous les brigands de la subdivision. Nous ne res- 
terons pas plus de quinze jours absents... 



Orléansville, le 21 janvier 1845. 

Si vous avez à Paris le même temps affreux qui 
nous poursuit en Afrique, tu n'as pas dû être sans 



— 7 — 
inquiétude en pensant que j'étais en expédition. Je 
t'ai écrit que j'étais sur le point de sortir d'Orléans- 
ville pour obéir aux instructions du général de Bour- 
jolly. Je suis parti par un temps incertain, qui dans 
la nuit est devenu horrible. Aune journée d'Orléans- 
ville, j'aireçuce que j'attendais depuis longtemps, un 
contre-ordre du général, qui m'annonçaft que la per- 
sistance du mauvais temps l'obligeait à rétrograder 
sur Mostaganem et qu'il me laissait liberté de ma- 
nœuvre. Je n'avais qu'à songer à rentrer le plus vite 
possible, mais la pluie continuait et les ruisseaux 
s'étaient changés en torrents. J'ai voulu traverser 
l'Oued-Raz ; une crue d'eau subite, comme il arrive 
souvent ici, a élevé en un instant les eaux de cin- 
quante centimètres. Des chevaux montés et des 
hommes ont été entraînés et ont roulé avec le torrent, 
quelques-uns jusqu'à six cents mètres. Heureuse- 
ment, j'avais pris mes précautions. Tout un peloton 
de nageurs s'est précipité à l'eau ; moi-même, à la 
tête des mieux montés, j'ai lutté contre la violence du 
torrent, et nous avons eu le bonheur de sauver tout 
le monde, hommes et chevaux. Mais quel moment 
d'angoisse ! j'aurais préféré avoir dix mille Kabyles à 
combattre. 11 était sept heures du matin, j'ai suspendu 
le passage de la rivière. Une partie de ma colonne 
était sur une rive et moi sur l'autre. A deux heures, 
la rivière avait baissé de deux pieds. J'ai recommencé 
mon mouvement, qui, grâce aux mesures prises, 
s'est effectué sans un moment d'hésitation et sans 
accident. Je suis resté au milieu de la rivière avec 



— 8 — 
mon état-major jusqu'à ce que le dernier homme eût 
traversé. Je n'avais rempli que la moitié de ma tâche. 
A trois lieues plus loin, j'avais une autre rivière à 
passer, l'Oued-Ouaran, aussi violent que l'Oued-Raz. 
Je voulais y arriver avant la nuit et ne pas rester pris 
entre les deux rivières. J'ai du chercher un chemin 
par les crêtes, pour éviter de passer cinq fois l'Oued- 
Raz. Ce chemin non tracé était bien difficile pour 
mon convoi chargé. Je l'ai franchi avec bonheur, et 
à six heures du soir, j'étais sans accident de l'autre 
côté de l'Oued-Ouaran, à trois lieues d'Orléansville. 
La route était affreuse, un lac de boue épaisse, de 
terre glaise délayée, les hommes y laissant leurs 
chaussures, les chevaux entrant jusqu'aux jarrets. 
Impossible de faire bivouaquer par la pluie, dans la 
boue, sans bois. Je me suis traîné avec ma colonne 
jusqu'à Orléansville, où tout le monde était arrivé à 
dix heures du soir. On aurait dit des blocs de boue 
en marche ; trente hommes sont entrés à l'hôpital. 

A Orléansville, j'ai retrouvé mes embarras d'admi- 
nistration. Les routes sont défoncées et impratica- 
bles, les convois militaires et civils ne peuvent arri- 
ver de Ténès. Nous manquons de tout et la pluie 
continue, et il nous faut plus de huit jours de soleil 
pour mettre un convoi en marche. Tiens, frère, le 
pouvoir a plus de mauvais que de bons moments. Je 
suis aux galères dorées; je rêve la nuit aux moyens 
de faire cesser nos embarras, d'obvier à mille diffi- 
cultés ; mais que faire contre les éléments ! 



AU MEME, 

Orléansville, le 1 er février 1845. 

Le temps est si régulièrement mauvais cette année, 
que nous ne marchons que d'ouragans en ouragans. 
La mer est presque toujours en furie. Je t'écris au- 
jourd'hui, veille du courrier qui certainement ne 
touchera pas à Ténès, et ma lettre dormira probable- 
ment huit et peut-être quinze jours dans la boîte. 
C'est le plus mauvais côté de l'Afrique. Nous devrions 
y être accoutumés, mais je ne puis pas me faire à 
rester sans nouvelles de vous. 

Je viens de donner un bal à Orléansville. J'avais 
plus de deux cents personnes, trente femmes et quelles 
femmes î Des femmes de colons travesties en Pom- 
padour, avec des robes faites en pièces de foulards, 
et des perruques en aloës. La musique de mon régi- 
ment était entraînante et on a dansé jusqu'au jour à 
faire envie aux démons. Je n'avais peur que du feu 
dans ma maison de bois. Aussi avais-je deux pompes 
en batterie devant la façade. On parlera longtemps 
de mon bal à Orléansville. Les ombres des vieux 
Romains qui peuplent les ruines d'El-Esnam ont dû 
en frémir. Grand galop final avec accompagnement 
de cliquetis d'ossements ! Musard est dépassé ! 

Je vais écrire au maréchal ces jours-ci ; nous at- 
tendons avec impatience ses discours à la chambre. 



— 10 — 

La discussion du budget d'Afrique et des affaires 
d'Afrique sera d'un grand intérêt. Le maréchal ne 
reviendra à Alger que dans le courant de .mars. 11 
viendra visiter Orléansville au mois d'avril, avant 
d'entrer dans l'est. Il verra combien nous avons tra- 
vaillé. Mais que les créations sont longues et difficiles ! 
Je plante bien des arbres dont je ne verrai jamais 
l'ombre 



AU MEME. 



Orléansville, le \l\ février 18/i5. 

Je n'ai pas encore reçu une lettre de toi à la date 
de cette année. Juge, cher frère, de mon ennui, je 
ne dirai pas de mon inquiétude, car je sais bien que 
j'ai trois ou quatre lettres de toi enfouies dans les 
paquets et se promenant depuis un mois d'Alger à 
Oran, sans pouvoir toucher à Ténès, et me jeter un 
peu de tranquillité et beaucoup de plaisir. 

L'administration des postes ne veut pas se servir, 
sans l'autorisation de son ministre, de la correspon- 
dance par voie de terre que j'ai établie à l'Oued- 
Rouina, entre Orléansville et Milianah, et toutes nos 
affaires restent en suspens. C'est une position fort 
délicate que celle d'une subdivision tout entière 
restant si longtemps abandonnée à elle-même sans 






— IL — 

recevoir de la métropole, ni lettres, ni ordres, ni ré- 
ponse à ses demandes. 

Nos vivres s'épuisent et les convois ne peuvent 
pas et ne- pourront pas de longtemps nous ravitailler, 
et je n'ai cependant dans mes magasins que pour 
vingt-huit jours de farine et douze jours de biscuit, 
plus de lard. J'écris à Alger, mais mes lettres n'ar- 
rivent pas, et arriveraient-elles, il faut que la mer, 
toujours furibonde, se calme et permette aux bâti- 
ments d'aborder. Nous avons eu deux sinistres à 
Ténès; ce n'est pas encourageant pour le commerce. 
Le Ghélif , qui est devenu un fleuve impétueux, m'a 
causé une foule de dégâts qui seront difficiles à ré- 
parer. Des jardins entiers ont été enlevés, et tu ne 
peux comprendre de quelle importance sont pour 
nous des jardins d'où nous tirons tous nos légumes. 
Deux hommes, un spahi et un ouvrier indigène, ont 
été enlevés par la violence des ruisseaux devenus 
torrents et ont péri sous nos yeux sans qu'il fût pos- 
sible de leur porter secours. J'avais établi un atelier 
de bûcherons à trois lieues d'ici, chez les Beni-Ra- 
ched, en amont du Ghélif. La crue a été si prompte 
et si impétueuse, qu'un radeau et un bateau ont été 
enlevés et sont venus passer à Orléansville sous notre 
pont, et ont probablement couru jusqu'à la mer. C'é- 
tait toute la fortune d'un pauvre industriel. 

Au milieu de tous ces désastres, j'ai encore trouvé 
le moyen de faire les affaires du pays. Les Arabes, 
profitant du mauvais temps et des nuits sombres et 
orageuses, ont fait de leurs coups. Une bande d'as- 



— iâ — 

sassins et de voleurs qui existe depuis plus d'un an 
dans la subdivision, qu'elle a inquiétée par ses cri- 
mes, s'est mise en campagne. En moins de huit jours 
et coup sur coup, ils ont assassiné, près de Ténès, un 
charretier civil et un sergent-major du 5 e bataillon de 
chasseurs d'Orléans, volé des bœufs à la ferme et des 
chevaux et des mulets. Cet état de choses ne pouvant 
durer, j'ai mis mes espions en campagne, semé l'ar- 
gent, pris des renseignements partout, obtenu des 
dénonciations et des révélations par menaces et pro- 
messes, et une belle nuit, c'est-à-dire une affreuse 
nuit de neige, de grêle et de vent, très-propre aux 
expéditions de ce genre, j'ai lancé mes spahis, mes- 
chasseurs avec de bons officiers et de bons guides, et 
en trois fois vingt-quatre heures, j'ai saisi la bande 
entière, non-seulement mes assassins et mes voleurs, 
mais encore les assassins d'un sergent- major du 
6 me léger, tué il y a plus de six mois, et ceux d'une 
blanchisseuse espagnole frappée de coups de couteau 
et volée à Ténès il y a huit mois. D'un seul coup j'ai 
purgé la subdivision et payé l'arriéré laissé par Ca- 
vaignac. J'ai retrouvé jusqu'à une gourde montée 
en argent qui lui avait été volée. C'est un des bons 
coups de main de ce genre qui ait été fait. Pour ob- 
tenir des aveux de ces misérables, j'ai été forcé de 
faire le Caligula. Le bâton a travaillé d'une manière 
énergique. Toute la bande, au nombre de vingt-deux, 
est en prison et sera dirigée sur Alger, pour être ju- 
gée par un conseil de guerre. Il aurait fallu juger 
tous ces gens-là de suite et à Orléansville. Douze au- 



— 13 — 

raient été fusillés sur les lieux, et le reste envoyé en 
France aux galères à perpétuité ou pour vingt ans. 
L'exemple eût été terrible et profitable. Dans trois 
ou quatre mois, quand on me renverra les six ou huit 
qui devront être fusillés, on aura oublié leurs crimes. 
Chez les Arabes, la punition comme la récompense 
doit suivre de près le crime ou le bienfait. 



AU MEME. 



Orléansville, 'e 28 février 18/(5. 

Malgré le mauvais temps et les routes, j'ai été 
obligé d'aller à ïénès où tout marchait assez mal. 
J'ai failli périr dans la vase avec mon cheval. Je 
suis resté littéralement embourbé et on nous a retirés 
avec des cordes. J'ai perdu ma selle et tous mes ef- 
fets, heureux d'en sortir la vie sauve! Si mon cheval 
n'avait pas été parfait, il était perdu. A Ténès, je suis 
resté bloqué cinq jours par les pluies et le débor- 
dement des eaux. Enfin, je suis rentré dans ma capi- 
tale un peu malade. 

J'ai découvert les menées d'Abd-el-Kader et de 
ses agents dans le pays et donné avis au général 
Lamoricière et au général de Bar. Je suis sur mes 
gardes et en mesure ; je pense que ce printemps ne 



- ift — 

se passera pas sans que nous ayons quelque chose 
de sérieux. 

Je continue à faire collection de souvenirs anti- 
ques. J'ai une romaine romaine en cuivre, en- 
tière et bien conservée, de petits vases, etc., etc., 
tout cela trouvé dans une pépinière que je fais faire 
et qui sera fort belle. 



AU MEME. 



Orléansville, le 15 mars 1845. 

Cher frère, je reçois seulement hier ta lettre du 
23 février, et en même temps une double épître de 
ma mère et de mon frère. Comme les distances sont 
longues, et quel intervalle entre le moment où nous 
pensons et celui où ces pensées nous arrivent! Le 
monde a le temps de finir dix fois, les poudrières de 
sauter, les maisons de brûler comme mon chalet qui 
a brûlé intérieurement pendant trois jours. Le feu 
s'était communiqué aux grosses poutres de la char- 
pente à travers des interstices des briques minces de 
ma cheminée. Figure-toi une baraque en bois, recou- 
verte avec de la toile goudronnée peinte en gris. Si 
l'incendie s'était déclaré la nuit, je courais risque 
de brûler vif. Heureusement, le feu s'est déclaré le 



— 18 — 

jour et nous avons pu l'éteindre. Le surlendemain il 
n'y paraissait plus. 

Il n'est bruit ici que du retour du maréchal que 
l'on attend à la fin du mois, et de la grande expé- 
dition dans l'est. Mon cœur se remue à cette idée. 
J'aurais bien voulu la faire à la tête d'une colonne ou 
de mon régiment, mais on ne peut être partout, et 
partout on peut rendre de bons services. J'ai offert 
deux beaux et bons bataillons de mon régiment, et 
on me donnera d'autres bataillons de jeunes soldats 
des nouveaux régiments, qui feront mes routes et mes 
foins, pendant que les vieux se battront. 

Voilà quarante-huit heures que je passe à écrire 
des lettres, des rapports, des ordres. Ce matin, à six 
heures, j'étais à cheval ; à neuf heures, j'avais fait 
quatre lieues, et je faisais mon grand rapport chez 
moi. Depuis onze heures, j'écris et j'en ai encore 
jusqu'à minuit. Il y a des jours où je fatigue trois 
chevaux. 

Pour me distraire, quand j'en ai le temps, je lis 
dans la Presse le feuilleton de la Reine Margot, mais 
je crains -toujours de voir manquer quelque numéro. 
Ainsi, le 28 février est absent, et j'ai perdu la con- 
versation intéressante de Charles IX et de sa mère, 
de Henri IV et de sa femme. Il faut que je devine en 
lisant le feuilleton suivant. -C'est une étude, et je 
puis me tromper, car l'imagination d'Alexandre 
Dumas va vite et loin. 

Tu feras un agréable voyage en Belgique. C'est 
un pays curieux et beau ; rien de très-remarquable, 



— 16 — 

mais tout bien. Bruxelles te plaira ; Gand et Anvers 
ont un caractère particulier qui s'éloigne davantage 
de nos villes françaises. 



AU MEME. 



Orléansville, le 13 avril 18/|5. 

J'ai reçu hier des nouvelles du Dahra, qui m'obli- 
gent à sortir sur-le-champ pour étouffer à sa naissance 
une insurrection qui pourrait devenir grave. Ce n'est 
pas sur le territoire de ma subdivision que cela se 
passe, mais le désordre gagne ma frontière et je pars. 
La colonne de Mostaganem est dehors, et se trouve 
arrêtée par les eaux du Chélif gonflées par les pluies 
qui nous inondent depuis quatre jours. 

Un marabout se disant chérif, c'est-à-dire de la 
famille du Prophète, en travaillant le fanatisme et la 
crédulité des Arabes, s'est fait un parti, a prêché la 
guerre sainte contre nous, et est parvenu à rassem- 
bler un camp, où il compte cinq à six cents fusils et 
une cinquantaine de cavaliers. Ce chérif, nommé 
Mohamed-Ben-Abdallah, est à trois journées de moi. 
Je pars demain lundi, mardi je serai à Mazouna, et 
dans la nuit je me rapprocherai de lui pour le sur- 
prendre à la pointe du jour, et en finir d'un seul coup 
avec ses momeries et ses miracles. 



17 — 



AU MEME. 



Au bivouac de Sidi-Aïssa-Ben-Daoud, le 17 avril 1845. 

Ma dernière lettre t'annonçait mon départ pour 
le 14. Je suis donc sorti ce jour-là, et à peine avais- 
je marché quelques lieues que j'ai appris que le chérif 
avait le matin même razzié les Sbéhas , coupé des 
têtes, et s'était présenté jusque sur l'Oued-Raz à cinq 
lieues d'Orléansville, à la tête de cent chevaux et 
trois cents fantassins. Les populations étaient en 
émoi, l'insurrection grossissait. Ce n'est qu'en appre- 
nant ma sortie que le chérif avait rétrogradé. 11 n'y 
avait pas un moment à perdre, il fallait arrêter l'in- 
surrection et frapper un coup décisif. Ma détermina- 
tion fut promptcment prise. Je donnai le commande- 
ment de mon infanterie à mon lieutenant-colonel, 
auquel je laissai l'artillerie et les bagages, et je lui 
donnai l'ordre de marcher jusqu'à Aïn-Méran à dix 
lieues d'Orléansville, d'y tonner le bivouac et de 
m' attendre en se tenant prêt à marcher sur les coups 
de fusil, s'il en entendait. Mes instructions bien don- 
nées, et une allocution faite à la colonne pour lui faire 
sentir la nécessité d'une marche forcée, je partis avec 
ma cavalerie, cent-dix spahis, quarante-huit chas- 
seurs du â e et environ cinquante cavaliers du goum 
bien montés : total deux cent huit. 

A quatre heures et demie du soir, j'aperçus l'en- 



— 48 — 
nemi dans une bonne position sur le sommet d'un 
mamelon. 11 me montrait cent chevaux avec un grand 
drapeau rouge qui s'agitait en signe de défi, plus 
bas et sur la droite et la gauche, bien postés sur des 
hauteurs, environ trois cents fantassins ayant aussi 
leur drapeau. Les voir et les charger fut l'affaire 
d'un instant. Je lançai d'abord mon goum, puis je 
suivais avec les spahis, et les chasseurs formaient la 
réserve. L'ennemi tint bon jusqu'à quinze pas, mais 
alors il lâcha pied. La cavalerie fit l'éventail et s'en- 
fuit dans toutes les directions, mais l'infanterie ne 
pouvait m' échapper si facilement. Malgré les diffi- 
cultés d'un mauvais terrain , je soutins la charge 
pendant une heure et demie et je poursuivis l'en- 
nemi pendant trois lieues. Soixante cadavres sur le 
terrain, trente-neuf têtes que je n'ai pu empêcher le 
goum et les spahis de couper, rapportées au camp, 
le drapeau de l'infanterie pris, les troupeaux razziés 
le matin, repris et rendus à leurs propriétaires, voilà 
les résultats de la journée. J'oubliais quatorze pri- 
sonniers. L'attaque a été si vigoureuse, si bien sou- 
tenue, que je n'ai presque pas de pertes à regretter : 
deux hommes tués, dont un maréchal des logis de 
spahis qui a tué trois Arabes avant de mourir; quatre 
blessés, dont un officier, le capitaine Richard atteint 
légèrement à la tête et qui a pris le drapeau. Mes 
officiers ont été admirables, chacun a tué un Arabe 
au moins. Le capitaine Fleury, des spahis 1 , a eu 

1 Le colonel actuel des guides. • 



— 19 — 
son cheval tué, et les Arabes arrivaient pour lui cou- 
per la tête, quand le capitaine Berthaut, mon aide 
de camp, est accouru pour le dégager. Rarement j'ai 
vu autant d'élan et autant de traits de valeur. Avec 
de tels soldats, j'irais au bout du monde. A dix heu- 
res, j'étais de retour au bivouac d'Aïn-Méran. Ma 
cavalerie avait fait vingt lieues dans sa journée, mon 
infanterie, dix avec sept jours de vivres sur le dos. 
Si je n'étais pas sorti, j'étais attaqué le lendemain 
dans Orléansville et mes communications avec Ténès 
coupées. Aujourd'hui, j'ai rejeté l'insurrection hors 
de ma subdivision. Le 15, j'étais sous Mazouna, ville 
double, séparée par un grand ravin. J'ai menacé et 
effrayé les habitants, et j'ai fait séjour sous la ville 
pour laisser reposer mes chevaux. Aujourd'hui, j'ai 
repris la campagne et mes espions m'apportent des 
renseignements dont je profiterai demain en poursui- 
vant les débris de la bande du chérif. Ce chérif est 
un jeune homme de vingt ans, cicatrice au front et 
au nez, se donnant de l'importance, faisant le sultan, 
quatre chaouchs à sa tente, ne recevant pas tout le 
monde, mais recevant tous les cadeaux. Il est, dit- 
on, chez les Achachas 



— 20 



AU MEME, 



Au bivouac de Bal, chez les Ouled-Jounès, le 21 avril 1*45. 

Cher frère, depuis ma lettre du 15, qui te parlait 
de mon début en campagne, je me suis encore battu 
le 17 et le 18. Dans ces trois combats un peu chauds, 
car le 18, j'avais affaire à quinze cents Kabyles et 
deux cents cavaliers, j'ai eu quatorze tués et trente- 
trois blessés,' mais j'ai tué à l'ennemi plus de deux 
cents hommes, brûlé tous ses gourbis, coupé ses ar- 
bres et ses orges. Je fais, je crois, jonction demain 
ou après avec le général de Bourjolly, car c'est dans 
sa subdivision que je me bats. J'ai cependant affaire 
chez moi, car la révolte, aidée du chérif, a gagné la 
lisière de ma subdivision , les Beni-Mennahs et les 
Gheurfas. Vois ta carte, je suis en avant de l'Oued- 
Dehlia. J'espère que tu n'es pas inquiet et que tu ne 
permets à personne de l'être. 



AU MEME. 



Ténès, le 20 avril 1845. 



Cher frère, la guerre, voici la guerre! vive la 
gloire! Nous sommes en pleine révolte d'Arabes. Les 






— 21 — 

coups de fusil roulent comme en 1840 et 1842. Il y 
a deux jours j'étais à vingt lieues de Ténès. J'ap- 
prends le 23 au soir que les Kabyles ont attaqué ie 
camp et j'accours à marches forcées. En deux jours, 
je fais faire vingt lieues à ma colonne et je tombe 
comme une bombe au milieu de l'insurrection. Le 
maréchal est enchanté de mes combats et de mes 
opérations. Il veut être impitoyable avec les révoltés, 
j'exécuterai ses ordres. 

J'entre le 28 chez les Beni-Hidjas qui sont venus 
attaquer le camp sous Ténès. C'est un affreux pays 
où je rencontrerai beaucoup de difficultés, mais où 
je ferai aussi beaucoup de mal à l'ennemi. Je suis 
horriblement fatigué, j'ai passé la nuit à écrire au 
maréchal et le jour à donner des ordres, à organiser 
ma colonne. J'ai deux bataillons de plus, sept ba- 
taillons dans ma subdivision. Mon quartier général 
sera à Ténès pour quelque temps. Les environs 
d'Orléansville sont encore tranquilles ou ont l'air 
de l'être. Le maréchal sera le 3 mai à Milianah à 
la tête d'une forte colonne , prêt à se porter où cela 
sera nécessaire. 



AU MEME. 

Ténès, le k mai 18/ji 



Cher frère, je rentre à Ténès pour me ravitailler, 
donner des vivres et des munitions à ma colonne, et 



— 22 — 

je repars de suite pour rentrer chez les Beni-Hidjas 
et achever leur soumission. J'ai eu dans leurs af- 
freuses montagnes deux jolis combats, le 29 et le 30 ; 
je ruine si bien leur pays, que je les force à deman- 
der grâce, et, ce qui ne s'est jamais vu en Afrique, 
je les oblige à rendre leurs fusils. Le maréchal lui- 
même ne pouvait croire à ce résultat. Je fais livrer 
par les Beni-Hidjas cinq cents fusils, trois cents 
sabres, deux cents pistolets et 25,000 fr. de contri- 
butions de guerre , sur lesquels j'indemnise les offi- 
ciers du 5 e bataillon de chasseurs d'Orléans, déva- 
lisés dans le pillage du camp des Gorges. Les vieux 
officiers d'Afrique ont peine à croire à la remise des 
fusils, même en les voyant couchés devant ma tente. 
Du reste, la révolte s'étend partout. Quand j'aurai 
soumis ceux-là, je passerai à d'autres et j'en ai pour 
quelque temps. Ce n'est pas très-grave, parce qu'il 
n'y a pas de chef sérieux ; mais si, comme en 1842, 
Abd-el-Kader était là , tout le pays serait en feu. 
Ma subdivision tout entière est, ou révoltée, ou dans 
une agitation extrême. 

Le maréchal se dirige sur Orléansville avec sept 
bataillons. Le général Reveu est avec une colonne 
sur l'Oued-Fodda. Je vais rentrer le 6 chez les 
Beni-Hidjas, marcher sur les Beni-Rached, et me 
ravitailler à Orléansville, pour repartir de suite et 
travailler dans l'ouest les Sbéhas et les Beni- 
Mennahs, etc. Somme toute, je me porte bien, et 
comme tous les nerfs de mon imagination sont tendus, 
les autres sont au repos par force 



23 



AU MEME. 



Orléansville, le 26 mai 18/jj. 

Je rentre à Orléansville après deux brillantes af- 
faires, une razzia sur les Beni-Merzoug, clans la nuit 
du 20 au 21, où j'ai tué plus de cent cinquante Ka- 
byles, pris trois mille têtes de bétail, et le même 
jour, à trois heures du soir, j'ai été attaqué par plus 
de douze cents Kabyles et deux cents cavaliers, com- 
mandés par les trois chérifs en personne, avec leurs 
quatre drapeaux. J'ai été assez heureux pour prendre 
des dispositions telles que, par un mouvement tour- 
nant avec la cavalerie, j'ai enveloppé l'ennemi et 
l'ai rejeté dans un ravin où l'attendait le 53 e . C'était 
une véritable petite bataille; nous avons manœuvré 
avec autant de sang- froid et de calme qu'au Champ- 
de-Mars. L'ennemi a laissé plus de deux cents ca- 
davres sur le champ de bataille, et je n'ai eu que 
sept blessés et deux chevaux tués. J'ai pris un dra- 
peau et beaucoup de fusils. Tout cela se passait sous 
les yeux du commandant Romeuf, aide de camp du 
ministre de la guerre. 

Frère, je ne respire pas encore librement parce 
que les oreilles me bourdonnent. J'ai tant écrit, tant 
causé avec le maréchal qui vient d'arriver ici, reçu 
tant de compliments, depuis le maréchal et le prince 
jusqu'aux derniers échelons de l'armée, que j'en 



— 24 - 

suis comme enivré. Mais je repars demain, et le 
grand air, et les combinaisons militaires me remet- 
tront dans mon état normal. Le maréchal m'a chargé 
de soumettre les Ouled-Jounès qui appartiennent à 
la subdivision de Mostaganem. 

Le maréchal n'a fait que peu de choses dansl'Oua- 
rensenis. Il n'a pas eu de fusils et n'a obtenu que 
des soumissions imparfaites. Les chérifs n'ont pas 
osé se frotter à lui qui avait onze bataillons, et ils 
sont venus pour me manger, moi qui n'en avais que 
quatre. Ils ont eu là une excellente idée. Mohamed- 
Ben- Abdallah me veut du bien, et si je le prends, je 
le lui rendrai. 

11 y a, à l'état-major du maréchal, un capitaine 
de cuirassiers, peintre distingué, ami d'Horace Ver- 
net, qui suit l'expédition pour prendre des sujets de 
tableaux. 11 m'a parlé de M. Longuet et du tableau 
n° 1111 sur le combat de Dellys. Il m'a dit que tu 
l'avais acheté, c'est bien. M. Bacuée m'a demandé 
un croquis du terrain de Si-Abbed, et des disposi- 
tions du combat du 21. Il veut en faire un tableau 
pour l'exposition prochaine. J'en suis content pour 
mon régiment et mes troupes. C'est d'ailleurs un 
joli souvenir, car j'ai rarement vu en Afrique de 
combat mieux soutenu de la part des Arabes, et en- 
levé avec autant d'ordre et de vigueur du côté des 
Français. On aurait dit un épisode du Cirque-Olym- 
pique, plus les balles. Quelle chance j'ai, frère! En 
abordant les Arabes sur le plateau, à la tête de la 
cavalerie, je me suis trouvé pêle-mêle avec eux, j'ai 



— 25 — 

reçu plus de dix coups de fusil de tous les côtés et à 
quatre pas sans être touché. Un Arabe m'a tiré à 
bout portant, pendant que j'étais occupé à regarder 
la position et les mouvements à ordonner. Son fusil 
a raté, il a été tué par le capitaine Berthaut, mon 
officier d'ordonnance. Voilà la seconde fois que cela 
m'arrive dans la campagne. Il est écrit que je ne 
mourrai pas de la main d'un Arabe. Le ministère, 
qui ne veut pas qu'on se révolte et qu'on se batte en 
Afrique, ne rend pas compte de nos belles affaires, 
et garde nos rapports en portefeuille. Il se conten- 
tera de faire un résumé des événements quand tout 
sera calmé. 



AU MEME. 



Au bivouac de Sidi-Aïssa-Ben-Arfah, le 4 juin 1845. 

Cher frère, j'ai reçu en pleine expédition ta lettre 
du 22 mai, et je te réponds du plus joli, du plus pit- 
toresque bivouac de l'Afrique. Mon quartier général 
est sur une hauteur, près d'un marabout, au milieu 
des arbres, auprès d'une fontaine ombragée par un 
tremble superbe. Les chevaux sont au milieu de 
l'orge et mes soldats dans les fèves jusqu'au col. Les 
pauvres enfants ont bien gagné cette petite douceur. 



— 26 — 

Quelle vie ils mènent depuis bientôt deux mois, 
quelle vie je mène moi-même ! 

Mes combats et mes succès continuent. Le 30, le 
chérif fuyait devant moi avec une trentaine de che- 
vaux. Le 1 er juin, il tombait sur mon arrière-garde 
avec soixante chevaux et deux mille Kabyles. J'étais 
à établir mon bivouac quand on vint me prévenir. 
Aussitôt je fais déposer les sacs à mes hommes, je 
cours sur le champ de bataille. Je prends mes dis- 
positions, j'attaque partout, je pousse les Kabyles, 
je leur envoie quelques coups d'obus à propos, et je 
les jette dans les ravins où je les suis à la baïonnette. 
Il fallait les entendre crier et les voir se sauver. Je 
suis revenu tranquillement à mon bivouac après avoir 
tué de cent à cent cinquante Kabyles. Le 2, je les 
attendais, ils ne sont pas venus; mais hier, 3, il y 
avait une heure que j'avais quitté mon bivouac, et 
je traînais péniblement mon long convoi à travers 
des chemins affreux, quand je vois derrière moi, à 
une lieue, le chérif descendre encore des montagnes 
avec ses drapeaux, ses soixante chevaux et ses deux 
mille Kabyles tout blancs, criant, injuriant. Aussitôt 
j'arrête la tête de ma colonne, je fais faire demi-tour, 
et j'établis mon camp sur l'Oued-Beîouta, en face 
de l'ennemi qui s'arrête à son tour, et regagne les 
crêtes. Mais il n'était plus temps, je laisse mon camp 
et mes bagnges sous la garde d'un bataillon, et avec 
trois bataillons sans sacs, ma cavalerie, mon artil- 
lerie, je m'élance à la poursuite de l'ennemi par des 
chemins effroyables, à travers les ravins, les bois, 



— 27 — 

les rochers. Ce sont ces difficultés du terrain qui Font 
sauvé d'une perte totale, mais je l'ai poursuivi pen- 
dant trois lieues et lui ai tué beaucoup de monde. 

A cinq heures du soir, j'étais de retour sur TOued- 
Belouta. J'étais parti à neuf heures du matin. Dans 
mes deux affaires du 1 et du o, je n'ai eu qu'un of- 
ficier et quatre hommes tués et huit blessés. Le ca- 
pitaine Gourson, mon chef d'état-major, a été frappé 
près de moi d'une balle en pleine poitrine. Heureu- 
sement elle a rencontré un bouton, a glissé, et Cour- 
son que j'aime beaucoup en a été quitte pour une 
contusion légère. Il est resté à cheval tout le temps 
du combat. J'ai eu mon fourreau de sabre cassé 
par une balle... toujours la même étoile. 

Tu vois, frère, où en sont nos affaires. La guerre 
ne sera jamais bien sérieuse, à moins qu' Abd-el-Ka- 
der qui court les champs ne se glisse par ici ; mais 
elle sera longue , parce que les Arabes nous détes- 
tent et sont très-faciles à fanatiser. Ils ont rencontré 
ce chérif Mohamed-Ben-Abdallah dit Bou-Maza, ce 
qui signifie père de la chèvre, parce qu'il en traîne 
une avec lui, à laquelle il prête un charme puissant 
et qui fait des miracles. Et ce chérif, ce père de la 
chèvre, jeune homme de vingt ans, les séduit, les 
trompe et les entraîne. Le 14 avril, je le battais dans 
la plaine de Gri, il avait alors cent cavaliers et trois 
cen's fantassins. Le 21 mai , je le battais encore à 
Si-Abbed, il était à la tête de cinquante cavaliers et 
douze cents Kabyles. Le 1" et le 3 juin, je lui inflige 
de nouveaux échecs et il commandait à soixante ca- 



— 28 — 
valiers et au moins deux: mille Kabyles ramassés dans 
vingt tribus du Dahra. Tu le vois, toujours battu 
et poursuivi, il se relève plus fort parce qu'avec les 
Kabyles, la religion, la sainteté , la guerre prêchée 
contre le Roumi ont un pouvoir qui les aveugle. Us 
savent qu'ils font une folie, ils l'avouent, mais ils se 
révoltent... Je n'en ai pas fini avec l'Afrique. Plus je 
réussis, plus j'y suis enchaîné; colonel, général à 
deux ou trois étoiles, le maréchal a des vues sur moi ; 
mes idées sur l'Afrique lui plaisent, ma manière de 
mener les Arabes en paix ou en guerre lui convient. 
Toute cette année je vois que je serai obligé d'être 
dehors d'un côté ou de l'autre : le maréchal m'a dit 
qu'il me laisserait encore deux bataillons de plus, ce 
qui fera neuf, et que je ferais mes affaires moi-même. 
Peut-être, les combats du 1 er et du 3 changeront-ils 
ses idées ? Cela devient plus grave ; cette persistance 
du chérif, son influence prouvée par ses forces, rap- 
pellent les commencements d'Abd-el-Kader. 



AU MEME. 



Au bivouac de Sidi-Yacoub, sur l'Oued- 
Oukclal-Cheurfak, le 27 juin 1845. 

Cher frère, voici une campagne commencée bien 
vigoureusement, fertile en beaux combats et en faits 



— 29 — 

d'armes, qui arrive à sa fin. Les Arabes ne veulent 
plus de coups de fusil, mais ils ne veulent rendre 
leurs fusils qu'à la dernière extrémité. Le temps 
est leur plus puissant allié. Nous ne pouvons rester 
longtemps dans leur pays, et si nous partons, ils ne 
payent pas ou lentement, et on s'expose à être obligé 
de revenir. Le colonel Pélissier et moi, nous étions 
chargés de soumettre le Dahra, et le Dahra est sou- 
mis. Pélissier est plus ancien que moi et colonel d'é- 
tat-major, j'ai agi avec lui avec déférence. Je lui ai 
laissé la plus belle part , il était d'ailleurs entré dans 
le Dahra longtemps avant moi. Les journaux te don- 
neront les tristes détails des extrémités où Pélissier 
a été obligé d'en venir pour soumettre les Ouled- 
Riah qui s'étaient réfugiés dans leurs cavernes. Ter- 
rible , mais indispensable résolution ! Pélissier a 
employé tous les moyens, tous les raisonnements , 
toutes les sommations. Il a dû agir de rigueur. J'au- 
rais été à sa place, j'aurais fait de même ; mais j'aime 
mieux que ce lot lui soit tombé qu'à moi. Les jour- 
naux philanthropes ne vont pas manquer de s'em- 
parer de ce fait pour attaquer encore l'armée d'Afri- 
que. Si l'on a dit que je me promenais le fer, la hache 
et la torche à la main , que dira-t-on de Pélissier, 
brave et excellent officier, mais à l'écorce rude? Je 
voudrais bien que vos journalistes de Paris fissent 
une campagne avec nous! J'aurai été trois mois de- 
hors environ, j'aurai perdu trente-quatre hommes 
tués dont trois officiers , cent cinq blessés dont huit 
officiers ! Si j'avais voulu, à l'affaire du 21 mai, at- 



\ 



— 30 — 
tendre un quart d'heure de plus pour faire mon mou- 
vement tournant avec ma cavalerie, je tuais deux 
cents hommes de plus à l'ennemi, mais j'en perdais 
aussi une trentaine et je n'ai pas voulu. J'en connais 
d'autres qui auraient bien attendu une demi-heure. . . 
Je suis encore en campagne pour une dizaine de 
jours : après quoi, je rentrerai dans mon gouverne- 
ment pour me livrer à d'autres travaux. C'est une 
douce chose que de pouvoir faire du bien et j'en fais 
beaucoup à Orléansville, car depuis le commence- 
ment de la campagne, d'après les instructions et 
l'autorisation du maréchal , j'ai jeté dans ma sub- 
division plus de 30,000 fr. qui me sont passés par 
les mains pour aller secourir d'intéressantes infortu- 
nes, aider à des travaux utiles, indemniser des pertes 
connues, etc. Je suis las de ce maniement de fonds 
et de cette comptabilité qui m'ennuient. Je n'ai ga- 
gné qu'une seule chose à tout cela , c'est que j'ai 
obtenu du maréchal , qui ne me refuse rien de juste 
et de bon , de payer l'ameublement de la maison de 
commandement, de sorte que, moi partant, mon 
successeur trouvera autre chose que les quatre murs. 
Mon théâtre devait 6,000 fr. ; tout est payé et nous 
avons des avances. Le cercle devait 3,500 fr., nous 
avons payé et nous avons 1,000 fr. en caisse. Ainsi, 
la garnison d' Orléansville se trouve propriétaire de 
deux établissements d'une valeur déplus de 15,000 f. 
et c'est à moi qu'on le doit. Orléansville ne saurait 
être trop encouragé, c'est une ville naissante qui 
dans dix ans sera remarquable. Mais combien de 



— 31 — 

braves gens engraisseront cette terre ingrate, pleine 
encore du souvenir de ces Romains persévérants que 
nous suivons à la piste. 



AU MEME. 



Orléansville, le 10 juillet 18/ 4 r>. 

Il me tarde d'avoir terminé l'organisation de mes 
caïds et réglé l'achour* pour quitter Orléansville et 
aller m'embusquer dans l'Ouarensenis. Là au moins 
je trouverai des arbres, de l'eau et de l'air ; ici rien, 
que le feu du ciel qui brûle tout. 

Nous venons enfin de chasser le chérif Bou-Maza 

du pays jusqu'à ce qu'il y revienne. Mon agha 

Hadj-Hamet, ayant appris que le chérif s'était mon- 
tré chez les Beni-Séliman, est monté à cheval avec ses 
cavaliers, et après une poursuite acharnée de dix- 
huit lieues, il a atteint Bou-Maza chez lesBeni-Tigrin, 
lui a tué sa suite, pris son drapeau, ses chevaux, ses 
troupeaux, deux mulets chargés de poudre et d'ar- 
gent. Bou-Maza n'a dû son salut qu'à l'épuisement 
des chevaux du goum. Il s'est sauvé avec deux ca- 
valiers. 11 se dirige vers le sud où il va rejoindre 
sans doute Àbd-el-Kader. 

« Et ces deux grands débris se consolaient entr'eux. » 
1 Impôt arabe. 



— 32.— 

Ernest Dufay est ici. C'est une excellente nature, il 
a du cœur, de la résolution sans fierté ni morgue. 



AU MEME. 



Orléansville, le 19 juillet 1845. 

Cher frère, encore un courrier qui m' arrive sans 
lettre de toi, et jamais je n'en eus plus besoin, car 
jamais je ne fus plus fatigué de l'Afrique. J'aimerais 
mieux mourir ailleurs que de vivre ici. Orléansville 
est un enfer. Il y a une poussière qui aveugle, entre 
partout, s'unit à tout. Ce n'est pas de l'air que l'on 
respire, c'est du feu. Au moins j'espérais être un peu 
tranquille et faire travailler à mes routes, mais voilà 
que les Sbéhas, tribu de scélérats jamais soumis, vien- 
nent de me faire un coup à la numide. Us ont laissé 
passer chez eux mon agha Hadj-Hamet, qui allait à 
Mazouna avec un goum de deux cents chevaux pour 
chercher une femme à son fils Ali. A son retour, ils 
ont tendu une embuscade et ont tué l'agha, deux 
caïds, une douzaine de cavaliers, blessé vingt et pris 
tout le butin du goum. C'est un coup très-fàcheux, qui 
me prive d'un homme dévoué et m'oblige à me remet- 
tre en selle malgré moi par une chaleur sans nom. Il 
paraît que c'est une haine de* tribu à tribu, Sbéhas 
contre Sindgès. Il y avait aussi sous jeu quelque 



-~^\ 



émissaire secondaire du chérif, peut-être le chérif 
lui-même. Quelle que soit la cause, il faut que je dé- 
truisejes Sbéhas et que j'aille faire le siège de leurs 
grottes comme Pélissier. 

Les nouvelles d'Alger ne sont pas moins graves. 
On veut imposer au maréchal une administration ci- 
vile et réduire l'armée. 11 a envoyé sa démission au 
roi et au ministre, ceci entre nous. Un mois après 
le départ du maréchal, l'Afrique sera en feu de l'est 
à l'ouest. Que de fautes, frère ! Oter le maréchal 
d'Afrique, c'est la perdre peut-être. Par qui le rem- 
placer? Ni Lamoricière, ni Bedeau ne sont mûrs. 
Ghangarnier n'est pas possible. Si l'on met un gou- 
verneur civil, fût-ce Mole ou Broglie, Thiers ou 
Guizot, adieu l'Afrique ! Je sais bien que partout où 
je commanderai des colonnes contre les Arabes, je 
les battrai, mais je ne marcherai plus avec cette 
confiance qui décuple les forces. Animé, inspiré par 
les idées du maréchal, je prends tout sur moi parce 
que je sais qu'il m'approuvera. Avec un autre la 
responsabilité serait trop forte. Je n'en veux pas ; 
si le maréchal rentre, je rentre aussi : je ne veux 
pas assister à des catastrophes. 

Les affaires de l'est ne vont pas comme le maré- 
chal le voudrait. Je crois qu'il va frapper un de ses 
coups à lui, qui finissent les affaires en quelques jours. 
La grande expédition, il la fera plus tard... s'il reste, 
car il demande à partir pour la fin de septembre. 

Vois si l'on sait jamais à quoi s'en tenir dans ce 
pays. Un jour victorieux, on prend des drapeaux, on 



— 34 — 

pousse les Arabes, on les disperse, on s'en croit dé- 
barrassé. Quelques jours après, ils se révoltent, vous 
tendent une embuscade, vous tuent des aghas, des 
caïds. Cette affaire, au fond, est peu de chose : affaire 
entre Arabes, il n'y avait pas un Français ; mais sur 
quoi compter, grand Dieu ! Et au milieu de tout cela, 
de beaux traits de courage et de dévouement, le 
caïd des Sbéhas se sauvant sur un cheval à poil, 
emportant devant lui 800 douros d'impôts recueillis 
pour le gouvernement. Il a pour cela abandonné ses 
propres armes, ses selles, ses chevaux, etc. 

Je n'ai pas encore reçu de lettres de Dufay. Son 
fils va bien. 11 monte depuis hier la garde dans la 
tribu de l'agha tué. Il rentre ce soir à Orléansville. 



AU ME MR. 



Oiléansville, le 26 juillet 1845. 

Eh bien, frère, que dis-tu de notre bonne Presse 
française? J'aurais fait et je ferais ce qu'a fait Pélis- 
sier, et je suis peut-être appelé à me trouver dans huit 
jours dans une position identique, et si je fais le siège 
des cavernes des Sbéhas, j'agirai en militaire, et je 
ferai essuyer à l'ennemi le plus de pertes possible 
pour m'en épargner à moi-même. Mes soldats avant 
tout, Aurait-on préféré lire dans l'Akbhar: La co- 



— 35 — 

lonne Pélissier a eu cbux cents hommes tués devant 
les grottes des Ouled-Riah, et toute la population a 
pu s'échapper avec ses armes? 

11 n'y a qu'un cri dans l'armée d'Afrique. Cet ex- 
cellent maréchal qu'on abreuve d'ennuis, toutes ces 
injures ne lui vont pas à la semelle, mais il a le tort 
d'y être sensible. 

Quant à moi, je suis aussi dégoûté qu'indigné. 
Comment ! nous sommes en Afrique à ruiner notre 
santé, exposer nos jours, travailler à la gloire du 
pays, et le premier venu pourra nous insulter, ca- 
lomnier nos intentions, nous prêter des sentiments 
coupables qui ne sont pas du siècle, et ne peuvent 
appartenir à un soldat ! Arrière, insulteurs publics! 
Venez, si vous l'osez, voir de près ceux que vous ca- 
lomniez, vous n'en regarderiez pas un en face, et le 
jour du combat vous resteriez cent pas derrière eux. . . 
Ne parlons plus politique, cela fait trop de mal par 
la chaleur qui nous accable. 



AU MEME. 



Orléansville, le G août 1845. 



Tous mes ordres sont donnés, mes dispositions 
prises ; deux de mes colonnes sont déjà en mouve- 
ment, et je pars moi-même, avec la troisième, cette 



— 36 — 
nuit à deux heures du matin. Le 8, je serai chez les 
Sbéhas, et j'arriverai le 9 devant leurs cavernes. Le 
chérif est passé sur la rive gauche du Ghélif, et cette 
manœuvre contrarie les miennes. J'aurais aimé à 
rencontrer tous mes ennemis sur la rive droite. Il 
faut que je pousse vigoureusement ce Bou-Maza. Il 
est évident que, si je le laissais dans le pays, il fini- 
rait par nous amener Abd-el-Kader, qui l'a reconnu 
pour son lieutenant et lui a écrit. Bou-Maza, selon 
les circonstances, dit aux arabes qu'il travaille pour 
l'émir ou pour lui. C'est un homme adroit, entre- 
prenant, audacieux, et qui, décidément, exploite 
bien le fanatisme des Arabes. 



AU MÊME. 



Au bivouac d'Aïn-Méran, le 15 août 1845. 

Cher frère, je voulais te faire un long récit de 
mon expédition, mais le temps me manque. Je viens 
d'écrire huit pages au maréchal. La fatigue et la 
chaleur m'accablent, j'ai passé hier vingt-quatre 
heures à cheval. Je t'envoie seulement une espèce 
de journal sommaire de mes opérations. Tu sais que 
j'avais dirigé mes trois colonnes de manière à sur- 
prendre le chérif, le 8, par un mouvement combiné. 
Tout est arrivé comme je l'avais prévu. J'ai rejeté 



— 37 — 

Bou-Maza sur les colonnes de Ténès et de Mostaga- 
nem qui l'ont tenu entre elles et l'ont poursuivi. 11 a 
fini par s'échapper en passant entre Glaparède, Can- 
robert, Fleury, et le lieutenant-colonel Berthier. On 
m'a rapporté trente-quatre têtes, mais c'est la sienne 
que je voulais. Le même jour, 8, je poussais une re- 
connaissance sur les grottes ou plutôt cavernes, deux 
cents mètres de développement, cinq entrées. Nous 
sommes reçus à coups de fusil, et j'ai été si surpris 
que j'ai salué respectueusement quelques balles, ce 
qui n'est pas mon habitude. Le soir même, investis- 
sement par le 53 e sous le feu ennemi, un seul homme 
blessé, mesures bien prises. Le 9, commencement 
des travaux de siège, blocus, mines, pétards, som- 
mations, instances, prières de sortir et de se rendre. 
Réponse : injures, blasphèmes, coups de fusil... feu 
allumé. 10, 11, même répétition. Un Arabe sort le 
11, engage ses compatriotes à sortir; ils refusent. 
Le 12, onze Arabes sortent, les autres tirent des coups 
de fusil. Alors je fais hermétiquement boucher toutes 
les issues et je fais un vaste cimetière. La terre 
couvrira à jamais les cadavres de ces fanatiques. 
Personne n'est descendu dans les cavernes; per- 
sonne... que moi ne sait qu'il y a là-dessous cinq 
cents brigands qui n'égorgeront plus les Français. 
Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal, sim- 
plement, sans poésie terrible ni images. 

Frè're, personne n'est bon par goût et par nature 
comme moi. Du 8 au 12, j'ai été malade, mais ma 
conscience ne me reproche rien. J'ai fait mon devoir 






— 38 — 
de chef, et demain je recommencerais; mais j'ai pris 
l'Afrique en dégoût. 

J'ai fait faire une redoute à Aïn-Meran, et j'y éta- 
blis un camp qui restera dans le centre des Sbéhas 
jusqu'à ce qu'ils soient soumis. D'ici, je rayonne 
jusqu'à la mer. Dans la nuit du 13 au 14, j'ai tenté 
un coup sur le chérif que je croyais surprendre dans 
sa retraite. Je l'ai manqué de bien près. Nous avons 
tué son frère et repris la fille du pauvre agha Hadj- 
Hamet. La smalah du chérif, son troupeau, soixante- 
dix-huit bœufs et six cents moutons sont tombés 
entre nos mains. Le fils de Dufay a entendu siffler ses 
premières balles. Il s'est bien comporté. 

Je rentre le 17 à Orléansville, j'en repars le 21 
pour revenir à Aïn-Méran, et je ferai ainsi la navette, 
essayant d'être toujours où il y aura quelque chose 
à faire. D'Orléansville à Aïn-Méran, on compte neuf 
lieues. Je franchis cela en six heures sans fatigue. 
Cette vie me plairait, si nous étions en avril ou en 
octobre, mais en août c'est trop. 

Le maréchal part le 4, et sera le 8 à Soultberg, et 
le 15 à Excideuil. 11 restera trois mois absent et plus. 
Dieu veuille qu'il nous revienne î 



m 



AU MÊME. 

Orléansville, le 18 août 1845. 

Cher frère, je reçois à l'instant tes deux lettres 
des 7 et 8 août. Elles m'ont donné beaucoup à pen- 
ser, comme tu peux le croire. Mais où allons-nous? 
Avec quels hommes vivons-nous? Je commence à 
comprendre l'égoïsnie, et je rends mon estime aux 
égoïstes, car eux seuls, je crois, ont de l'esprit et du 
sens commun. Quoi ! des médiocrités, sous tous les 
costumes et sous toutes les formes, s'acharnent après 
le seul homme (vir) que nous ayons en France ! Et 
l'aveugle gouvernement, les Bourbons de la branche 
cadette, qui sont entraînés par la fatalité comme 
les Stuarts, laisseraient arracher de leurs mains la 
seule arme qui peut les défendre. Oui soutiendra la 
monarchie si on l'attaque à la mort du roi Louis- 
Philippe? Qui? Qui? J'en nommerais mille et je n'en 
connais qu'un. 11 n'y a qu'une épée pour les sauver 
et c'est celle du duc d'Isly ! Et on veut lui ôter 
F Afrique ! 

En même temps que ta lettre, j'en recevais une 
du maréchal pleine de sentiments affectueux. 11 ap- 
prouve toutes mes opérations, me laisse carteblanche, 
et voulant avant son départ causer longuement avec 
moi, il mé mande à Ténès où il viendra passer toute 
la journée du 21 . Je pars donc cette nuit pour Ténès. 



— 40 — 

Je saurai bientôt le fond de la pensée du maréchal. 
Eynard m'écrit aussi et ne me cache pas que le 
maréchal est dégoûté. On réduit tous les jours son 
pouvoir, il ne peut plus donner même le nom à une 
place et à une rue, sans que l'autorité civile et le 
conseil d'administration ne s'en mêlent. 

Mon camp d'Àïn-Méran va bien et est fort ap- 
prouvé. Le commandant d'Allonville, que j'ai institué 
commandant supérieur, a fait une bonne razzia sur 
l'ennemi et lui a tué quarante hommes. La subdivi- 
sion a du bonheur. Jusqu'à présent tout y réussit. 
Le chérif pourchassé par moi, razzié, ruiné, a été 
poursuivi par les Ouled-Jounès et s'est réfugié on ne 
sait où. Je le saurai bientôt et j'agirai. On le dit 
passé sur la rive gauche du Ghélif. 

Ténès, le 21, dix heures du soir. 

Le maréchal est arrivé ce mâtin à quatre heures, 
et depuis ce moment je ne l'ai pas quitté. Nous 
avons longuement devisé de bien des choses et dé- 
battu bien des intérêts. Il va à Paris dans l'inten- 
tion de dire franchement au gouvernement toute sa 
façon de pensée. « Si on ne me comprend pas, m'a-t-il 
» dit, ou si l'on ne veut pas me comprendre, je ne 
» reviendrai pas. Si tout s'arrange, comme je le crois, 
» je serai de retour à Alger dans les premiers jours 
» de novembre. » 

Nous partons cette nuit à trois heures, avec la 
lune, pour Orléansville, Le maréchal a avec lui qua- 



— H — 

torze personnes qu'il emmène à Orléansville et que je 
recevrai pendant deux jours : le comte Guyot, direc- 
teur de l'intérieur, le général Randon, le procureur 
général, M. Dubodan, M. de Saint-Genès, directeur 
des domaines, le comte de Latour-Dupin , le baron 
Vialar qui m'a parlé de toi et de nos souvenirs de la 
pension Lecomte, des négociants d'Alger, le capi- 
taine Féray, beau-frère de Salvandy, M. Fourichon, 
commandant le Caméléon, etc., etc. 



AU MEME. 



Orléansville, le 31 août 1845. 

Ainsi que je te l'ai marqué dans ma dernière lettre, 
cher frère, le maréchal est venu passer vingt-quatre 
heures à Orléansville. Tout le monde s'est retiré 
content et le maréchal plus content que tout le 
monde. Il me promet le plus bel avenir, Amen. 

Je crois, frère, que si tu vois le maréchal à ce 
voyage, et je désire que tu le voies, il te parlera de 
moi. J'ai bien grandi dans son opinion et dans celle 
de bien des gens. Cette campagne m'a classé, et je 
sens moi-même que l'on peut me donner des hommes 
à conduire, quelles que soient les circonstances où le 
destin m'appellera à jouer un rôle. Si nous avions été 
des faiseurs dans la subdivision d' Orléansville, on 



- 42 - 

n'aurait guère parlé que de nous en Afrique depuis 
cinq mois. Le maréchal et bien d'autres le savent. 

Mon camp d'Aïn-Méran me donne les meilleurs 
résultats. Toutes les tribus sont terrifiées et se ren- 
dent à discrétion. Le nouvel aghalick que j'ai formé 
et donné à un homme dévoué et vigoureux , Si-Mo- 
hammed, sera bientôt soumis. Pour arriver là, il 
faut que je passe encore le mois d'octobre à courir 
dans le Dahra. Je n'en ai pas encore tout à fait fini 
avec les Sbéhas, mais cela avance. Ces Sbéhas sont 
connus pour les plus grands brigands du monde. Un 
bey turc a une fois fait couper cent cinquante têtes 
aux Sbéhas qui s'étaient révoltés. Les Sbéhas ont re- 
gardé les têtes tomber et ils ont fait une conduite aux 
Turcs à coups de fusil. Tels ils étaient , tels ijs sont, 
tels ils seront toujours. 

A la fin de l'expédition, j'aurai détruit ou pris plus 
de deux mille Sbéhas. La tribu entière compte de dix 
à douze mille âmes. Et peut-être ne seront-ils pas 
corrigés? 

J'attendais une lettre de toi par le courrier. Rien 
de France que des journaux. As-tu lu un article de 
l'Algérie qui me traite si bien ? Il dit que depuis Ca- 
vaignac on n'a fait que des fautes à Orléansville, 
qu'en 1844, l'impôt de la subdivision a été de 65,000 
et qu'on verra celui de 1845.... Malgré la guerre et 
les révoltes, nous n'avons que 100,000 fr. déplus. 
Pauvre Algérie ! voilà comme on écrit l'histoire. Du 
reste, je ne suis rien que le protégé et le séïde du 
maréchal... Ouf! de la boue, de la vraie boue î 



— 43 — 



AU MÊME. 



Orléansville, le 10 septembre 1845. 



Je suis en pleine inspection. A peine rentré d'Aïn- 
Méran le 8, je me suis mis au travail et tu serais 
effrayé si tu voyais les paperasses dont on nous 
inonde, pauvres soldats ! J'ai déjà passé deux nuits, 
j'étais fatigué, le temps est mauvais, c'est la vilaine 
saison d'Afrique, aussi suis-je fortement éprouvé. J'ai 
été repris par mes douleurs d'entrailles, je suis à la 
diète et à la tisane, et cela tombe mal. Ce coup cle 
feu aurait dû venir plus tôt ou plus tard. J'attends Je 
général inspecteur demain et je le garderai trois 
jours, puis j'irai l'accompagner dans ma subdivision 
et jusqu'à Ténès. 

Le maréchal est parti. Attendons les événements. 

Le chérif a quitté le pays. Les Sbéhas, plus que 
décimés, rentrent chez eux l'oreille basse. Dans le 
mois d'octobre, je ferai une grande tournée avec une 
bonne colonne et tout sera fini, j'espère. Alors, nous 
bâtirons et coloniserons. Orléansville grandit à vue 
d'œil, mais les sauterelles et le soleil nous font bien 
du tort. 



- kk - 



AU MEME. 



Orléansville, le 24 septembre 1845. 

Cher frère, à peine le maréchal est parti et voilà 
que les affaires s'embrouillent dans l'ouest. La sub- 
division deMostaganem est en l'air. Le chérif Bou- 
Maza que j'ai chassé de chez moi est allé chez les 
Flittas et il a soulevé tout le pays. On dit, mais ce 
n'est pas officiel, que Ben-Garma, l'agha de la ca- 
valerie d'Abd-el-Kader, l'a rejoint avec son goum. 
Ce qu'il y a de certain, c'est que le camp de Khramis 
a été attaqué, c'est que le général Bourjolly est sorti 
et a eu plusieurs engagements sérieux dans lesquels 
le lieutenant-colonel Berthier du 4 e chasseurs a été 
tué, et le commandant Cler du 9 e d'Orléans, blessé. 
Le général Bourjolly fait venir la colonne de Mascara 
et demande une coopération que je m'empresse de 
lui donner. Je pars demain avec ma colonne. J'aurai 
rejoint le général le 27, et Bou-Maza reconnaîtra les 
vieilles figures qui l'ont déjà fait courir tant de fois. 

Tout cela peut devenir sérieux et je suis curieux 
de voir comment on s'en tirera sans le maréchal. 

Je pars avec la fièvre, mais j'espère que le mou- 
vement me guérira. Ce n'est pas la première fois 
que cela m' arrive. Je compte être dehors douze ou 
quinze jours. 



— /i5 — 



xVU MEME. 






Au bivouac sur l'Oued-Isly, le 3 octobre 1845. 

Quelle lettre je vais t'écrire, cher frère! Elle arri- 
vera après les fatales nouvelles de l'ouest... Abd- 
el-Kader se ruant sur nous avec quatre mille cava- 
liers et six mille fantassins en partie marocains ; un 
bataillon de quatre cent cinquante Spartiates mou- 
rant dans de nouveaux Thermopyles, Montagnac, 
Froment-Goste, Cognord; cinq capitaines, quatre 
lieutenants du 8 e chasseurs d'Orléans!... De quatre 
cent cinquante braves, quatorze sont vivants; les 
autres sont morts sur des monceaux de cadavres 
arabes, et nous n'avons qu'un sentiment, le regret 
de la perte de nos camarades, le désir brûlant de les 
venger. A Tlemcen, Gavaignac livrant un combat 
meurtrier, lui blessé, mon pauvre Peyraguey tué, 
Lamoricière étonné, ému, écrivant au maréchal: 
« Arrivez, venez tout sauver. » Cependant Lamori- 
cière court à Djemma-Ghazaouat avec cinq batail- 
lons des 3 e et 6 e léger pour s'opposer aux progrès de 
l'émir. Qui sait ce qui arrivera? Abd-el-Kader peut 
aussi bien être dans la Mitidja dans un mois que 
fuyant dans le Maroc sans suite avant dix jours. 
Tout dépendra des premiers coups. Une seule chose 
est certaine, c'est que la guerre sainte a éclaté et a 
débuté par une catastrophe qui a attéré les colons 



- 46 - 
et jusqu'aux négociants d'Alger. Voilà les affaires de 
l'Algérie à l'ouest et la situation politique à l'égard 
d'Abd-el-Rader. Passons au petit épisode qui me re- 
garde et qui pouvait devenir pour moi, si je n'avais 
pas été prudent et vigoureux, aussi triste que celui 
qui nous fait pleurer Montagnac. 

Appelé par le général Bourjolly, je suis parti 
le 25 avec une poignée de monde, huit cents baïon- 
nettes et cent cinquante chevaux. Je n'amenais 
qu'une colonne de soutien pour concourir à un en- 
semble d'opérations. C'était assez. Mais la révolte 
éclate; les Arabes s'assemblent à la voix de Bou- 
Maza, et le général Bourjolly, après s'être battu le 
22 et le 23, a fait un mouvement rétrograde et a été 
forcé d'abandonner le rendez -vous qu'il m'avait 
donné. La nuit du 25, des rapports confus me par- 
viennent ; on me parle de la retraite du général. En 
un mot, l'ennemi en force n'est pas loin. Ma pru- 
dence s'éveille, et au lieu de m'engager dans la 
montagne, où j'étais perdu peut-être, je reste dans 
la plaine et je me dirige sur la Djedouïa inférieure, 
près du Ghélif, où je trouve devant moi Bou-Maza 
avec deux mille cavaliers et trois mille fantassins. 
J'étais dans la gueule du loup, il n'a pas osé me 
mordre. Le but de l'ennemi était visible, il voulait 
m'engager dans la montagne ; moi je voulais rester 
dans la plaine. Bou-Maza, le 27, le 28, m'entoure 
dans un cercle de feu auquel je ne réponds pas; 
mais ma contenance est si calme et si fi ère, ma pe- 
tite colonne est si bien ordonnée, que l'ennemi n'ose 



— 47 - 
pas m' attaquer et se retire par les gorges de la Dje- 
douïa. Je craignais un mouvement vers Test sur 
Orléansville. La nuit du 28 au 29, je lève mon camp ; 
je passe le Ghélif et vais prendre position au Kramis 
des Sbéhas, d'où je couvre Aïn-Méran, Orléansville 
et toute ma subdivision. L'ennemi ne me suit pas. 
Je fais évacuer Aïn-Méran en hâte, et, le 30, h sort 
vient à notre aide, car Bou-Maza fait la faute d'aller, 
embarrassé de butin, fruit de ses vols sur Sidi-Laribi 
et les tribus, passer non loin du camp du général 
Bourjolly, renforcé de trois cents chevaux du colonel 
Tartas. Le général lance tout ce qui lui reste du 
goum de Sidi-Laribi, environ deux cents chevaux, 
les fait suivre par ses chasseurs, qu'appuie l'infante- 
rie. Les Arabes, empêtrés dans leur butin, se dé- 
fendent mal et sont sabrés, l'infanterie massacrée. 
La poursuite dure quatre heures et n'est pas arrêtée 
par la nuit. Bou-Maza se sauve avec quelques fidè- 
les, et chaque chasseur rentre au camp avec deux 
ou trois chevaux arabes en main. La bande du chérif 
est dispersée. Voilà un sérieux embarras écarts pour 
le moment. Nous savons bien que, quand l'émir ou 
le chérif se présenteront, les tribus se soulèveront ; 
mais, d'ici là, nos renforts se réunissent et le maré- 
chal arrivera, et avec lui la victoire et la confiance. 
Aujourd'hui, je suis dans une excellente position. 
J'ai une colonne superbe, dix-huit cents baïonnettes, 
trois cents chevaux, trois obusiers de montagne, et 
j'attends encore un bataillon et cent chevaux. Avec 
cela, ni Abd-el-Kader ni vingt Bou-Maza ne peuvent 



- as — 

passer, et je les attaquerai partout. Je suis sur l'Isly, 
d'où je couvre toute ma subdivision, l'Ouarensenis et 
le Dahra. Tu vois que tu n'as pas sujet d'être in- 
quiet de moi. 



AU MEME. 



Au bivouac sur l'Isly-Supérieur, le 14 octobre 1843. 

Cher frère, si j'avais le temps, je t'écrirais des vo- 
lumes, et il les faudrait gros pour contenir les évé- 
nements qui se passent sous nos yeux. Nous sommes 
au milieu d'un vaste incendie. Quand nous avons 
mis le pied quelque part et étouffé le feu qui s'é- 
lance, nous nous apercevons qu'il a pris dans un 
autre coin, où il faut courir pour l'éteindre. 

Depuis ma dernière lettre, j'ai rencontré sur le 
Riou le nouveau chérif Ben-Assem , marabout de 
Calaâh, dont on a brûlé la ville. Je l'ai battu, pour- 
suivi, je lui ai pris son butin, son chapelet, et je 
lui ai tué une quinzaine d'hommes. Sa bande dis- 
persée, j'ai été au milieu de l'insurrection ravitailler 
le camp de Ami-Moussa, qu'on avait laissé depuis 
vingt et un jours avec une garnison malade de quatre- 
vingt-dix-huit hommes. J'ai fortifié les postes, enlevé 
les malades et jeté dans le camp trois cents hommes 
valides de la légion avec le commandant de Caprez. 



- 49 - 

Le lendemain 11, j'ai été attaqué dans la vallée 
de rOued-Sinsigpar trois mille Beni-Ourraghs, pous- 
sés par quatre cents cavaliers. Nous nous sommes 
battus quatre heures. Je les ai complètement clé- 
faits; je leur ai tué deux cents hommes et blessé 
un très-grand nombre. Ma colonne est chargée 
d'armes et de burnous. Ce beau combat a arrêté 
l'insurrection des Beni-Ourraghs, qui entraînait tout 
l'Ouarensenis et nous embarrassait fort. Maintenant, 
nous pouvons attendre par ici le maréchal, que l'on 
annonce du 15 au 20 avec des renforts de France. 

Du côté de l'ouest, on dit Abd-el-Kader sur la 
Tafna et maître de Nedrouma. S'il fait la faute de 
prendre des villes, il est perdu. L'insurrection est 
grande et sérieuse, 

Je repars après-demain pour le Dahra, où je vais 
anéantir les Médiouna, qui se sont révoltés. Ils servi- 
ront d'exemple aux autres. Quelle guerre î intermi- 
nable et toujours renaissant plus furieuse. Les Arabes 
sont de rudes soldats. C'est une bonne école; je me 
fais petit à petit général, et je ne le serai pas que de 
nom. Quelle vie agitée, frère! Comme elle intéresse, 
mais comme elle use!... 



— 50 — 



AU MEME. 



Orléansville, le 24 octobre 1845. 

Cher frère, je suis arrivé hier ici pour déposer 
mes malades et mes blessés, reprendre des vivres 
pour ma colonne pour dix-sept jours et je repars 
demain. Certes, j'aime mon métier de passion ; 
quand je vois l'ennemi devant moi, je m'exalte, je 
me monte, je deviens général, et quand je suis vic- 
torieux, j'éprouve une de ces joies célestes qu'on 
sent, mais qu'on n'exprime pas, et malgré tout cela, 
je comprends parfaitement la lassitude et le dégoût 
des lieutenants de l'empereur, après toutes ces 
guerres successives et sans fin... Voilà dix ans que 
je fais la guerre et presque toujours dans des posi- 
tions plus élevées que ne le comporte mon grade ; 
eh bien ! je finis par trouver que c'est long. Quand 
on a l'espoir de se reposer, on rit de la fatigue ; mais 
quand on voit que les efforts n'ont pas de terme, on 
se prend à réfléchir. Cette vie de privations, de fa- 
tigues, de dangers continuels, use le corps et l'es- 
prit. Mon corps résiste encore par habitude, mais 
quelquefois mon esprit est tellement tendu devant 
des complications graves, que ma tête semble sur le 
point d'éclater. Cependant, je m'aperçois avec plai- 
sir qu'en face des circonstances les plus difficiles, je 
prends un calme et un sang-froid que je n'avais pas 



— 51 — 

autrefois : je me sens commander, je m'écoute, je 
me trouve de l'aplomb et tout marche. Qui sait ce 
que tout cela deviendrait sur une plus grande échelle 
et dans un cadre plus étendu ! 

J'ai donc reçu ta lettre du 5 octobre, tu savais 
une partie des événements de notre Afrique et quel- 
ques-unes des catastrophes qui ont signalé si malheu- 
reusement le retour des hostilités. Tout cela n'a fait 
que croître et se développer. Aujourd'hui l'ouest 
est en feu, la province d'Oran est presque entière- 
ment soulevée. Avec une petite colonne, en me je- 
tant partout, en me battant partout, j'ai empêché 
jusqu'ici l'insurrection de me gagner. Mon beau 
combat du 11 a maintenu les Beni-Gurraghs, qui 
auraient entraîné tout l'Ouarensenis. Depuis, j'ai 
brûlé les Ouled-Krouidem, châtié les Ouled-Abbès 
et les Mazouniens. Dans un combat dans leurs ra- 
vins, j'ai tué dix-huit Ouled-Abbès et treize Mazou- 
niens, et par la terreur j'ai obtenu ce que je voulais. 
Mais ces petits faits, tout méritants qu'ils soient, font 
peu de chose pour contenir un soulèvement, dont la 
cause gît tout entière dans la haine des Arabes 
contre nous, dans leur fanatisme habilement exploité 
par Abd-el-Kader et les marabouts, dans le naturel 
même des Arabes qui tend au changement, à l'in- 
dépendance, à la vie aventureuse qui leur plaît par- 
dessus tout. Cette nation-là naît un fusil à la main 
et un cheval entre les jambes. Il faut qu'elle se serve 
de l'un et de l'autre contre quelqu'un. Si nous n'é- 
tions pas là, ils se battraient contre les Turcs ou 



— S9 — 

même entre eux. Ce sont ces vérités qui amènent à 
penser que cette guerre ne ressemble à aucune autre 
guerre. Elle durera toujours sur un point ou sur un 
autre, sous mille prétextes divers. Ces réflexions ne 
sont pas faites pour réjouir le cœur, alors même 
que toutes les étoiles du firmament vous fileraient 
sur les épaules! 

J'avais l'ordre du maréchal d'aller joindre le gé- 
néral Bourjolly pour entrer chez les Flittas et voilà 
que rendez-vous pris, Bou-Maza me retombe dans 
le Dahra, menace Mazouna et ma subdivision qui ne 
demande pas mieux que de se soulever aussi. Pour 
couvrir Mazouna . ma subdivision et assurer mes 
communications, il faut que je marche sur Bou- 
Maza. Je pars demain, je vais m' enfoncer de nou- 
veau dans le Dahra, courir après le chérif, le battre 
et arriver par la ligne la plus courte sur les Flittas, 
pour rejoindre le général Bourjolly et travailler en 
grand. 

Le maréchal est revenu. Les services qu'il va 
rendre le grandiront encore, augmenteront l'achar- 
nement des envieux et des journalistes. 11 doit être 
aujourd'hui près de Téniet-el-Hâad. Il sera le 28 à 
Tiaret, prêt à tomber de son côté sur les Flittas. 



— 53 — 



AU MEME. 



Bel-Aul, le 28 octobre 18^5. 

J'ai fait ma jonction aujourd'hui avec le général 
Bourjolly. Nous formons une belle division, je com- 
mande la première brigade. Nous partons demain 
pour nous enfoncer chez les Flittas. Après-demain 
nous traverserons le défilé où a été tué le lieutenant- 
colonel Berthier. Nous le vengerons. Nous serons re- 
joints par le maréchal vers le h. Il est urgent d'en 
finir vite par ici, car je suis loin de ma subdivision, 
et pendant mon absence il peut s'y passer bien des 
événements. Je n'ai que le temps de t' embrasser.... 



AU MEME. 



Au bivouac sur l'Oued-Melab, le 3 novembre 1845. 

Depuis le 29 que nous avons quitté Bel-Aul, pour 
venir nous établir à six lieues plus loin chez les Beni- 
Dergour, nous avons fait peutle chose. J'ai enlevé, 
avec deux bataillons de ma brigade, une position 
gardée par cinq à six cents cavaliers. Je suis arrivé 
à trente pas d'eux sans tirer. On a trouvé cela su- 



— 54 — 

perbe, moi je trouve cela tout simple, c'est notre 
manière dans ma subdivision. 

Le 31, nous avons encore fait un assez beau coup 
de main sur les populations des Cheurfas-Flittas. 
C'était ma brigade qui était engagée, nous avons tué 
environ deux cents Arabes dans les ravins, pris mille 
têtes de bétail et un butin considérable. Demain, le 
général va ravitailler le camp do Kramis. Il revien- 
dra de suite et j'irai faire un détour au sud, pour 
prendre entre lui et moi des populations qui proba- 
blement ne nous attendront pas. 

Le maréchal est à Tiaret et si, comme on le dit, 
les affaires vont bien du côté de Mascara, il viendra 
finir celles clés Flittaset des Beni-Ourragbs. Je pour- 
rai alors retourner dans ma subdivision, dont je suis 
trop éloigné par le temps qui court. J'ai renvoyé à 
Orléansville le capitaine Richard, mon directeur des 
affaires arabes, mais j'aimerais mieux y être moi- 
même. Il faut si peu de chose pour troubler cette 
tranquillité que j'ai eu tant de peine à maintenir au 
milieu de la révolte générale. 

Voilà huit mois que je me bats sans discontinuer 
et les journaux écrivent : la subdivision d'Orléans- 
ville est tranquille. Nous avons l'air de nous reposer. 
Nos affaires sont devenues bonnes à force d'activité 
et de vigueur. Mais qu'importe, tout est pour le 
mieux, nous n'aurons rien fait. C'est toujours la 
même chose. Patience, notre temps et notre tour 
viendront. Mais que cela ne tarde pas trop, j'ai besoin 
de repos, ma santé n'est pas précisément mauvaise, 



— 55 — 

mais je sens que mon estomac me menace des dou- 
leurs de 1843. 

Toute cette fièvre de révolution et de révolte chez 
les Arabes se calmera bientôt. Mais nous aurons ap- 
pris une chose de l'épisode religieux de la guerre, 
c'est que nos plus grands ennemis sont les marabouts 
et les Gheurfas, c'est- à-dire descendants du Prophète. 
Tous ces chérifs qui paraissent et disparaissent en 
sont la preuve. Profitons de l'enseignement, et si 
nous voulons être tranquilles, frappons les marabouts 
et les chérifs. 



AU MÊME. 



Au bivouac de Dar-Ben-Abdallah (Flittas), 
le 11 novembre 1845. 



Nous sommes toujours chez les Flittas, et pendant 
que je suis occupé ici, ce que j'avais prévu est ar- 
rivé. Bou-Maza, dans l'espoir de trouver Orléansville 
dégarni de troupes, est allé faire une démonstration 
de ce côté. Il a été repoussé naturellement, mais il 
a soulevé quelques tribus sur la rive gauche du Ché- 
lif. Mon pauvre agha des Sbéhas, Si-Mohammed, le 
seul Arabe qui nous fût dévoué de cœur, a été assas- 
siné en plein marché des Sbéhas. Qui sait si cette 
mort ne sera pas le signal du soulèvement nouveau 



— 56 — 
de tout cet aghalick, que la fermeté et la valeur de 
Si-Mohammed contenaient encore? En trois jours, 
voilà le fruit de six mois de combats perdu ! C'était 
une faute de m'ôter de ma subdivision que j'avais 
maintenue soumise, et qui contenait le pays derrière 
nous. Aujourd'hui, Bou-Maza a entamé la subdivision 
de Milianah. Les Bou-Rached et les Atafs sont révol- 
tés. Cette communication nous est coupée, et Dieu 
veuille que je trouve celle de Ténès à Orléansville 
encore libre ! 

Notre triste Afrique vous occupe beaucoup, et en 
vérité il y a de quoi faire réfléchir. Comment les 
chambres prendront-elles ces nouveaux événements? 
La Presse attaque toujours le maréchal avec le même 
acharnement, et lui, il répond par des succès. C'est 
une barque difficile à mener, frère, et vos journaux 
n'aident pas à gouverner. Abd-el-Kader les fait tra- 
duire, et profite ainsi de nos folies et de nos fautes. 



AU MEME. 



Ténès, le 22 novembre 1845. 



Cher frère, mon quartier général est à Ténès de- 
puis quelques jours, et y sera encore quelque temps, 
je suppose. Il n'était pas trop tôt que j'arrivasse. 
Bou-Maza s'était montré déjà sur les crêtes qui do- 



— 57 — 
minent le vieux Ténès, j'ai été reçu comme un sau- 
veur. Pour remonter le moral de tous mes gens de 
Ténès, le jour même de mon arrivée, malgré la fatigue 
de mes troupes, j'ai ordonné un coup de main pour 
la nuit. Je suis parti à minuit, et à la pointe du jour, 
je tombais à F improviste sur les tribus ouest de Ténès. 
Je leur ai tué soixante hommes et pris du bétail. Je 
ne suis rentré à Ténès qu'à quatre heures du soir, 
hier. Après-demain je ferai la même chose sur les 
tribus de l'est. 

Du reste, tout le cercle de Ténès est soulevé. Tout 
ce que j'avais pacifié avec tant de peine en six mois, 
il faut le reconquérir. C'est un ouvrage de Pénélope, 
qui coûte bien du sang. Bou-Maza a donné pour 
consigne aux Arabes de fuir devant nous, et, s'ils 
étaient pris, de donner des chevaux de soumission et 
d'attendre les événements. Voilà un système arrêté, 
c'est celui d'Abd-el-Kader. Mais je n'accepterai pas 
les soumissions, je prendrai les chevaux et les armes, 
et ceux qui survivront d'entre les Arabes rentreront 
chez eux et resteront tranquilles ou quitteront le pays. 



AU MEME. 



Orléansville, le 29 novembre 1845. 



Cher frère, il est dans ma destinée de ne jamais 
rien faire de ce qui me plaît qu'à moitié et en cou- 



— 58 — 
rant. Ainsi , je voudrais l'écrire des pages, des vo- 
lumes, et toujours pressé par les événements, par le 
temps, par la besogne, je ne trouve à grand'peine 
que quelques instants pour t' empêcher d'être inquiet 
de moi. 

J'étais à Ténès, occupé à rétablir l'ordre et la tran- 
quillité dans les tribus et par conséquent sur nos 
routes, quand la nouvelle de la réapparition d'Abd- 
el-Kader dans le sud et près de Tiaret m'a rappelé 
en toute hâte ici, pour couvrir le pays et la plaine 
du Ghélif. 

Le maréchal est chez les Flittas avec le général 
Bourjolly, mais je pense qu'il ne tardera pas à avoir 
des nouvelles du sud, et à se rapprocher de l'émir, 
qui a devant lui Bedeau, Marey et d'Arbouville. Abd- 
el -Kader a été reçu avec enthousiasme par les tribus 
du sud de Boghar, et les a réorganisées à sa manière. 
Cet état de crise ne peut durer. Marey et d'Arbou- 
ville ont eu un combat assez sérieux avec les Kabyles 
de l'est. 

Les journaux continuent à être absurdes et à atta- 
quer notre maréchal. C'est qu'il ne travaille pas, 
comme tant d'autres , pour les journaux et pour l'o- 
pinion, mais pour le pays. 

Je n'ai pas reçu une lettre de France. Ingrate pa- 
trie î Je voudrais pourtant bien la revoir. Ah î ton 
coin du feu, frère, avec nos enfants autour de nous, 
plutôt que ces combats sans fin , et ces répressions 
nécessaires qui fatiguent et dégoûtent? 



— 59 — 



AU MEME. 






Au bivouac, chez les Beni-Merzoug, le 6 décembre 18^5. 

Cher frère, ceci n'est absolument qu'an petit bul- 
letin de santé pour te dire que je suis vivant, et que 
je m'en aperçois, surtout depuis quelques jours, à 
de cruelles douleurs d'estomac, qui me rappellent 
mon affreuse gastralgie. 

Je suis depuis le 1 er à courir jour et nuit, c'est le 
mot, car en six jours, j'ai fait trois marches de nuit. 
Aussi suis-je très-fatigué et mes troupes aussi , mais 
nous avions fait beaucoup de mal à l'ennemi. Je 
poursuis à mort les chéri fs, qui poussent comme des 
champignons. C'est un dédale, on ne s'y reconnaît 
plus. Depuis l'aîné Bou-Maza, nous avons Mohamet- 
Bel-Cassem, Bou-Ali, Àli-Chergui, Si-Larbi, Bel-Beij, 
enfin je m'y perds. J'ai déjà tué Ali-Chergui chez les 
Medjajas, et je viens de tuer Bou-Ali chez les Beni- 
Derdjin. Je voudrais bien aussi mettre la main sur 
Ben-Hinni qui soulève les Beni-Hidjas, chez lesquels 
je vais rentrer dans quelques jours. Après-demain je 
me ravitaillerai à Ténès, et je reprendrai mes opéra- 
tions. 

Le temps est magnifique et nous protège. Mais 
cela ne peut durer longtemps. Il faut à l'Afrique ses 
torrents de pluie qui vent nous chasser tous. 

Les journaux t'auront appris les affaires de l'est. 



— 60 — 
Abd-el-Kader n'est ni aussi vigoureux, ni aussi en- 
treprenant que je l'aurais craint. 



AU MÊME. 



Ténès, le 11 décembre 1845. 

Voici deux jours que je suis à Ténès pour prendre 
des vivres, et j'espérais voir arriver le bateau hier 
et avoir une lettre de toi, mais un vent affreux, des 
vagues hautes comme les montagnes, se mettent 
contre nous avec les Arabes et rendent les commu- 
nications plus rares et plus difficiles. Deux balan- 
celles ont fait naufrage et ont été brisées sous nos 
yeux. Voilà pour l'état atmosphérique. L'état poli- 
tique est un peu meilleur. L'esprit d'insurrection se 
calme, les Arabes se lassent. Je viens encore de leur 
porter un rude coup dans la nuit du 7 au 8. J'ai at- 
taqué les populations de l'ouest de Ténès, surpris la 
queue de l'émigration et fait beaucoup de mal. Nous 
avons tué une centaine de Kabyles, fait cent- vingt 
prisonniers de tout sexe et de tout âge, et enlevé 
deux mille têtes de bétail. Ce coup vigoureux, arrivé 
à la suite d'autres aussi vigoureux, ramènera, je l'es- 
père, tout dans l'ordre. 

Je pars demain 12, pour rentrer chez les Beni- 
Hidjas et me dépêcher d'en finir avec eux. Il me 



— 61 — 

faut la tête de leur chef Ben-Hinni , pour compter 
sur un peu de repos. Je sais où ils se sont réfugiés, 
c'est dans un repaire sur le bord de la mer. Ils 
croient que je ne pourrai pas y pénétrer ; mes soldats 
vont partout. Mon plan est déjà arrêté, et dans la 
nuit du 14 au 15, les Beni-Hidjas auront de mes nou- 
velles. Voilà la troisième fois qu'ils se soulèvent et 
j'ai pardonné deux fois. Il leur faut un châtiment 
exemplaire, ils l'auront. 

Le bruit se répand par les Arabes que le maréchal 
aurait rejoint Abd-el-Kader dans le sud et l'aurait 
battu. L'émir aurait eu de la peine à se sauver. A la 
bonne heure, voilà de la bonne besogne. Je souffrais 
de voir notre maréchal condamné à ne faire que de 
mauvaises razzias. 

Abd-el-Kader avait donné ordre que l'on prépa- 
rât dans l'Ouarensenis des gourbis pour beaucoup 
de monde. Il voulait y passer l'hiver et je me prépa- 
rais déjà à lui arranger ses quartiers, voilà une 
affaire réglée. On annonce une nouvelle insurrection 
dans l'Aurés, cela va ramener Bedeau chez lui. 

J'attends avec impatience le discours prononcé 
par notre frère à l'ouverture des conférences des 
avocats. Je suis curieux de voir les avocats de 
Louis XIY, peints par notre avocat de Louis-Philippe. 
J'ai idée que ce sera bien. 

J'espère, en travaillant comme je le fais, être 
étoile en 1847. C'est toute mon ambition, puis rester 
encore un an en Afrique pour payer mon grade, puis 
du repos en masse, une brigade à Paris, le coin du 



— 62 — 

feu et le whist Adieu, embrasse bien ma bonne 

mère et mon beau-père. Je vais leur écrire cette cam- 
pagne pour me réchauffer à l'endroit du cœur, car 
nous aurons froid. 



AU MEME. 



Au bivouac de ..., dans l'Ouarensenis, le 17 décembre 18/i5. 

Cher frère, tu me crois occupé à châtier les Beni- 
Hidjas, tu te trompes de bien des lieues. Je suis chez 
les Beni-Bou-Boukranous dans l'Ouarensenis, et Abd- 
el-Kader est chez les Beni-Tigrin. Demain je serai 
à Mahhamonda, et le 18, sur l'Oued- Arjeur. Si l'émir 
a toujours marché, nous serons en face l'un de 
l'autre. 

J'étais parti le 14, pour entrer chez les Beni- 
Hidjas, lorsqu'à deux lieues de Ténès, j'ai reçu la 
nouvelle qu'Abd-el-Kader entrait dans l'Ouarensenis, 
et que l'agha d'Orléansville, Djellali Ben-Seha, avait 
passé à l'ennemi. De suite, j'ai fait tête de colonne à 
droite, et après une petite allocution à mon 53 e pour 
lui dire que j'avais besoin de ses jambes et de son 
cœur, nous nous sommes mis en marche et avons 
fait treize lieues d'une traite ! A neuf heures du soir, 
j'étais à Orléansville, c'est merveilleux... sept jours 
de vivres dans le sac ! 11 n'y a que des Français ca- 



— Ca- 
pables de ce tour de force. J'ai fait reposer mes 
hommes un jour, et le lendemain, je suis reparti 
après avoir fait arrêter mon autre agha qui trahis- 
sait aussi et allait partir comme l'autre. Ces gens-là 
m'accablaient trop de leurs protestations de fidélité 
et de dévouement, pour ne pas être des traîtres. 

Je suis sûr qu'Abd-el-Kader évitera le combat. 
Mais si je tombe sur ses traces, je le pousserai ferme. 
Il n'a que quinze cents chevaux et autant de Kabyles. 
Moi, j'ai douze cents baïonnettes et deux cents che- 
vaux. J'ai été obligé de laisser deux bataillons à 
Ténès, au lieutenant-colonel Ganrobert, pour main- 
tenir le cercle et battre les Beni-Hidjas qui ont une 
bien heureuse étoile ! 

Je ne sais au juste où se trouve le maréchal. Les 
uns le disent à Tiaret, les autres chez les Flittas. 

Adieu, cher frère, me voilà dans les montagnes 
dans un mauvais moment, car il y pleut, il y neige 
et il y fait froid plus que partout. Les pluies nous 
épargnent encore, heureusement, mais le froid sévit 
comme en Russie. Les nuits sont glaciales sous la 
tente. De dix heures à quatre heures il fait superbe, 
ensuite il faut s'envelopper comme au Kamchatka. 



64 - 



A MADAME DE FORCADE. 

Au bivouac, sur l'Oued Isly, le 20 décembre 3 845. 

Chère mère, tu étais souffrante en revenant de 
Taste, il me tarde de savoir par toi-même que tu as 
retrouvé ta belle santé. Depuis quelque temps, moi 
aussi, je suis toujours souffrant. La vie que je mène 
traîne avec elle trop de fatigues et trop de soucis 
pour que la santé reste forte et les cheveux bruns. 

Je suis en ce moment , par un froid terrible et 
une pluie battante, en position pour observer les 
mouvements d'Abd-el-Kader, que le maréchal traque 
et poursuit. Si l'émir tente de lui échapper en passant 
par les Beni-Ourraghs et en débouchant par le Bas- 
Arjeur ou le Haut-Sensig, je suis là pour tomber sur 
lui et je le ferai vigoureusement; mais il est trop 
habile pour se mettre dans un pareil guêpier. Je 
pense que son projet est d'attirer à lui les colonnes 
françaises pour dégarnir le pays et envoyer ensuite 
Bou-Maza couper la route de Ténès à Orléansville, 
razzier notre allié Kobsili, piller et tuer tout ce qui 
tient aux chrétiens. Mais je le surveille ; j'ai un œil 
sur Abd-el-Kader et l'autre sur Bou-Maza, et je n'ou- 
blie pas ma route de Ténès, où j'ai envoyé cette nuit 
deux cents hommes et dix mille cartouches dans 
la ferme des Cinq-Palmiers, à moitié chemin entre 
Orléansville et Ténès. 



— 65 — 

Je te donne ces détails militaires moins pour toi 
que pour mon frère, qui les suit sur sa carte. A toi, 
je te parle de toi, de ton mari, de tes petits-enfants, 
qui menacent de devenir aussi nombreux que ceux de 
la mère Gigogne, de féconde mémoire. Quand tu les 
verras, ces chers enfants, embrasse-les mille fois pour 
moi et dis-leur que c'est pour eux, pour leur laisser 
un nom honoré, pour leur faire une position dans le 
monde, que je m'use le corps et l'âme et que je mène 
une existence dont un cheval de poste ne voudrait pas. 

J'ai reçu hier une lettre du maréchal remplie de 
témoignages flatteurs de satisfaction. Voici un pas- 
sage textuel de sa lettre : « J'ai reçu vos mémoires 
» de proposition ; il leur sera fait bon accueil. Les 
» troupes de la subdivision d'Orléansville ont trop et 
» trop bien travaillé pour que je ne réclame pas pour 
» elles les récompenses qu'elles ont si bien gagnées. 
» Témoignez-leur toute ma satisfaction. Pour vous, 
» je vous propose pour la croix de commandeur. » 
C'est très-bien, mère, mais j'aimerais mieux te voir 
et t' embrasser. C'est un désir qui augmente tous les 
jours, et j'enrage quand je vois, à la tournure que 
prennent les affaires, que je suis probablement atta- 
ché ici pour deux ans encore. Je doute que ma pa- 
tience et ma santé me conduisent jusque-là sans faire 
une fugue sur la Madeleine et le quai de la Tournelle. 
Voilà bientôt deux ans que je t'ai quittée. Depuis, j'ai 
gagné un grade, peut-être une belle croix...; plus 
tard, peut-être aussi un autre beau grade, mais c'est 
payé trop cher. 



— 66 — 

Adieu, bonne mère, réunis toute la famille autour 
de toi au jour de l'an, et distribue des baisers bien 
chauds à droite et à gauche en mon nom. Buvez à 
ma santé, moi je vous le rendrai du fond du cœur. 
Je pense trop à vous pour qu'il ne vous en arrive 
pas quelque chose... 



A ftî. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac, sur l'Oued-Isly, le 27 décembre 1845. 

... Je suis devenu l'homme des bivouacs, et l'as- 
pect d'une maison m'effarouche comme un sauvage 
qui n'a jamais rien vu. Dieu, qui sait tout, connaît 
sans doute la fui de tout ceci ; pour moi, je baisse 
la tête, à moins que les balles ne sifflent, et je me 
résigne. 

Le maréchal court avec Yusuf après A.bd-el-Kader, 
qu'ils n'attrapent jamais et qui leur glisse entre les 
doigts. Moi, je suis là en observation pour l'assaillir 
s'il débouche par une des quatre vallées que je 
garde. Mais voilà que , incident très-prévu , Bou- 
Maza, mon ennemi intime, reparaît pour la troisième 
fois dans le Dahra. 11 débute par un assassinat, et se 
fait recevoir à coups de fusil. 11 n'a que peu de monde 
et veut d'abord se porter en avant; mais j'étais en 
mesure. Je fais sortir neuf cents baïonnettes de 






— 67 — 
Ténès; j'envoie un bataillon et cinquante chevaux 
sur la route, à moitié chemin cTOrléansville, et j'at- 
tends les événements, car je ne puis quitter ma ligne 
d'observation. Bou-Maza recule et se retire sur Aïssa- 
Ben-Daoud, près de la plaine de Gri. Tu vois que 
son influence diminue ; car , au moment où il repa- 
raît dans le pays, plusieurs tribus parlent de soumis- 
sion. Les Beni-Hidjas, les Beni-Merzoug demandent 
l'aman, les Sbéhas de la rive gauche aussi, et pour 
les y engager plus vite, j'ai fait razzier celte nuit 
même les Sbéhas de la rive droite. On leur a tué 
une centaine d'hommes, parmi lesquels se trouve un 
des assassins de l'agha Mohammed. Doigt de Dieu !. . . 
Malgré l'émir, malgré le chérif, tout se calme et se 
calmera de guerre lasse. Les Arabes ne se défendent 

plus Tout cela n'est ni une belle guerre, ni une 

guerre amusante. J'en ai mille pieds par-dessus la 
tête ; mais j'ai trop souffert pour ne pas recueillir le 
fruit de ces souffrances, de ces privations, de ces 
dégoûts qui rident le cœur. J'attendrai donc et le 
collier rouge et les étoiles ; puis, frère, mon septième 
jour sera arrivé et je me reposerai. 

Tu engraisses donc toujours? Je suis plus mince 
que jamais, moi, mais aussi plus gris, plus argenté. 
Cependant cela ne va pas mal. Quand j'ai de la sa- 
tisfaction, j'ai trente-six ans ; quand je ne suis pas 
content, j'ai cent vingt ans et plus. Le cœur est tou- 
jours jeune et chaud, la tête s'est calmée et est rom- 
pue à la réflexion. 

Gomment finis-tu l'année? Moi au bivouac, avec 



— 68 — 

un beau soleil depuis trois jours et un froid superbe 
de février à Paris, gelée blanche la nuit. C'est admi- 
rable • gare le commencement des pluies, ce sera le 
déluge. 



AU MÊME. 

Au bivouac, sur l'Oued-Isly, le 28 décembre 1845. 

Cher frère, je veux te donner tes étrennes, à toi 
et à toute la famille, en transcrivant un post-scrip- 
tum écrit de la main du maréchal à la suite d'une 
longue lettre de service : « Mon cher Saint- Arnaud, 
» je vous aime plus que jamais, parce que chaque 
» jour davantage vous me prouvez que vous êtes un 
n homme de cœur et d'intelligente activité. » Eh 
bien î frère, j'aime autant ce peu de lignes de cet 
homme-là que les étoiles de maréchal de camp. 
D'autres lui font des bêtises ou ne lui font rien ; moi, 
son élève, et qui l'étudié chaque jour dans ses moin- 
dres faits militaires, je le sers comme il l'entend et 
je suis fier de son approbation. 

Il a battu Àbd-el-Kader le 23 à Temda. Avec 
quatre cents chevaux fatigués et abîmés par le mau- 
vais temps, il a défait les neuf cents cavaliers de 
l'émir, auquel il a pris une partie de ses bagages et 
sa tente. Aujourd'hui il va se reposer un peu à Bel- 



— 69 — 
Assel, pour se diriger ensuite avec un convoi sur 
Tiaret; puis il reprendra l'offensive sur Ternir, qui 
a reçu quatre cents chevaux de renfort, et fera sa 
jonction avec Lamoricière sur la Haute-Mina. 



AU MEME. 



Orléansville, le 1 er janvier 18/j6. 

Les nouvelles politiques ont amené le maréchal à 
Orléansville, le 29. Il y a passé le 30 et est reparti 
hier à midi avec mes troupes fraîches et bonnes, 
qui ont remplacé les siennes harassées et indispo- 
nibles. Infanterie, cavalerie, il m'a tout pris et m'a 
laissé huit cents baïonnettes à lui et cent chevaux 
du 9 e chasseurs de France, en me disant galamment 
que je valais une colonne dans ma subdivision où 
il fallait que je restasse pour surveiller tout et être 
prêt à tout. En cas de descente d'Abd-el-Kader sur 
le Ghélif ou dans le Dahra, je reprends la colonne 
que j'ai faite à Ganrobert et je réunis encore dix- 
huit cents bonnes baïonnettes et cent quarante che- 
vaux, avec lesquels je suivrais l'émir jusqu'aux 
enfers. 

Le pauvre maréchal n'est pas content de tout le 
monde, mais il dit hautement qu'il n'a été secondé 
par personne aussi bien que par moi, et il fait mon 



— 70 — 
éloge de manière à me susciter beaucoup d'envieux 
et d'ennemis. Je vois à la façon dont son entourage 
m'accueille, me consulte et me parle que j'ai beaucoup 
grandi. J'ai pris voix délibérative et je profite de 
mon influence pour faire tout le bien que je puis. Le 
maréchal m'a dit que si nous avions une guerre eu- 
ropéenne, je ne le quitterais jamais et j'aurais le 
plus beau commandement dans son armée. Voilà 
une bonne lettre, frère, qui te réjouira L'âme et à 
tous les nôtres... 



AU MEME. 



Orléansville, le 10 janvier 1846. 

Tu as pu suivre dans les journaux et dans mes 
lettres, mes pérégrinations du nord au sud, tombant 
toujours d'Abd-el-Kader en Bou-Maza, sans pouvoir 
joindre ni l'un ni l'autre.... Abd-el-Rader, qui ne 
veut pas se battre et juge sainement que le moment 
n'est pas favorable pour nous faire du mal, se sauve 
devant le maréchal. Il fait cinquante lieues en deux 
jours et une nuit, passe entre trois colonnes, traverse 
la Mina on ne sait où, et va razzier un pauvre douair 
des Sdamas. Triste dénouement, pâle bouquet! Ce 
n'était guère la peine de faire cinquante lieues. Mais 
quelle rapidité de mouvements ! Gourez donc après 
de tels cerfs-volants ! 



— 71 — 
11 n'y a pas deux camps dans l'armée d'Afrique, 
frère. Mais il y a deux hommes: l'un grand, plein de 
génie, qui par sa franchise et sa brusquerie se fait 
quelquefois des ennemis, lui qui n'est l'ennemi de 
personne ; l'autre capable, habile, ambitieux, qui 
croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense 
que le civil tuera le militaire en Afrique et se met 
du côté du civil. L'armée n'est pas divisée, pour 
cela, entre le maréchal Bugeaud et le général La- 
moricière ; seulement, il y a un certain nombre 
d'officiers qui espèrent plus d'un jeune général qui 
a de l'avenir, qu'en un vieillard illustre dont la 
carrière ne petit plus être bien longue. Moi, cher 
frère, je suis en dehors de la question, parce que ma 
réputation est faite et que je pèse un peu dans la 
balance. Je ne suis pas Bugeau-lâtre, mais j'aime et 
je vénère le maréchal et je le dis hautement. 

J'ai vraiment eu un moment de grand plaisir, 
quand j'ai lu dans ta lettre et dans celle de Dufay^ 
que dans le banquet du lycée Napoléon et du collège 
Henri IV, on avait porté ma santé. Gela a dû te 
réjouir le cœur... 



AU MEME. 

Orléansville, le 17 janvier 184G. 



Les journaux continuent à attaquer d'une manière 
odieuse l'armée d'Afrique et le maréchal. Le duc 



— 72 — 
cTlsly ennuyé de tout cela, fatigué des civils et de 
F administration qui l'entrave, finira par quitter la 
partie. Je sais de bonne part que Bedeau est aussi 
las de l'Afrique et des civils, et qu'il va rentrer en 
France. 11 a fait prévenir le maréchal de penser à 
un successeur pour lui, dans le commandement de 
la province de Gonstantine. 

Les idées actuelles du maréchal sont celles-ci : 
finir la tâche commencée par lui dans le centre de 
la révolte, rentrer à Alger pour y prendre un peu de 
repos et organiser son expédition du printemps dans 
le Maroc, puis après un beau coup digne de lui sur 
les Marocains ou autres, rentrer en France. Le ma- 
réchal a raison, mille fois, et Dieu veuille qu'on ne 
le pousse pas à bout et qu'on ne l'oblige pas à partir 
avant sa besogne terminée ! Quant à moi, je ne res- 
terai en Afrique qu'avec Bedeau ou Baraguey- 
d'Hilliers. Moi aussi, je suis fatigué de l'Afrique, de 
ce qui s'y fait, surtout de ce qu'on voudrait y faire 
avec les utopies d'administration paternelle. Mais 
laissons la politique. Je m'ennuie à Orléansville, je 
préfère les bivouacs. Les paperasses me suffoquent, 
j'écris du matin au soir, je crois même en dor- 
mant. Mieux vaut monter à cheval et faire la 
guerre ! 

Adieu, frère, il faut te quitter pour aller présider 
une séance de commission consultative, qui va durer 
trois heures.... 



7o 



AU MEME. 



Orléansville, le 2h janvier 18/^6. 

On juge mal, à Paris, ce qu'a fait le maréchal 
dans cette longue campagne, la plus fatigante qu'il 
ait jamais entreprise. Il n'y avait pas de bataille à 
livrer, puisque l'ennemi fuyait toujours. Il n'y avait 
qu'une chose à faire, empêcher l'émir de descendre 
dans les plaines, l'user en le réduisant à l'impuis- 
sance. Pour cela, il fallait se montrer partout, lutter 
d'activité, de persévérance, d'énergie, courir tou- 
jours et souvent frapper dans le vide. J'ai prêté ma 
colonne au maréchal. Eh bien, tout le monde re- 
grette la vie d'Orléansville, parce que l'on se battait. 
La fatigue était extrême, mais chaque jour avait son 
résultat, son intérêt. Le maréchal manœuvre et orga- 
nise. Le pays est mauvais, on manque de tout, on 
a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rôle, 
il faut être grand et sûr de soi. Il aurait compromis 
des réputations moins solides et tu vois bien qu'il 
qu'il fait jaser les pékins qui n'y entendent rien. La 
chose la plus facile à la guerre, c'est la bataille, 
pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manœuvrer 
contre un ennemi aux abois, qui se rattache à tout, 
qui est mobile comme un oiseau, c'est plus difficile 
et personne en ce genre n'aurait fait autant que le 
maréchal. 



- 74 - 

Le Maroc s'est enfin décidé à agir pour nous contre 
l'émir. Cette manifestation aura pour résultat, sans 
doute, de rappeler Abd-el-Kader dans l'ouest. Les 
Marocains ont inquiété la déïra d'Abd-el-Kader, qui 
a été obligé de passer sur la rive droite de la Ma- 
louïa. Gavaignac, qui s'est bien montré dans toute 
cette campagne, va l'attaquer par là. L'émir avait 
cherché à se jeter dans l'est. Bedeau et Marey veil- 
lent de ce côté. Le maréchal est à Tiaret, Lamori- 
cière sur la Mina, Korte à Saïda, Renaud à El-Bordj , 
chez les ïlachems. Je ne sais trop comment l'émir 
pourra échapper, et je suis sûr qu'il échappera. 
Eynard a battu les Kabyles de l'Ouarensenis, et moi, 
j'ai razzié les Méchaïas sous les yeux de Bou-Maza, 
qui se promène dans le Dahra sans oser entrer dans 
ma subdivision.... i • 



AU MÊME. 



Orléansville, ie 3i janvier 1846. 

J'ai reçu hier ta lettre du 15 janvier, et les exem- 
plaires du discours de notre frère. Je n'ai pas encore 
eu le temps de lire son histoire du barreau sous 
Louis XIV, malgré mon envie immense de jouir de 
son succès. 

Bou-Maza a reparu dans ma subdivision. Il a fait 



— 75 — 
une razzia le 28, pour contre-balancer l'effet de notre 
vigoureux coup de main sur les Méchaïas. Le 29, il 
a tué sept hommes et blessé dix-huit à la colonne 
Canrobert que j'avais envoyée après lui. Les Arabes 
ont perdu beaucoup de monde, et entre autres le fa- 
meux Ben-Hinni des Beni-Hidjas. Le 30, le lieute- 
nant-colonel Ganroberta atteint Bou-Maza, qui avait 
deux cents chevaux et quatre cents fantassins, et lui 
a tué cent vingt-cinq hommes et parmi eux des ca- 
valiers influens. C'est une belle affaire. Le chérif s'est 
sauvé, mais j'ai peur qu'il ne se sauve trop loin, car 
demain, je pars avec une bonne colonne pour le 
prendre par derrière. J'ai envoyé ostensiblement des 
renforts à Canrobert, et je fais un grand détour pour 
surprendre le chérif par un côté où il n'attend per- 
sonne. 

Le maréchal court toujours après Abd-el-Kader , 
qui est partout et qu'on ne trouve nulle part. Il a 
fini par se jeter dans l'est pour détourner notre at- 
tention de sa déïra. 



AU MÊME. 

Orléansville, le H février 1846. 



Cher frère, je reçois ta lettre du 30 janvier, tu ne 
connaissais pas encore ma nomination de comman- 
deur dans la Légion d'honneur. Gomment! personne 



— 76 — 

du ministère ou de la chancellerie n'a pu te donner 
avis de la bonne nouvelle!.... 

L'émir se bat comme un désespéré qui joue son va- 
tout. Il a fait trente lieues dans une nuit, et a passé en- 
tre nos colonnes pour venir razzier nos alliés sur le 
Bas-Isser, à vingt lieues d'Alger. 11 a été jusque près 
du Fondouck, et à sa place j'aurais poussé jusqu'à 
Alger. A présent, toutes nos colonnes convergent 
vers l'est, on marche, on court, et on ne trouvera 
plus personne. Cependant, Gentil et Blangini ont 
surpris le camp de Ben-Salem. Mais ce n'est pas as- 
sez, il faudrait un coup de tonnerre. J'étais sur le 
point d'entrer dans l'Ouarensenis, quand ces nou- 
velles sont venues m' arrêter. Je suis à Orléansville, 
attendant d'heure en heure le moment de sortir. 
Depuis trois jours la pluie tombe par torrents. Il faut 
pourtant tenir la campagne puisque l'ennemi la tient. 
Toutes ces nouvelles vont avoir un triste retentisse- 
ment en France, où l'on s'alarme facilement, et où 
surtout, l'on crie beaucoup après cette pauvre armée 
d'Afrique. 

Quelle guerre ! Ces Arabes , ce sont les chouans, 
les bons chouans de 94... Les chefs leur manquent 
heureusement, et l'union, car chaque tribu est un 
peuple qui agit selon ses passions , et dont la tribu 
voisine est souvent l'ennemie mortelle. Si l'Afrique 
entière se soulevait comme un seul homme, malgré les 
bavards qui disent qu'il n'y a pas de population, nous 
serions bien vite acculés à la mer. 

On ne se doute pas en France de ce qui se passe ici. 



— 77 — 
Vois la catastrophe de Sétif : une armée gelée en 
Afrique ! Il y a quatre jours, nous avions vingt de- 
grés de chaleur, aujourd'hui, trois degrés de froid. 
Vous traversez un ruisseau à pied sec, pas une goutte 
d'eau pour mouiller les lèvres ; dans deux heures, il 
y aura dix pieds d'eau : c'est un torrent qui ferme tout 
passage . et pas de bois , pas de fourrages , pas de 
maison, rien, rien ! Il faut tout porter avec soi. Nous 
faisons une guerre sans gloire, et qui nous coûte au- 
tant, en résumé, que la bataille d'Austerlitz 



AU MEME. 



Orléansville, le 27 février 1846. 

Le maréchal est retourné le 25 à Alger, où il a eu 
une entrée triomphale. Il avait bien gagné cette petite 
compensation ; voilà cinq mois qu'il manœuvre par 
le vent, la neige, là pluie, le soleil et il a fait une 
guerre ennuyeuse, qui ne sera appréciée que par les 

Africains et les connaisseurs Abd-el-Kader a 

quitté la Kabylie, en laissant les Kabyles se débrouil- 
ler comme ils pourront. Ce n'est guère chevaleresque. 
Maintenant que va-t-il faire? Retournera-t-il à sa 
déïra? Va-t-il essayer de rentrer dans le Tell, et chez 
nous par quelque coin? Je me défie de lui, aussi j'ai 
hâte d'être dehors, de me montrer avec une belle co- 



— 78 — 
lonne, et d'être prêt à me porter rapidement partout. 
L'Ouarensenis est dégarni, il pourrait bien se jeter 
par là. 

Bou-Maza est malade, on le dit empoisonné. J'ai 
mis Canrobert devant lui avec douze cents baïonnettes 
et soixante-dix chevaux. C'est tout autant qu'il en 
faut. 

Le temps nous favorise trop , je crains qu'il ne se 
gâte. Pour les cultures, il faut de la pluie, mais pour 
la guerre il n'en faut pas. C'est bien difficile à arran- 
ger. 

J'ai lu le discours de notre frère avec un vif plai- 
sir. Te l'ai-je dit? Il y a du fond là dedans. C'est bien 
pensé et bien dit 



AU MEME. 



Orléansville, le 7 mars 1846. 

Cher frère, j'étais sorti pour aller chPitier quelques 
tribus qui figurent sur ta carte, autour de l'Ouaren- 
senis et au bas de ses pentes nord. Le ciel les a 
favorisées, je n'ai pu les attaquer qu'un jour, 
mais j'ai encore eu le temps de leur brûler bien 
des gourbis et de leur couper bien des arbres, 
puis le déluge est arrivé et je me suis dépêché 
de pariir, car j'avais une rivière derrière moi, 



— 79 — 
l'Oued-Harchoun. Bien m'en a pris, l'eau grossis- 
sait à vue d'œil et quelques heures plus tard j'étais 
bloqué. 

Abd-el-Kader est rentré dans le Djurjura, où il 
prêche la guerre sainte aux Kabyles. Le maréchal 
est reparti d'Alger le 5. 11 m'a écrit une lettre char- 
mante et je crois te faire plaisir en en transcrivant 
quelques passages : 

« Je suis très-heureux que vous ayez reçu la croix 
» de commandeur de la Légion d'honneur, récom- 
» pense bien due au mérite et à la continuité de vos 
» bons services. J'aurais bien désiré que le ministre 
» eût mieux traité, sous le rapport des récompenses, 
» votre brave régiment qui a si activement coopéré à 
» tout cequi a été fait d'utiledans la subdivision d'Or- 
» léansville, depuis que je vous en ai confié lé com- 
» mandement. Vous savez que je n'avais rien négligé 
» pour obtenir du ministre qu'il accueillît favorable- 
» ment les demandes que je lui avais présentées pour 
» le 53% dans mon travail du 5 janvier. Aujourd'hui 
» je fais de nouveaux efforts auprès de lui, en lui 
» transmettant les mémoires de proposition que vous 
» m'avez adressés. 

» Je profite de l'occasion pour vous dire que j'ai 
» été on ne peut plus satisfait, pendant cette cam- 
» pagne, du commandant Marguenat et des deux ba- 
» taillons qu'il commande. Aussi, je les garde encore 
» quelque temps. Je ne vois rien de mieux, ni même 
» d'aussi bien autour de moi. M. de Marguenat a 
» beaucoup d'entraînement et il sait le faire partager 



— 80 — 

» à ses bataillons, qui ont en outre un excellent es- 
» prit de corps. 

» J'espère, mon cher colonel, que cet exposé 
» consolera le chef du 53 e régiment, de tous les pe- 
» tits chagrins que, dans cette qualité, il me confie 
» dans sa dernière lettre particulière. » 

Tu sais, frère, que dans la dernière distribution 
de croix, je m'étais plaint amèrement que mon ré- 
giment n'eût obtenu qu'une croix, la mienne est en 
dehors. J'ai renvoyé au maréchal les propositions 
non accueillies par le ministre, et il me répond ce que 
tu as lu. 

Mon Abd-el-Kader à moi, Bou-Maza, dont je n'en- 
tendais plus parler depuis quelque temps, vient de 
reparaître chez les Ouled-Abdallah. Je pars demain 
pour aller au-devant de lui. J'ai donné ordre à 
Canrobert de manœuvrer pour le prendre entre 
nous deux. Je laisse derrière moi un embarras, et 
pour le combattre je suis forcé de m' affaiblir d'un 
bon bataillon du 64 e , commandé par d'Aurelles. Je 
ne puis pas laisser le pays dégarni et ouvert aux 
attaques de Hadji-Séghir. 



AU MEME. 

Au bivouac de Aïn-Titaouin, le 13 mars 1846. 

Cher frère, j'ai dix minutes pour t'écrire quatre 
lignes et je me dépêche. C'est le dernier délai pour 



— 81 — 

le courrier de France et l'Arabe est à cheval qui at- 
tend le paquet. Je me porte bien et je fais de bonne 
besogne, malgré la pluie et les giboulées de mars, 
que je retrouve ici absolument comme sur la place 
de l'Estrapade. 

Le kalifat de Bou-Maza, Ben-el-Kabili, homme 
fort influent, est venu se rendre à mon camp. C'est 
un heureux événement ; cet homme me servira beau- 
coup. Les Ouled-Abdallah, Gheurfas et Ouled-Jou- 
nès, m'ont fait leur soumission que je crois sérieuse 
cette fois, parce qu'ils sont fatigués de Bou-Maza et 
de la guerre. Je les ai organisés en fortes smalahs 
et ils pourront se défendre s'ils ne sont pas des pol- 
trons esbobignés, comme dit Rabelais. 

Les Médiounas veulent aussi se soumettre et m'at- 
tendent pour cela. Je serai chez eux le 15. Si la 
colonne de Mostaganem me rejoint, nous finirons 
rapidement. Toute ma subdivision, située sur la rive 
droite du Chélif, est soumise aujourd'hui... 



AU MÊME. 

Au bivouac, sur l'Oued-Mogrelas (Dahra), le 18 mars 1846. 

Je suis entré, le 14, sur le territoire des Médiou- 
nas (subdivision de Mostaganem) et j'ai établi mon 
bivouac à Sidi-Yacoub, sur l'Oued-Khamis. Tu vois 



— 82 — 
cela sur la carte. Là, j'appris que Bou-Maza était 
à deux lieues de moi. au Ksâ, avec assez de monde. 
Il était trop tard pour marcher à lui. Mais le lende- 
main 15, laissant mon camp et mes bagages sur le 
Khamis, je partis avec quatre bataillons, deux obu- 
siers et ma pauvre cavalerie, non pas forte mais 
faible de cent chevaux fatigués et je me dirigeai sur 
le Ksâ. Après deux heures de marche, je trouvai 
Bou-Maza devant moi sur les crêtes à ma droite, 
mais il ne me montrait que le quart à peu près de ses 
forces. Heureusement j'ai l'habitude de prendre mes 
mesures pour être prêt à tout événement et j'ai eu à 
m'en louer ce jour-là. Je donnai des ordres pour 
faire enlever les positions par le bataillon des zouaves. 
Le terrain était horrible, on ne pouvait gravir que 
péniblement. Ma cavalerie devait faire l'éventail 
dans la plaine et ramasser et rejeter sur moi, qui 
m'avançais au centre avec le 5 e bataillon des chas- 
seurs d'Orléans, les quelques cavaliers qui se mon- 
traient. Tout à coup Bou-Maza démasque quatre 
cents excellents chevaux et six cents Kabyles, et at- 
taque ma cavalerie qui soutient bien le choc et me 
donne le temps d'arriver au galop. Les chasseurs 
suivaient au pas de course, mais hors d'haleine. Pen- 
dant un moment, nous avons été pêle-mêle et j'avais 
autant d'ennemis devant que derrière et sur mon 
flanc gauche, mais cela n'a pas duré longtemps. 
Nous avons repris la charge et pendant trois lieues 
Bou-Maza a été poursuivi et chassé de position en 
position. Mais le beau de l'affaire, c'est que Bou- 



— 83 — 
Maza a reçu une balle qui lui a fracassé le bras. Si 
j'avais eu cent bons chevaux de plus, il est probable que 
je le prenais. Mais, chevaux et hommes, nous étions 
tous exténués. J'ai tué beaucoup de monde au chérif, 
et mes pertes ont été minimes : un zouave tué, huit 
hommes blessés. Le capitaine Fleury, qui commande 
l'escadron des spahis, a eu son cheval tué sous lui : 
c'est le troisième depuis un an. Je suis rentré à mon 
camp où j'arrivais à sept heures du soir. Le lende- 
main, je suis venu bivouaquer sur le lieu même du 
combat de la veille. Il y avait encore des groupes 
nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un se- 
cond combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai com- 
mencé à couper de beaux vergers et à brûler de 
superbes villages sous les yeux de l'ennemi. Bou- 
Maza blessé s'est retiré chez les Beni-Zérouels. Il a 
laissé son kalifat, Bou-Alem, pour commander son 
goum, composé de toute la cavalerie du Dahra. J'at- 
tends demain les Médiounas à mon camp.... 

Abd-el-Kader a refait une pointe et une razzia au 
sud. Camou lui a repris les troupeaux et l'a pour- 
suivi. Yusuf le poursuit, Renault le poursuit, tout le 
monde le poursuit, et personne ne l'attrape ni ne 
l'attrapera. Personne n'est dans les mêmes condi- 
tions que l'émir. Si on le prend jamais, ce sera un 
véritable hasard et non une combinaison. J'ai eu 
une chance pour le prendre à Bêda, en 1843; ce 
sont les ordres impératifs de Changarnier qui m'ont 
empêché d'en profiter. En voyant la position, le ma- 
réchal en est convenu lui-même. 



— 84 — 



AU MEME. 



Orléansville, le 1 er avril 1846. 

... Je vais coopérer à une expédition que com- 
mande le duc d'Aumale dans l'Ouarensenis. Il va 
chasser Hadji-Seghir et punir les tribus révoltées. 11 
aura sous ses ordres les colonnes Eynard, Pélissier 
et la mienne. 

Notre expédition, qui ne durera que huit ou dix 
jours, n'est que le prélude d'une plus sérieuse, que 
le maréchal m'annonce pour la fin d'avril, avec 
quatre colonnes, dont la mienne. L'Ouarensenis 
dompté, nous irons dans le Dahra. Tu vois que j'ai 
de la besogne pour longtemps... Dehors, toujours 
dehors ! Bou-Maza est décidément fort malade ; son 
bras droit fracturé va mal : il sera au moins estropié. 

Adieu, cher frère ; je suis bien pressé, car je pars 
demain de grand matin, et j'ai encore des ordres à 
donner et des dispositions à prendre. 



AU MÊME, 



Orléansville, le 10 avril 18/jG. 

Cher frère, je suis rentré hier soir à Orléansville 
avec ma cavalerie. J'avais laissé le prince, que j'a- 



— 85 — 
vais rejoint le 7 à douze lieues d'ici, à Timaxouïn, et 
je suis revenu pour lui organiser un convoi de trente 
mille rations de vivres, que je vais lui conduire à 
M'Sakra, où nous nous réunirons encore le 12. 

Jusqu'ici, notre opération dans l'Ouarensenis n'a 
pas produit de grands résultats. Le 4 et le 5, j'ai eu 
deux combats contre Hadji-Seghir, qui m'a opposé 
un millier de Kabyles et une cinquantaine de che- 
vaux. Je l'ai chassé devant moi, et, dans les deux 
journées, je lui ai tué une soixantaine d'hommes. De 
mon côté, j'ai eu trois tués et six blessés. 

Le 7, j'ai rejoint à Timaxouïn le prince, qui dans 
sa promenade n'avait eu qu'un léger engagement. 
Toutes les populations, tous les Kabyles se sont ré- 
fugiés dans le Grand-Pic, où le prince va les cher- 
cher maintenant avec ses quatorze bataillons. 

J'ai été parfaitement accueilli par S. A. R. et son 
entourage. Beaucoup de bienveillance, de cordialité, 
une grande déférence à mes idées, J'ai dîné avec 
lui et son beau-frère, un prince de Gobourg, qui 
parle fort peu. Il voudrait beaucoup se battre. Je lui 
ai dit : « Restez avec moi trois mois, je vous procu- 
» rerai ce plaisir-là plus souvent peut-être que vous 
» ne le voudrez. » 

Après avoir quitté les princes, j'irai encore dans 
le Dahra, où Bou-Maza reparaît avec son bras en 
écharpe. Je tombe de Hadji-Séghir en Bou-Maza, et 
toujours ainsi. J'ai fait prendre un nouveau chérif, 
qui commençait à prêcher dans ma subdivision, et 
je l'ai fait fusiller au milieu de la tribu qui l'avait 



— 86 — 
reçu, et j'ai envoyé en France dix des gros bonnets 
de ia tribu 



AU MÊME. 



Au bivouac de Sidi-Khalifa, le 1k avril 1846. 

Cher frère, tout souffrant que je suis depuis quel- 
ques jours, je veux t'écrire quelques lignes pour 
t'annoncer une nouvelle affaire fort belle que j'ai 
eue ce matin contre le chef qui remplace Bou-Maza, 
que sa blessure met hors d'état de commander. Ce 
chef, homme vigoureux et intelligent, notre ennemi 
acharné, agha des Beni-Zerouels par Bou-Maza, se 
nomme Caddour-Ben-Naka. Je l'ai blessé et pris ce 
matin. II ne reviendra pas de sa blessure ; la balle 
lui a fracassé le bras et a pénétré dans la poitrine. 
J'ai tué à l'ennemi une trentaine d'hommes restés 
sur le champ de bataille. Un rassemblement consi- 
dérable s'était formé et attaquait Canrobert depuis 
deux jours; je suis arrivé ce matin et je l'ai dis- 
persé. Si le terrain avait été meilleur, il ne s'en 
échappait pas beaucoup. 

J'ai l'estomac et les entrailles en bien mauvais 
état. C'est ma maladie; j'en aimerais mieux une 
autre, celle-là est trop douloureuse. Me vois-tu à 
cheval et au galop, sautant des fossés avec desdou- 



— 87 — 
leurs de damné? Vraiment il faut être de bronze ou 
d'airain pour supposer cela; mais qu'y faire? J'en 
souiTiïrai jusqu'à ce que je ne souffre plus. 



AU MÊME. 



Au bivouac, sur le Khamis, rive gauche, entre les 
Médiounas et les Achachas, le 30 avril I8/16. 



Depuis ma dernière lettre, cher frère, écrite sur 
le champ de bataille même du 24, j'ai encore eu 
une heureuse affaire le 28. J'ai fait une pointe jusque 
sur le bord de la mer, et j'ai surpris la queue des 
populations que je voulais rejeter sur la colonne de 
Pélissier. Je les ai vues de loin traverser le Khamis 
jusqu'à son embouchure. Mon camp était sur les pla- 
teaux qui dominent au nord les Achachas et les 
Cheurfas jusqu'à la mer, et au sud la vallée de 
l'Oued-Oukellal. Nous avons pris une trentaine de 
Kabyles, fait quelques prisonniers, entre autres un 
marabout des Achachas, conduit, disait-il, au com- 
bat par force et tombé par hasard vivant entre mes 
mains. Il va me conduire cette nuit même dans la 
retraite où se cache Bou-Maza depuis sa blessure. Je 
n'espère pas le prendre, parce qu'il se méfie trop et 
se garde bien, mais je veux en courir la chance. 

Ernest Dufay est en expédition avec moi. 11 ne 



— 88 — 
me donne que de la satisfaction et sera officier bien- 
tôt. C'est un charmant sujet que je pousserai loin, 
parce qu'il répond à mes soins ; je souhaite que mon 
fils lui ressemble en tout. 

Encore un misérable qui tire sur le roi! J'espérais 
que, pour notre honneur, de pareilles infamies ne se 
renouvelleraient pas. Pauvre reine! encore des cha- 
grins; elle en aura jusqu'au dernier jour. C'est cette 
affreuse presse qui cause tout cela. Tu vas voir, 
quelque jour, notre brave maréchal quitter l'Afrique 
abreuvé de dégoûts 



AU MÊME. 



Orléànsville, le 8 mai 1846. 

Je suis revenu dans mon gouvernement en toute 
hâte, pour organiser une colonne prête à faire face 
aux nouvelles éventualités qui nous menacent. Bou- 
Maza, se sauvant du Dahra devant moi, s'est réfugié 
dans l'Ouarensenis, qu'il va travailler de concert 
avec Haclji-Seghir. Ils agitent les tribus, et leurs 
menées vont jusqu'à Zatima et dans les montagnes 
entre Cherchell, Milianah et Ténès. Je dois donc être 
prêt à me porter, soit de ce côté, soit dans l'Oua- 
rensenis, selon que ma présence sera plus utile d'un 
côté ou de l'autre. 



— 89 — 

Le maréchal arrive aujourd'hui sous Milianah, et 
entre le 10 dans l'Ouarensenis par Test des Beni- 
Zoug-Zoug. Une forte colonne vient de Teniet-el-Hâad, 
Picouleau est avec le maréchal. 

J'ai laissé Ganrobert dans le Dahra, opérant avec 
sa colonne et celle du général Pélissier. 

Abd-el-Kader est dans le Djebel-xlmeur, avec huit 
cents chevaux de renfort, que l'on dit lui avoir été 
amenés de l'ouest par Bou-Hamédy. Il menace l'est 
et le sud. Cette année sera aussi laborieuse que l'au- 
tre, et bien plus difficile parce que le ciel nous a tra- 
his. Il n'y aura pas de récolte. Tout est brûlé et perdu, 
et ce qui reste sera mangé par les sauterelles. Nos 
travaux ne marcheront pas, parce que nos bras se- 
ront en expédition continuellement. Il faut faire pro- 
vision de force de toute espèce. Moi, je ne demande 
que de la santé, j'ai été vigoureusement secoué. Je 
vais mieux, je rentrerai en campagne le 12 ou le 14. 

Voici un passage d'une lettre que le maréchal m'a 
écrite, pour me féliciter de mon combat du 24. 

« Je vous prie de faire bien des compliments à vos 
» braves officiers que je porte dans mon cœur. Si 
» cette fois nous ne pacifions pas votre subdivision, 
» ce ne sera ni de votre faute, ni de la mienne, mais 
» surtout ce ne sera pas de la vôtre. Vous y avez tra- 
» vaille avec une énergie et une persévérance que je 
» me plais à proclamer, et qui auront leur récom- 
» pense. Adieu, mon cher Saint- Arnaud, que Dieu 
» vous conduise et vous maintienne en meilleure santé 
» que moi. » 



— 90 — 

Est-ce que notre frère ne songe plus à faire un 
pèlerinage à Orléansville? J'ai un joli cheval pour 
lui, il n'en aura jamais monté de meilleur. Il pour- 
rait bien venir passer avec moi septembre et octobre, 
je lui ferais faire une petite campagne d'une dizaine 
de jours. J'aurais bien besoin de voir quelqu'un de 
vous pour me remonter un peu. 



AU MÊME, 



Orléansville, le 2/j mai 1846. 

Le maréchal est ici depuis hier, et il m'a fait re- 
venir de mon camp pour me voir et causer. 11 me té- 
moigne plus de confiance que jamais. Je t'en donne 
la preuve, en t' envoyant l'extrait d'une lettre confi- 
dentielle écrite par le ministre en réponse à une 
lettre du maréchal. Tu verras comme je suis traité et 
placé : 

« Je me rappellerai, Monsieur le maréchal, ce que 
» vous me dites du colonel Saint- Arnaud , et vous 
» pouvez être sûr que, lorsque l'occasion s'en pré- 
» sentera, je serai heureux de faire quelque chose 
» pour celui que vous dites être selon votre esprit et 
» votre cœur. C'est l'éloge le plus complet que vous 
» puissiez faire de sa personne, et c'est certainement 
» ce que vous pouvez dire de plus propre à me faire 
» prendre un vif intérêt à son avancement et à son 
» avenir. » 



— 91 — 

Le maréchal rentre à Alger, et c'est moi qui d'ici, 
parce que je suis malade, dirige les opérations de 
l'Ouar, nsenis, où il y a trois colonnes. Je retournerai 
prendre le commandement dans dix jours, lorsque je 
serai mieux. Le maréchal a demandé positivement 
à rentrer. Il est dégoûté, et il a raison. 

Abd-el-Kader a fait massacrer nos prisonniers. 
Les officiers seuls ont été épargnés par les bourreaux , 
moins cruels que celui qui a donné cet ordre impie. 
Le maréchal est aussi furieux qu'affligé. Hadji-Seghir 
et Bou-Maza se sont sauvés vers le sud-ouest. Je n'en 
ai pas fini avec eux. 

Je pars pour Ténès avec le maréchal. Je serai de 
retour le 27. Cette course va me fatiguer beaucoup 
dans l'état de santé où je suis, mais le maréchal le 
désire 



AU MÊME. 



Ténès, le 26 mai 1846. 



Cher frère, cette lettre te sera remise par le lieu- 
nant-colonel Canrobert, commandant supérieur de 
Ténès, dont mes lettres et les journaux t'ont souvent 
rappelé le nom 1 . 



1 Le lieutenant-colonel Canrobert, dont il est si souvent question 
dans cette partie de la correspondance, est le général en chef qui a 
succédé au Maréchal dans le commandement de l'armée d'Orient. 



— 92 — 

C'est un des officiers de l'armée d'Afrique que 
j'aime et que j'estime le plus: vieille amitié de dix 
ans, qui date de la brèche de Constantine. Reçois-le 
comme un ami. Il te parlera de nos courses, de nos 
combats et des faits et gestes de la subdivision. 

Ganrobert m'a promis d'aller voir mon fils au col- 
lège, facilite-lui-en les moyens 



AU MÊME. 



Orléansville, le 28 mai 1846. 

Avant de quitter Orléansville, j'ai eu avec le ma- 
réchal une longue conversation confidentielle de père 
à fils. L'excellent homme m'a raconté tous ses cha- 
grins, tous ses déboires, tousses griefs, et sa résolu- 
tion inébranlable de quitter l'Algérie et de rentrer 
en France au mois de juillet. La demande positive 
est partie, et adressée à tous les ministres en parti- 
culier, et au conseil des ministres. 

J'ai reçu à Ténès une lettre du duc d'Aumale, qui 
m'annonce son arrivée à Orléansville du 1 er au 5 juin. 
Il passera vingt-quatre heures avec moi ; toutes mes 
dispositions sont prises pour le recevoir. 

Ensuite, je retournerai prendre le commandement 
de trois colonnes qui m'attendent dansl'Ouarensenis. 
Nous irons infliger une correction sévère et bien mé- 



— 93 — 
ritéé, aux fractions insoumises des Beni-Ourraghs, 
que j'ai déjà rudement traités l'année dernière, au 
mois d'octobre. Cette opération terminée, je ra- 
mènerai mes troupes à Orléansville, et renverrai les 
autres chez elles, et après quelques jours de repos , 
j'irai à Alger par terre. J'y passerai une quinzaine 
de jours pour me remettre, changer d'air et prendre 
des nouvelles. 

Lamoricière a demandé un congé de convales- 
cence de six mois. Bedeau parle de rentrer. Le ma- 
réchal se retire. Qui mettra-t-on à toutes ces places 
si importantes, si difficiles à remplir? Gavaignacva 
faire l'intérim de la province d'Oran, Randon celui 
de la province de Constantine. Tout cela peut aller , 
mais la tête, la tête..... c'est ce qui me fait croire 
qu'on ne laissera pas partir le maréchal. 

Abd-el-Kader, sentant qu'il n'a plus rien à attendre 
de sa déïra en lambeaux, se prépare à se jeter dans 
la Kabylie. En effet, il a encore par là son beau-père, 
Ben-Salem, et il a laissé dans l'est un petit dépôt. Ni 
Abd-el-Kader, ni Bou-Maza, ni Hadji-Seghir ne sont 
encore disposés à nous laisser tranquilles. S'ils font 
les morts à présent, c'est pour laisser aux Arabes le 
temps de faire leurs moissons, et de mettre leurs 
grains en silos. Ils recommenceront après. 

J'ai remis une lettre pour toi au lieutenant-colo- 
nel Ganrobert, mon ami intime et mon lieutenant de 
choix. Il va en France pour ses affaires, reçois-le 
bien. Mieux que personne il pourra te dire ce que 
nous avons fait. 



- 94 



AU MEME. 



Orléansville, le H juin 1846. 

Le duc cTAumale a passé deux jours chez moi et 
est, je crois, parti satisfait. Nous avons longuement 
causé de l'Afrique, et il m'a témoigné une grande 
confiance. En somme, il a été parfait pour moi et m'a 
fait beaucoup de compfimenls et de promesses. Je 
n'y comp.te pas plus qu'il ne faut, j'attendrai tran- 
quillement et en philosophe. Le prince a laissé 500 fr. 
aux pauvres, 500 fr. à mon théâtre, 200 fr. à mes 
gens, 200 fr. à ma musique et 5 à 600 fr. de dons 
particuliers. 

On dit, et ce bruit semble prendre quelque consis- 
tance, que Bou-Maza a été décapité par ordre de 
l'émir, qui l'a fait juger pour s'être fait passer pour 
sultan, avoir trompé tes Arabes et s'être donné 
comme envoyé de Dieu. Les débats auraient duré 
trois jours. 11 ne manquait à la fête que deux avocats 
de Paris. C'est un des épisodes les plus curieux de 
l'époque africaine que ce jugement et cette exécu- 
tion, si tout cela est vrai. 



— 95 - 



AU MEME. 



Orléansville, le 20 juin 1840 . 

Je traîne, je suis souffrant, très-souffrant, je ne 
m'alite pas, je fais mes affaires et même je travaille 
beaucoup, mais je sens en moi tous les symptômes 
d'une inflammation d'entrailles. Les médecins m'ont 
ordonné de changer d'air, et leur ordonnance s'ac- 
cordant avec les intentions du maréchal qui m'attend 
ù Alger dans les premiers jours de juillet, je pars 
d'Orléansville le samedi 27 et je voyage à cheval et 
par terre. Je ferai cinquante-quatre lieues en trois 
jours : première journée à Milianah , vingt-deux 
lieues; deuxième journée à Blidah, dix-huit lieues; 
de Blidah à. Alger, quatorze lieues. Si je suis fatigué, 
j'aurai la faculté de me reposer un jour à Milianah 
ou à Blidah. J'aime encore mieux cela que le voyage 
par mer qui me rend si malade. Il y aura plus de 
vingt mois que je n'aurai vu Alger. 

Nos affaires de l'Ouarensenis ont été finies si vite 
et si facilement, que je n'ai pas eu besoin de m'en 
mêler, fort heureusement, car j'ai évité de la fatigue. 
J'ai laissé Répond', mon lieutenant-colonel, faire 
rentrer l'impôt et les fusils. Le général Pélissier 

1 Aujourd'hui général de brigade, commandant à Vincennes. 



— 96 — 

m' ayant écrit qu'il était assez fort avec sa colonne 
pour faire payer les Beni-Tigrin et les Beni-Ourraghs 
sans mon aide, j'ai expédié à ma colonne l'ordre de 
rentrer demain. Toute ma subdivision a payé l'impôt 
et les amendes exigées, versé ses fusils et nous 
sommes au calme plat. Si cela dure, nous allons 
faire de l'administration, de l'agriculture et des 
constructions. 

J'assisterai à Alger au mariage de M lle Léonie 
Bugeaud avec M. Féray, chef d'escadron aux chas- 
seurs et officier d'ordonnance du maréchal. On dit 
que M. de Salvandy viendra exprès de Paris pour le 
mariage. Féray m'écrit aussi d'arriver et me dit 
gracieusement que Salvandy, son beau-frère, sera 
heureux de renouveler connaissance avec moi. 

Le maréchal ne pense plus à quitter le gouverne- 
ment général. Il y a eu replâtrage avec les ministres. 
Il va seulement en congé à la fin de juillet, après le 
mariage de sa fille. 

Nous avons les mêmes idées pour les chances, qui 
doivent amener pour moi ou retarder les étoiles. 11 
y a du pour et du contre, cela sera débattu en con- 
seil. J'ai quelques titres, je suis bien placé, bien des 
voix s'élèveront pour moi. Le maréchal qui me pro- 
pose m'appuiera à Paris. Cependant, je ne m'attends 
pas du tout à être nommé en 1846, j'ai trop.peu d'an- 
cienneté de grade. Comme toi, je m'abonne au mois 
de mai 1817 et ce sera très-beau. Renault et Blan- 
gini passeront cette année. Pour le moment on ne 
parle que de nous trois pour l'armée d'Afrique. Tout 



— 97 — 
cela m'importe peu, si la santé de ma mère se sou- 
tient. J'aurai bien du plaisir à la revoir l'année pro- 
chaine, car je passerai au milieu de vous l'hiver de 
1847.... 



AU MEME. 



Alger, le 5 juillet 1846. 

J'ai été reçu par le maréchal comme si j'étais de 
la famille, accueilli parfaitement par M. de Salvandy 
qui est à Alger depuis vendredi avec sa femme, ad- 
mis seul d'étranger à la table et dans les réunions 
des deux familles qui vont s'unir. 

La visite de Salvandy marquera en Afrique, il est 
venu, il a parlé en ministre et souvent très-bien 
parlé. Il interroge, observe, étudie. Il va faire des 
pointes à Médéah et à Milianah, il poussera peut- 
être jusque chez moi. Ensuite il ira à Bone, à Con- 
stantine et à Tunis, et reviendra en France. Un 
ministre du roi aura, enfin, vu un peu d'Afrique. 
Salvandy me plaît beaucoup, c'est un homme de 
bonnes manières, de beaucoup d'esprit, sans nulle 
morgue. Il a dit à tout le monde, et à moi en parti- 
culier, des choses d'un à-propos charmant. L'Afrique 
est très- séduisante vue en passant par un beau so- 
leil, au milieu des fêtes et sous l'impression d'un 
cœur satisfait. 



98 



AU MÊME. 



Alger, le 15 juillet 1846. 

Cher frère, je suis venu à Alger pour les fêtes et 
les bals, et j'ai trouvé la maladie et les souffrances. 
Depuis huit jours, je suis sur un lit de martyr. En- 
core une fois j'ai failli succomber à une inflamma- 
tion du tube digestif. Pendant soixante heures je 
n'ai jeté qu'un cri, on m'a mis dans un bain de 
glace. Depuis trois jours je renais; tu me connais, 
je reviens vite, dans huit jours il n'y paraîtra plus. 

Cette affreuse maladie tombait bien mal. non pour 
les fêtes dont je me soucie peu, mais le ministre est 
allé visiter Orléansville pendant que j'étais ici en 
proie à toutes les douleurs. Heureusement il est re- 
venu enchanté, mais tellement effrayé de la chaleur 
étouffante qui brûle tout, que ni lui, ni le maréchal, 
ne veulent me laisser retourner avant deux mois et 
prétendent m' emmener aux eaux. Je ne veux pas 
quitter l'Afrique en ce moment, seulement je mettrai 
mon quartier général à Ténès pendant les chaleurs, 
et je respirerai l'air de la mer. 



— 99 



AU MEME. 



Alger, le 20 juillet 1846. 

Avant-hier, à six heures du soir, le maréchal et 
sa famille s'embarquaient sur le Caméléon, pour aller 
à Cette, pendant que le ministre et la sienne mon- 
taient sur le Montézuma, pour aller faire une visite 
dans Test, Au tumulte des cours, aux fêtes, aux 
banquets, succède un calme plat. J'en profite, me 
repose et me soigne. Ma santé va mieux, mais les 
forces se font attendre. 

J'ai accompagné le ministre jusqu'à bord et j'ai 
été comblé de politesses par toute cette famille et de 
bontés touchantes par celle du maréchal. 

Abd-el-Kader n'est pas tranquille , il se remue 
dans le Maroc, rassemble du monde, frappe des 
contributions. Je crois que le maréchal sera obligé 
d'aller de ce côté en octobre. On parle encore de 
Bou-Maza dans le Dahra et de Hadji-Séghir dans 
l'Ouarenscnis. Qu'ils viennent, je les attends, seu- 
lement je voudrais qu'il fît moins chaud. Mardi 27, 
je m'embarque pour Ténès, où j'établirai mon quar- 
tier général pour éviter la fournaise d'Orléansville. 
Si nous sommes obligés de tenir la campagne en 
automne, comme cela est fort probable, je ne sais 
en vérité pas ou nous bivouaquerons pour trouver de 
l'eau dans ma subdivision ; c'est une calamité ! 



— 100 — 



AU MEME. 



Alger, le 27 juillet 18Z(G. 

Cher frère, le courrier de France part dans quel- 
ques heures, et j'ai juste le temps de t'embrasser, car 
il faut que j'aille à bord du Montézuma saluer M. de 
Salvandy, qui est en rade pour prendre ses lettres, 
et repart pour Oran et ensuite pour France. Le 
ministre me prend mon chef d'état-major, le com- 
mandant Gourson, qui lui sert de cicérone, et rem- 
mène à Paris. Tu connais Gourson par mes lettres; 
tu as vu son nom dans mes rapports. C'est un ami ; 
il veut te serrer la main et voir mes enfants. 

Nous avons déjà eu des lettres du maréchal et de 
sa famille. 11 est maintenant à Excideuil, où il va 
s'occuper de sa réélection, qui lui est disputée par 
un médecin nommé M. Chavoix, qui gagne des voix 
chaque année, à la honte éternelle d'Excideuil. Vous 
n'êtes que des épiciers; les électeurs de France n'ont 
plus le sentiment patriotique. Je parie qu'ils ne nom- 
meront pas Lamoricière. Quant au maréchal, il de- 
vrait être député de Paris par acclamation et de dix 
autres collèges. 

Ma santé gagne avec mes forces ; je pars demain 
pour Ténès 



— 101 - 



AU MEME. 



Ténèé, le 1 er août 1846, 

Frère, me voici à Ténès depuis trois jours. Je suis 
chez moi, dans ma subdivision, dans mon gouverne- 
ment; je fais les affaires, et j'en ai déjà réglé quel- 
ques-unes dont tu entendras parler, mais je ne suis 
pas content de ma santé. Ici l'air est pur, la tempé- 
rature très-tolérable ; on peut travailler toute la jour- 
née et rester vêtu; chez moi il fait frais, parce que 
je suis au premier étage pour aspirer la brise de mer, 
et avec tout cela je ne vais pas bien... Il faudra mal- 
gré tout retourner à Orléansville vers la fin du mois. 
Le général Magnan, mon inspecteur général, que 
j'ai vu à Alger, s'est annoncé pour cette époque. 

On juge mal, à Paris, M. de Salvandy; c'est un 
homme de beaucoup d'esprit, d'instruction, d'un 
grand mérite; il a surtout celui de l'à-propos, et 
a donné ici des preuves de beaucoup de tact. On en 
est généralement enchanté en Afrique, même Be- 
deau. Moi, j'avoue qu'il m'a séduit; peut-être est-ce 
parce qu'il a été parfaitement bien pour moi? 



— 102 — 



AU MEME. 



Ténès, le 8 août 1846. 

Je viens de recevoir ta bonne lettre du 24 juillet. 
Pauvre frère ! tu as souffert de l'inquiétude d'abord, 
puis de mes atroces douleurs. Ce n'est plus qu'un 
mauvais souvenir, ne nous en occupons plus. Je t'as- 
sure que je me soigne et que je n'ai nulle envie de 
mourir. Je sens un peu le prix de la vie, parce que 
je comprends que j'ai encore quelque chose de bon 
et d'utile à faire en ce monde. 

J'entreprends en ce moment même une importante 
affaire dont le succès me fera honneur. J'essaye de 
résoudre cette grande question : Vaincre, punir, sou- 
mettre les Arabes par les Arabes seuls. Hier, sept 
cents chevaux et quatre cents fantassins, tous Arabes 
de diverses tribus, sous les ordres de l'agha desSbé- 
has, Bou-Meddin, et de plusieurs chefs braves et 
entreprenants, ont dû attaquer les Ouled-Jounès et 
les Gheurfas, qui promettent toujours de payer l'im- 
pôt et ne payent pas, et ne sont soumis qu'à moitié. 
D'après mes ordres, ils les razzieront et m'amèneront 
des prisonniers. J'attends de minute en minute des 
nouvelles de ce coup de main. Je ne pouvais pas faire 
sortir de colonne par cette chaleur, sans exposer mes 
troupes à de grandes fatigues et peut-être h une ca- 



— i 03 — 

tastrophe; alors j'ai usé de mon influence sur les 
Arabes soumis pour les jeter sur les insoumis. 

Tu as vu enfin Ganrobert ; c'est un vrai Dugues- 
clin qui a dû te convenir. 

J'ai écrit à Dufay, au château de Launaguet, de 
me renvoyer son fils de suite. Il est porté sur le ta- 
bleau d'avancement, mais il faut qu'il soit à l'in- 
spection générale. Il a bien des chances d'être nommé 
sous-lieutenant. 

Je te remercie pour les leçons d'équitation que lu 
fais prendre à mon fils ; il faut qu'il se brise et s'ac- 
coutume au cheval ; c'est bien important dans la 
carrière militaire. Cela m'a beaucoup servi ; il faut 
qu'un officier supérieur d'infanterie ou un officier de 
cavalerie n'aient jamais à s'occuper de leur cheval. 
C'est un triste général que celui qui ne peut pas 
aller voir par lui-même un terrain ou une position, 
parce qu'il est arrêté par un fossé ou une haie, ou 
qui perd une bataille parce qu'il n'a pas pu galoper 
assez rapidement pour réparer une faute de ses lieu- 
tenants ou profiter de celles de l'ennemi. 

Je n'ose te parler du nouvel attentat sur la vie de 
notre pauvre monarque ; c'est à ne plus les compter! 
Voilà les fruits du dévergondage d'idées de la presse 
et des harangues des ambitieux de la chambre ! Et 
la reine! toujours In, près de la cible! Voiln uno 
véritable et grande majesté, celle de la vertu rési- 
gnée ! 



104 — 



9 août. 



Mon expédition arabe a parfaitement réussi, et 
j'ai atteint mon but. Mes trois bandes ont bien suivi 
les instructions que je leur avais données. Les Ouled- 
Jounès et Gheurfas ont été envahis de trois côtés, 
culbutés et razziés. On leur a tué vingt-huit hommes ; 
ils demandent l'aman. Je n'accorderai rien , si je 
n'ai des garanties sûres et des otages. Cette affaire 
sera du meilleur effet moral. A Alger, on critiquait 
mon projet ; on disait que mes Arabes seraient bat- 
tus, ramenés, et que je serais forcé de sortir pour 
les venger. L'événement m'a donné raison, et je suis 
dispensé de sortir jusqu'au mois d'octobre. 



AU MEME. 



Ténes, le 16 août 1846. 

Cher frère, j'ai reçu ta lettre du 25 juillet. Comme 
nous sommes en retard et que d'événements nous ont 
dépassés! Aux distances où nous sommes l'un de 
l'autre, on vit comme les écrevisses, à reculons. Les 
élections sont finies ; lisez les journaux de l'opposi- 
tion, la victoire est tout à fait pour ce parti; lisez les 
autres, il n'y a que des conservateurs de nommés. 



— 105 — 

J'espère, en fait, que ces derniers auront une impo- 
sante majorité. Comme les héros d'Afrique ont été 
traités ! Ni Lamoricière, ni Changarnier n'ont trouvé 
d'électeurs. Bedeau s'est habilement tenu à l'écart, 
et l'échec des autres fait ressortir son mérite et sa 
modestie. Il ne fera pas la faute de se mettre en 
avant ; il attendra le jour où il pourra être nommé 
par acclamation, sans candidature que son nom et sa 
réputation. 

J'aborde le plus triste chapitre du monde, frère, 
ma santé. Elle s'en va, j'ai beau tout faire pour la 
retenir et la rappeler. Il y a chez moi une désorga- 
nisation incompréhensible que j'ai d'ailleurs déjà 
éprouvée. Je me trouve mal, le cœur me manque, je 
suis couvert d'une sueur froide, et cela cinq ou six 
fois par jour. Je me couche, je mange très-peu et 
digère mal. Je suis au vin de quinquina et aux bains. 
Cela ne va pas, c'est ce qui me fait désirer ardem- 
ment de passer général cette année, pour aller en 
France en janvier. J'ai vraiment besoin de l'air 
natal. 

Dans quelques jours, je retourne à Orléansville. 
Croirais-tu que pendant mon séjour à Ténès, je n'ai 
pas été une seule fois me baigner à la mer? Les mé- 
decins me le défendent, moi je n'ose pas, je souffre 
tant que je redoute tout. C'est une précieuse chose 
que la santé ! 



— 106 — 



AU MEME. 



Orléansville, le 29 août 1846. 

Cher frère, le courrier ne m'a pas apporté de lettre 
de toi. Tu étais probablement en route, roulant vers 
Royan ou Bordeaux. Voyage, c'est très-bien , mais 
j'espère que dans tes loisirs campagnards tu m'écri- 
ras des volumes. 

J'ai reçu une lettre du maréchal qui est fort salis 
fait de mon expédition arabe. Je crois effectivement 
que ce coup de main fera bon effet. C'est une heu- 
reuse idée que j'ai depuis bien longtemps, et dont je 
me propose d'user encore quand je pourrai le faire 
avec succès. Je viens de répondre une longue lettre 
au maréchal sur la situation du pays qui n'est pas 
très-rassurante. Le calme où nous vivons cache en- 
core un orage. Après le Ramadan, qui finit le 22 sep- 
tembre, nous aurons quelques mouvements et moi je 
serai, Dieu merci, aux avant-postes. Mon Bou-Maza 
rentrera probablement par les Flittas, et viendra se 
jeter dans le Dahra. Abd-el-Kader inonde les tribus 
de ses lettres; de nombreux agents circulent et an- 
noncent sa prochaine arrivée et celle de ses lieute- 
nants. Tu penses quel malaise, quelles inquiétudes 
cela jette parmi les Arabes qui, tout fatigués qu'ils 
sont de la guerre, s'y préparent encore machinale- 
ment , parce qu'ils l'aiment et ne nous aiment pas. 



— 107 — 

Nous aurons donc probablement quelque chose, mais 
ce ne sera ni long ni sérieux. Au surplus, je suis tout 
prêt. Le 15 septembre, je recevrai d'Alger trois ba- 
taillons de renfort, ce qui me fera dans ma subdivi- 
sion huit bataillons et deux escadrons. Avec cela je 
brave Abd-el-Kader et ses lieutenants, et l'empereur 
de Maroc par-dessus le marché. A la fin de septembre, 
j'irai établir à Aïn-Méran, dix lieues d'Orléansvilîe, 
un joli <îamp d'observation de quatre bataillons et 
deux escadrons, et nous attendrons les événements. 



AU MEME. 



Orléarisville, le 11 septembre 1846. 

Je suis dans mon coup de feu : inspection géné- 
rale et préparatifs d'expédition. Le général Magnan, 
mon inspecteur général, arrive demain. Les nouvelles 
sont toujours graves. Abd-el-Kader et Bou-Maza s'a- 
gitent et agitent toutes les tribus. L'influence d\ibd- 
el-Kader grandit tous les jours dans le Maroc, et mine 
le pouvoir ébranlé de l'empereur. Nous aurons peut- 
être un second Isly. Le Dahra n'attend que Bou- 
Maza. Je voudrais bien pouvoir jeter le Dahra dans 
la mer. Ce ne serait pas une grande perte pour l'A- 
frique, et ce serait un grand débarras pour nous. 
Voilà des montagnes qui m'auront bien fait courir, 



— 108 — 
j'aime mieux la pelouse de Taste, et je voudrais pou- 
voir me mêler à vos parties de cheval. J'envie ton 
sort, ici nous avons eu trois ou quatre orages terri- 
bles, des ouragans, des inondations. Le Teghaout, 
ruisseau à sec pendant neuf mois de l'année, a em- 
porté son pont, et a failli m'enlever avec cinq ou six 
hommes que j'ai eu bien de la peine à rattraper. Je 
n'ai jamais été aussi mouillé de ma vie, et à onze 
heures du soir et par une nuit noire comme le diable, 

quand il est noir, car il y en a de roses 

Ernest Dufay vient d'arriver, il m'a beaucoup 
parlé de mes enfants. Gomme cela redouble mon 
désir de les voir et de les embrasser ! Écris-moi de 

Taste de longues lettres, tu en as le loisir Le 

collège Henri IV a encore été battu au concours. 
Alfred a eu la consolation de faire valoir ses prix 
d'honneur. Salvandy avait bien débuté dans son dis- 
cours et Naudet m'a paru très-convenable. 



AU MÊME, 



Orléansville, le 19 septembre 18^6. 

Ganrobert, qui est venu ici prendre mes ordres 
pour les opérations que je vais entreprendre, m'a 
apporté des lettres de ma mère, de ma fille et de 
mon fils. T! a vu à Paris le duc d'Aumale qui lui a 



— 109 — 

parlé de moi dans les termes les plus flatteurs. Il lui 
a dit qu'il me regardait comme l'un des meilleurs 
officiers de l'armée d'Afrique, que j'avais beaucoup 
grandi dans mon commandement d'Orléansville, et 
que dans une grande guerre il aurait confiance en 
moi. Enfin, il a ajouté : « C'est un homme qui ira loin 
» et qui sera toujours à la hauteur des positions qu'on 
» lui donnera. » Voilà, frère, de bonnes graines pour 
l'avenir. Je vais m' efforcer de les faire pousser vite 
en m'occupant des affaires du pays. Je mets mes co- 
lonnes en mouvement les 23 et 25, et le 27 je serai 
établi à Aïn-Méran avec tout mon monde. 

Le général Magnan 1 est parti hier pour Milianah, 
après avoir achevé son inspection. Je l'ai eu chez 
moi huit jours avec sa suite. 11 y a eu soirée et spec- 
tacle. Orléansville était en fête et le régiment su- 
perbe. Le général a laissé en partant un ordre du 
jour comme je n'en avais pas encore vu. Les instruc- 
tions données aux lieutenants généraux inspecteurs 
leur interdisent presque les éloges. Le mal doit être 
signalé, mais ordinairement on se tait sur ce qui est 
bien, parce que tout est censé devoir être bien. Et 
cependant le général Magnan a cru devoir témoi- 
gner hautement sa satisfaction dans son ordre du 
jour, qui ne peut manquer de faire quelque bruit au 
ministère. Cette inspection me fera plus de bien 
qu'une victoire. On aime peu les victoires dans les 
bureaux de la rue Saint-Dominique. Le général Ma- 

J Aujourd'hui maréchal de France. 



— 110 — 

gnan est un homme de mérite, très-militaire , con- 
naissant parfaitement son métier, et passant admira- 
blement une inspection générale. 11 voit tout, voit 
bien et ne tourmente personne. C'est de plus un 
homme superbe, portant ses cinquante-six ans comme 
quarante. 

Les nouvelles sont toujours les mêmes. Les Arabes 
croyaient voir arriver de suite l'émir et Bou-Maza. 
Comme ils ne sont pas venus, il y a eu une petite ré- 
action pacifique dont je ne suis pas dupe. Ils ont 
peur, et en attendant leurs chefs, ils cherchent à nous 
abuser par une fausse tranquillité. Je suis sur mes 
gardes et vais prendre position au milieu de leur 
pays. Deux bataillons du 38 e arrivent demain à Or- 
léansville, avec deux cent cinquante hommes du 22 e 
qui passent au 53 e avant de rentrer en France avec 
leur drapeau. C'est une mesure qui a des inconvé- 
nients sérieux. Les soldats que l'on condamne à un 
séjour si prolongé en Afrique, ne sont pas tous dispo- 
sés à prendre la chose philosophiquement, Beaucoup 
sont morts nostalgiques, d'autres sont malades, et 
tous mécontents. Je tâcherai de relever un peu le 
moral de ceux qui sont échus en partage au 53 e . Je 
leur ferai demain un petit speech pour leur donner du 
courage. Pauvres gens, qui croyaient revoir leur 
mère, leur frère et la France ! Je les plains ! Pour moi, 
rien ne m'arrêtera en 1847, à moins qu'on ne se 
batte sérieusement. 



111 — 



AU MEME. 



Orléansville, le 26 septembre 3 8/|6. 

Taste me fait du tort , cher frère , tes lettres sont 
plus courtes qu'à l'ordinaire. Moi, je suis dans les 
combinaisons et dans les préparatifs. Je quitte demain 
Orléansville avec ma cavalerie, pour aller m' établir 
à Aïn-Méran. Mon infanterie et mon artillerie sont 
déjà parties hier avec les impedimenta de la colonne. 
Tout le monde sera installé demain soir, la colonne 
de Ténès m'aura rejoint. On parle d'assassinats sur 
la route de Tlemcen à Oran, de communications in- 
terceptées, de convois attaqués. Je crois qu'il y a 
beaucoup d'exagération dans tout cela, mais il peut y 
avoir un peu de vrai, et un peu c'est trop. 

Le maréchal ne reviendra donc en Afrique que 
dans les premiers jours de novembre, si les événe- 
ments lui permettent d'attendre jusque-là. Nous ne 
sommes pas nos maîtres dans ce pays. Il y a quelque 
chose, ici, de plus fort que la volonté des hommes 
raisonnables, c'est le caprice et la folie des Arabes. 
Ils payent cher cette folie , sans doute , mais ils ne 
nous font pas moins courir quand ils veulent. Aussi 
je vais me promener au nord et au nord-ouest pen- 
dant un ou deux mois, et ensuite il me faudra revenir 
au sud châtier une fraction des Beni-Ourraghs , qui 
a razzié une tribu de ma subdivision. Ces Beni-Our- 



— 142 — 

raghs sont de la subdivision de Mostaganem, mais si 
loin, qu'ils sont en dehors de toute action de la part 
de nos troupes. Par exemple ils sont à dix lieues de 
moi, et ils s'en apercevront un de ces matins. 

Je t'ai parlé de mes hyènes, Marie et Fanny. Elles 
sont superbes et bien apprivoisées. J'attends deux 
lions. Ajoute pour compléter ma ménagerie trois ga- 
zelles, quarante canards, vingt-neuf oies, douze clin- 
dons des gangas et une foule de poules et de pigeons. . . 
Adieu, je vais présider la commission consultative, 
concéder des terrains, délibérer et voter. 



AU MEME. 



Aïn-Méran, le 10 octobre 1846. 

Mardi 13, je compte partir d' Aïn-Méran pour aller 
me montrer chez les Cheurfas, qui ne se décident 
pas à payer leurs impôts. Au moment où je t'écris, 
j'ai une expédition arabe occupée à razzier les Ouled- 
Abdallah. Ils étaient trop loin et dans un trop mau- 
vais pays , je les fais attaquer par mes alliés. Je 
pousse activement mes travaux d' Aïn-Méran; c'est 
ma création, mon idée. Position militaire magnifique, 
qui me servira de magasin et de point de ravitaille- 
ment en cas de guerre. Je mettrai là dedans quel- 
ques Arabes bien dévoués, qui, avec l'agha et de 



— 113 — 

bons chefs, me materont lesSbéhas et auront toujours 
l'œil ouvert sur le Dahra. Mon cercle de Ténès sera 
hors d'état de remuer, se trouvant pris à l'ouest en- 
tre Aïn-Méran, sa limite, et Ténès. Je veux d'ailleurs 
que tous les aghas et tous les caïds aient ainsi de 
petits forts construits par nous, pour se créer un re- 
fuge en cas de besoin, où les fidèles viendront se 
grouper autour du chef. Je donne l'idée et l'exemple. 
Ces forts ne peuvent rien contre notre canon , et ils 
peuvent tout contre les Arabes , qui y passeraient 
plus de temps que les Grecs au siège de Troie. 



AU MEME. 

Aïn-Méran, le 21 octobre 1846. 

Je suis revenu hier de mon expédition chez les 
Cheurfas. En trois jours je leur ai fait trois razzias , 
tué trente-six hommes, pris une quarantaine, brûlé 
les gourbis, vidé les silos. Ils n'avaient jamais voulu 
paraître devant des Roumis, et sont venus à mon 
camp en suppliants. Ils n'avaient jamais payé d'impôt 
à personne, ils ont tout acquitté, et je crois qu'ils ne 
songeront plus à la révolte. Je n'ai eu besoin que de 
passer huit jours chez eux, mais avec la colonne infer- 
nale. C est le nom que donnent les Arabes à la colonne 
d'Orléansvilleou d'El-Esnam, comme ils rappellent. 



— ïïk — 

Dans quelques jours, je rentrerai à Orléansville. 
Mes travaux d'Aïn-Méran seront terminés dans les 
premiers jours de novembre, et j'aurai fait là quel- 
que chose de bien et d'utile. Avant trois ans, tous 
mes aghas seront logés ainsi dans de bons petits 
forts d'où ils domineront le pays. Il faudra que mes 
caïds aient aussi leur maison fortifiée... 

On dit que le Maroc arme sérieusement contre 
l'émir; c'est bien, s'il est le plus fort. Si Abd--el-Ka- 
der triomphait, nous aurions une belle guerre ; le 
fils de Mahi-ed-Din détrônerait Muley-Abderrhaman : 
il y a longtemps que c'est son rêve et son but. 



AU MÊMK. 



Orléansville, le 30 octobre 1840. 

Nous avons failli être brûlés à Orléansville. J'y 
étais revenu heureusement pour le courrier samedi 
dernier, lorsque le feu a pris à mon magasina orge, 
à quelques mètres de mes magasins de foin et de 
paille. Si le vent, qui, dans l'année, souffle trois 
cents jours sur trois cent soixante-cinq de l'ouest, 
avait eu sa direction habituelle, nous perdions tous 
nos approvisionnements et peut-être nos maisons. 
Mais Dieu soufflait nord, et, dans la crainte d'un 
changement subit, nous avons fait des efforts surhu- 



— 115 - 

mains, et nous avons réussi à ne perdre que quel- 
ques centaines de quintaux d'orge et un toit de ma- 
gasin à refaire. Je suis au lit ; j'ai eu chaud , j'ai eu 
froid ; j'ai été mouillé par les pompes, brûlé par le 
feu, et mes affreuses douleurs d'entrailles m'ont re- 
pris avec la même violence qu'à Alger. Aujourd'hui 
je vais mieux, je suis en convalescence, et il faut que 
je me dépêche de reprendre des forces, car je dois 
installer l'agha dans son bordj, à Aïn-Méran. Il sera 
terminé le 10 ou le ï% De là, j'irai à Ténès inspecter 
l'atelier du boulet, pour lequel le ministre me presse, 
puis je recevrai le général Vaillant, inspecteur géné- 
ral du génie, qui m'est annoncé, et que je suis bien 
aise de voir. 11 faut que j'obtienne de lui de l'argent 
pour mes travaux. Je le connais un peu de Paris. 

Pendant que le feu brûlait et menaçait ma ville de 
bois, l'eau envahissait mes travaux de la prise d'eau 
de Tighaout et me retardait encore de quinze jours. 
Chaque orage, je suis dans les transes, et cependant 
j'ai besoin d'eau pour ma prairie ; chaque cri, chaque 
rumeur de soldat me donne des inquiétudes : je crains 
quelque accident. Je veux trop bien faire et trop de 
choses, et je prends tout trop à cœur ; c'est le propre 
des âmes généreuses, mais ces âmes-là ne vivent pas 
longtemps; elles s'usent trop vite et je le sens, mais 
il n'est plus temps de se changer 



— 116 



AU MEME. 



Orléansville, le 7 novembre 1846. 

11 est écrit que ma subdivision doit toujours lutter 
contre quelque chose. Les Arabes sont vaincus, la 
situation politique est excellente, voilà que les élé- 
ments me déclarent la guerre, une guerre acharnée. 
Il y a quelques jours, c'était le feu ; je combats et je 
reste maître du champ de bataille, mais je vais me 
coucher avec la fièvre; aujourd'hui c'est l'eau, mais 
quelle eau ! des cataractes, un déluge ! Le Chélif, 
où il n'y a pas d'eau presque pendant six mois de 
l'année, est un maître fleuve quand il s'en mêle, et 
roule comme le Rhin, le Rhône ou la Loire. Enfin, 
pendant trente heure's d'angoisse, nous avons lutté 
contre la fureur des eaux, qui ont enlevé une maison 
et trois baraques, et détruit nos jardins. Mais la 
proie que voulait le Chélif , montant de quatre mè- 
tres en quelques heures, c'était notre pont que les 
eaux auraient entraîné jusqu'à Mostaganem. Déjà la 
pile du milieu avait marché vers l'ouest ; le pont 
cintrait, tremblait et craquait sous mes pieds, car je 
ne l'ai pas quitté une seconde. Enfin la pluie, qui 
durait depuis soixante heures, a cessé ; le Chélif est 
rentré dans son lit aussi vite qu'il en était sorti , et 
notre pont nous est resté..., mais bien avarié. La 
circulation des voitures est interrompue, et mainte- 



— 117 — 

nant il faut s'ingénier pour réparer et résister aux 
premières crues. Je fais mettre des brise-lames en 
avant des piles, et je m'appuie sur ce désastre pour 
demander qu'on nous construise un pont en pierre. 
Je n'ai pas fini: pendant que nous luttions contre le 
Chélif, l'ouragan s'abattait aussi terrible sur Aïn- 
Méran , et un vent furieux du nord-ouest, accompa- 
gné d'une pluie torrentielle, me causait de graves 
avaries à mon bordj, à la veille d'être terminé. Les 
travaux sont retardés d'au moins trois semaines; j'ai 
envoyé un bataillon de renfort. Ma prise d'eau a été 
aussi détériorée par les eaux du Tighaout, qui ont 
suivi la progression de celles du Chélif. Voilà quatre 
fois en deux mois qu'il faut recommencer des travaux 
qui, avec deux jours de plus, sans pluie, étaient 
terminés. Tous ces assauts m'ont trouvé ferme de 
corps et d'esprit pendant la lutte; mais quand tout 
a été fini, les mesures réparatrices prises, les ordres 
donnés, la nature a repris ses droits, l'arc s'est dé- 
tendu et j'ai encore été retrouver mon lit de dou- 
leurs, d'où je suis sorti hier pour faire six lieues à 
cheval. 

Je viens d'avoir la visite d'un aimable et sérieux 
touriste, tombant du Caucase à Orléansville, le comte 
de Suzannet, fils du général vendéen. 11 a passé six 
jours chez moi, et a assisté à nos combats pour sau- 
ver notre pont. Il est parti ce matin par terre pour 
Mostaganem , fort satisfait , je crois , de l'Afrique et 
de nous. 



— MS — 



AU MEME. 



Orléansville, le 21 novembre 1846. 

Je ne figure pas dans les promotions de généraux, 
et je ne m'étonne pas qu'on m'ait préféré Herbillon ; 
il avait deux ans de grade de plus que moi et a rendu 
des services ; il a toujours été dans des positions spé- 
ciales et en évidence. C'est justice, et je n'ai qu'une 
chose à dire, c'est qu'on aurait bien dû en faire deux, 
lui et moi. Le maréchal a compris que je devais être 
peu satisfait, et voici ce qu'il m'écrit : « Mon cher 
» Saint-Arnaud, vous n'avez pas été des élus; vous 
» étiez cependant placé, dans mes présentations, 
» avant le colonel Herbillon. Sans doute le ministre 
» aura trouvé que vous n'aviez pas encore assez 
» d'ancienneté de grade. C'est un retard dont il faut 
» prendre gaiement votre parti ; vous êtes en posi- 
» tion pour que cela ne vous échappe pas, et quand 
» vous l'obtiendrez, il y aura une plus forte majo- 
» rite pour approuver. Mille amitiés... » 

Le maréchal vient à Orléansville dans quelques 
jours. Il m'annonce son arrivée pour le 24 et celle 
de quatre députés. 

Je suis dans les cultures jusqu'au cou, je fais de 
la colonisation. On laboure, on ensemence le plus 
possible, de manière à pouvoir exporter des grains 
hors de la subdivision. Ce serait un assez joli tour de 



— 119 — 

force après nos malheurs en récolte cette année. Ma 
ferme aura plus de six cents hectares ensemencés en 
orge. C'est admirable... soldat laboureur î 

Tous mes travaux, Aïn-Méran, pont, prise d'eau, 
routes et postes télégraphiques, marchent de front 
et assez bien. Pas de nouvelles politiques, nous 
sommes au calme plat, nous pouvons faire de l'ad- 
ministration. 



AU MEME. 



Orléansville, le 29 novemb:e 18^6. 

Voilà cinq jours que mon esprit, mes jambes et 
mes chevaux ne débrident pas. Le corps est moins 
fatigué que l'esprit, mais tenir tète à un maréchal 
qui aime à parler, à quatre députés et deux journa- 
listes qui interrogent sans cesse, ab hoc et ab hâc, 
c'est trop, je suis rendu... Or donc, je suis parti, 
mardi 25, pour aller chercher le maréchal à l'Oued- 
Fodda avec un escadron. Nous nous sommes rejoints 
dans la journée et nous avons dîné et bivouaqué en- 
semble. Je l'ai trouvé un peu souffrant et je l'ai laissé 
hier bien portant. 11 attribue cet heureux effet au 
contentement qu'il a éprouvé dans ma subdivision. 
Il avait avec lui MM. de Tocqueville, de Lavergne, 
Béchameil etPlichon, députés, et deBroë et de Bus- 



— 120 — 

sières, gens de lettres (Débats et Revue des Deux 
Mondes). M. de Tocqueville posait un peu pour l'ob- 
servation méthodique, profonde et raisonnée 

Nous avons eu trois repas homériques de dix-huit 
couverts chacun, réception et entrée royale à Or- 
léansville, canon, troupes en haie, illuminations, 
spectacles, etc. Il ne manquait que les tours de Fa- 
gotin. Mes hyènes y ont suppléé, elles ont eu un 
succès fou. Marie et Fanny auront peut-être leur 
article dans les Débats et la Revue. Après déjeuner, 
jeudi, on s'est divisé en deux bandes. MM. de Toc- 
queville, Béchameil, Lavergne et Bussières, sont 
partis pour s'embarquer à Ténès. Le maréchal, 
MM. Plichon et de Broë sont venus avec moi à Aïn- 
Méran, d'où ils se dirigent sur Mostaganem. Je suis 
rentré à Orléansville et je repars lundi pour Ténès. 
Le Juif errant n'était qu'un fainéant! 



AU MEME. 



Orléansville, le 5 décembre 1840. 

J'ai terminé à Ténès où j'ai passé trois jours mon 
inspection du boulet n° 8. J'ai installé mes trois ba- 
taillons sur la route de Ténès et j'ai jugé, avant- 
hier, trois affaires fort importantes en cour suprême, 
robe rouge. Maintenant je me repose dans les dé- 



— 121 — 

tails d'administration, d'agriculture et de travaux 
de toute espèce. A la même époque, l'année der- 
nière, j'avais cinq cents malades dans mon hôpital.. 
Aujourd'hui j'en compte cent trente-huit. Il est vrai 
que nous avons eu moins de fatigues cette année. 
Mes malades sont dans leur hôpital neuf, c'est un 
palais. 

Ne me parle plus ni de paix ni de guerre. Cela 
m'attriste; faire la grande guerre en Europe était 
un de mes rêves et je vois que cela restera à l'état de 
rêve. C'est dommage, je crois que je me serais bien 
battu et que j'aurais bien fait battre les autres. Mal- 
gré tout, j'en aurai encore plus fait et plus vu que 
presque tous mes collègues, les colonels de l'armée 
et même la plus grande partie de mes futurs col- 
lègues, les généraux. Yoilà quatre ans que je suis 
général.... au petit pied, c'est vrai. Mais, enfin, j'ai 
commandé de petites armées bien complètes et livré 
de petites batailles bien gentilles, où l'on se faisait 
tuer bravement... 



AI) MEME. 



Orléansville, le 12 décembre 1846. 



Frère, ta lettre du 30 novembre, que j'ai là sous 
les yeux, a toutes les peines du monde à m' empêcher 



— im - 

de geler. Je n'ai que le cœur de chaud, la Russie 
a fait irruption à Orléansville. On ne sait plus com- 
ment l'on vit et où l'on vit. 

La politique me fait venir l'eau à la bouche, à 
l'idée d'une petite guerre. Mais non, nous parade- 
rons, protocoliserons, verbaliserons et de guerre 
point. Notre roi pacifique n'entend pas de cette 
oreille. duc d'Orléans, où es-tu? Il aurait peut- 
être entraîné l'armée et l'opinion de la nation. 

Tout cela sent le rêve; revenons au positif. J'at- 
tends la fin de janvier avec calme, bien qu'il y ait 
des propositions nouvelles et une promotion possible, 
quoique mes étoiles doivent encore reparaître ou filer. 
Tout le monde dit que je serai nommé ; mais si je 
suis rejeté encore en mai, je n'en mourrai pas. Morris 
et moi sommes désignés par l'armée d'Afrique pour 
faire partie de la première promotion ; cette vox po- 
puli est déjà quelque chose. Si je suis nommé avec 
Morris, ce sera double joie. En tout cas, je suis phi- 
losophe, je possède Yœs triplex à l'endroit des événe- 
ments du monde et du caprice du sort. Quand, 
aujourd'hui que je suis plus souverain que des prin- 
cipicules du Nord ou le duc de Modène, je me sens 
triste, ennuyé, je redescends vingt ou vingt-cinq ans, 
et je trouve des éphémérides charmantes dans les 
souvenirs de ma jeunesse aventureuse, et je renais 
au passé ! Si le mariage veut encore de moi, il me 
trouvera ; autrement je prends mon parti et je vis 
en garçon, Tu me laisseras bien aller me chauffer 
chez toi quand il fera froid comme aujourd'hui, par- 



— 133 — 

tager ton coin du feu et ton pot-au-feu, quoique je ne 
l'aime guère! Comment vont mes enfants? Je vou- 
drais bien les voir, on les dit si grands. Adieu , cher 
frère ; finis bien Tannée, commence bien l'autre, et 
embrasse tout notre monde à la fin et au commen- 
cement. 



AU MÊME. 



Orléansville, le 29 décembre 1846, 

Il faut que je sorte d'ici à quelques jours pour 
aller corriger les Ouled- Abdallah, qui viennent d'as- 
sassiner leur caïd, nommé et installé par moi. Ce 
pauvre Ben-Mjéad était bien le plus intrépide bri- 
gand de ma subdivision ; je l'avais lâché sur d'autres 
qui valaient encore moins que lui, et voilà qu'ils l'ont 
embrassé d'un côté et tué de l'autre. C'est historique ; 
le tigre Ben-Mjéad a bondi ; puis, frappé de nouveau, 
il s'est abattu, puis il a été littéralement déchiré, dé- 
chiqueté, et ses lambeaux jetés sur un fumier; son 
douair, sa smalah pillés et ses femmes mises nues : 
voilà les gentillesses arabes. Compte les assassinats 
de chefs nommés par nous qui ont eu lieu et que j'ai 
punis dans ma douce subdivision depuis deux ans î 
Deux aghas..., je ne saurais compter les caïds et les 
cheicks. Les deux fractions coupables des Ouled- 



— 124 — 

Abdallah se sont réfugiées dans des ravins inextri- 
cables, près de la mer ; j'irai les y chercher, et ils ne 
m'échapperont pas. Je ne puis y aller maintenant; 
les chemins sont impraticables ; il me faut au moins 
huit jours sans pluie. Ce répit forcé leur donnera de 
la confiance, et j'en aurai meilleur marché. Tu vois, 
frère, que je vais commencer l'année 1817 en guer- 
royant comme à l'ordinaire. Il est écrit que nous ne 
pourrons pas rester tranquilles. Malgré cela et le 
mauvais temps, mes travaux marchent. . . Mes bou- 
langers me donnent de l'ennui; il n'avaient pas fait 
d'approvisionnements, parce que les farines étaient 
chères, et aujourd'hui ils me laissent presque sans 
pain. Les honnêtes gens sont venus par terre à Alger, 
disait Rovigo en parlant des civils : il avait certes 
raison. 

Mon ami, le lieutenant-colonel d'Ailonville, est à 
Paris. C'est un vieux et intime camarade dont le 
nom t'est familier. 11 veut aller saluer notre mère et 
te voir, ainsi que mes enfants. Il te plaira. 

Voilà encore une année finie, frère, et l'autre 
finira de même et nous serons toujours séparés, bal- 
lottés chacun de notre côté, sans bonheur, sans exis- 
tence véritable. Ce n'est pas vivre que de marcher 
toujours vers un but, qui s'éloigne à mesure que l'on 
monte. Je vois bien que je suis africain à perpétuité. 
Mon Dieu, ce n'est peut-être pas un mal, mais je 
voudrais vous voir tous les ans un peu ; nous verrons 
ce que nous destine 1847.... Envoie partout, en mon 
nom, de bons souvenirs aux amis et embrasse cor- 



— 125 — 

dialement tous les nôtres. Je suppose que vous vous 
réunirez tous vendredi à la Madeleine. Je saurai 
que vous y pensez à moi et que vous y buvez à ma 
santé, je serai de cœur avec vous et je ferai de même 
à Orléansville. 



AU MEME. 



Orléansville, le 8 janvier 1847. 

Je reçois à la fois tes deux lettres, frère, c'est un 
affreux malheur que la mort de notre pauvre beau- 
père. Je n'y étais pas préparé'. J'en suis encore 
comme étourdi, je pense à ma mère, à son déses- 
poir, et son courage, sa résignation m'effrayent 

Voilà toute notre vie changée peut-être, nouveaux 
projets, nouveaux arrangements qui ne tarderont 
peut-être pas à nous rapprocher et à nous réunir, 

et c'est ce que je désirerais le plus au monde 

Nous avons un ami de moins à vénérer et à aimer. 
Resserrons-nous et aimons-nous mieux, s'il est pos- 
sible. 



1 M. de Forcade venait de succomber à une attaque d'apoplexie 
foudroyante. 



126 - 



A MADAME DE FORCADE. 



Orléansville, le 8 janvier 1847. 

Je ne viens pas chercher à te consoler, mon excel- 
lente mère, mais je viens m' affliger et pleurer avec 
toi. Tu as perdu un bon et loyal mari, et nous un 
ami vénéré et chéri. Plus près que moi des événe- 
ments, le coup vous a frappés plus fort, mais mon 
cœur Ta ressenti vivement. Je n'étais pas plus que 
vous préparé au malheur qui nous atteint. Je croyais 
mon pauvre beau-père content et bien portant, et il 

n'était déjà plus Je me débats ici dans une cage 

et tout mon être est à Paris.... Dans quelques jours 
écris-moi quelques lignes, pour me dire que le mal- 
heur t'a trouvée calme et forte, et que tu t'appuies 
sur tes enfants qui se sont si longtemps appuyés sur 
toi 



A M. ADOLPHE DE FORCADE. 



Mon pauvre frère, comme je suis malheureux de 
ne pouvoir te presser sur mon cœur et pleurer avec 
toi notre bon et respectable père. Quelle affreuse 



— 127 — 

surprise! Quel coup inattendu! Deux fois, j'ai relu 
les lettres de mon frère sans les comprendre et sans 
y croire, puis j'ai pensé à la douleur de notre mère, 
à la tienne, et j'ai gémi comme un enfant. Il ne 
souffre plus et nous protège de là-haut, mais nous le 
regretterons et le pleurerons toujours. C'était un 
digne et loyal caractère, plein de noblesse et d'élé- 
vation.... Notre mère, notre pauvre et excellente 

mère nous devons nous unir tous les trois pour 

endormir sa juste douleur et la rendre aussi heu- 
reuse qu'elle Tétait avec celui que nous pleurons 



A M. LEROY DE SAINT-ARTS AUD, AVOCAT A PARIS. 

Orléansville, le 15 janvier 1847. 

Le courrier ne m'a rien apporté de toi , frère , j'ai 
reçu de mon pauvre frère Adolphe quelques lignes 
pleines de douleurs et de larmes, ma mère aussi 
avait ajouté quelques tristes paroles. Le temps seul 
portera remède à ces maux-là. J'ai écrit le dernier 
courrier à ma mère et à mon frère ; nos lettres se 
croisaient 

Je fais continuer mes plantations autour d'Or- 
léansville, je planterai cette année plus de quarante 
mille pieds d'arbres de toute espèce et beaucoup de 



— 128 — 

vignes. Je fais faire aussi une promenade en hippo- 
drome qui sera remarquable. Si je restais encore deux 
ans ici, nous aurions vraiment quelque chose de bien. 
Mais ces occupations ne sont pas la guerre et je n'y 
suis pas de cœur et d'âme. J'ai des moments de nos- 
talgie qui me prennent à la gorge et m'étouffent. Je 

crie après la France, après vous 

Bou-Maza cherche à soulever des tribus dans l'est, 
Nous l'avons usé par ici, et je ne crois pas qu'il ose 
revenir. Mes Ouled-Abdallah sont fort effrayés, ils se 
cachent et font demander l'aman. Ils n'échapperont 
pas au châtiment. 



AU MÊME. 



Orléansville, le 5 février 1847. 

C'est le cœur déchiré et le désespoir dans l'âme, 
que j'ai à t'apprendre aujourd'hui un affreux mal- 
heur. Ernest Dufay était atteint depuis quelques 
jours d'une indisposition que l'on attribuait à la pe- 
tite vérole volante. C'était la petite vérole elle-même 
avec toute sa malignité. Mon pauvre Ernest, que 
j'aimais comme mon fils, a succombé avant-hier à 
midi. Ni tous les soins dont je l'ai entouré, ni mes 
prières ne l'ont arraché à cet affreux destin. Que 
dire à mon ami? Que dire à ce père qui m'a confié 



— 129 — 

ses deux enfants chéris? Je lui ai rendu l'un bien 
gravement malade et l'autre est mort dans mes bras. 
S'il avait été frappé d'une balle à mes côtés, mon 
chagrin aurait été moins grand. Il était soldat, c'é- 
tait son métier. Mais mourir ainsi, à vingt-quatre 
ans! Frère, Henri est mon plus ancien, mon meil- 
leur ami, je comprends toutes les angoisses qui vont 
le torturer et j'en souffre avec lui, autant que lui. 
C'est une triste commission que je te donne, mais 
c'est un devoir, annonce à Dufayson malheur. Dis- 
lui que son fils, frappé par la fatalité, a été disputé 
à la mort pied à pied. Les docteurs de mon régi- 
ment ne l'ont pas quitté.... C'est un deuil général 
dans le 53 e . Ernest était aimé et estimé de tout le 
monde. C'était une belle âme, un cœur franc et loyal 
où germaient les plus beaux sentiments et les plus 
nobles pensées. Il n'y a que les êtres ainsi doués qui 
s'en vont. 

Les obsèques d'Ernest ont eu lieu hier et jamais 
triste cérémonie n'a offert un spectacle plus déso- 
lant. Tout le monde pleurait. Tous les sous-officiers 
du 53 e et de la garnison l'ont accompagné, c'était 
leur devoir. Mais ce qui m'a profondément touché, 
c'a été de voir derrière cette bière qui renfermait 
tant d'espérances perdues et tant de regrets, tous les 
officiers de toutes armes et même les bourgeois d'Or- 
léansville. Tout le monde savait combien j'aimais 
cet enfant et à quel point il méritait d'être aimé. 

Je n'ai pas la force de parler de tous ces détails 
à ce pauvre père qui n'a plus de fils. Prépare-le à 



— 130 — 

ce malheur. Mon Dieu ! pourquoi m'a-t-il donné ses 
enfants? Jamais, jamais je n'assumerai cette ef- 
froyable responsabilité. 

Je me suis traîné, hier, pour conduire et présider 
le deuil; en rentrant, mes douleurs d'estomac m'ont 
saisi avec violence, et je quitte le lit pour t' écrire à 
la hâte. , 



AU MEME, 



Orléansville, le 12 février 1847. 

Pas de lettres de toi, frère, pas de lettres de per- 
sonne ; ni courrier de terre, ni courrier de mer. La 
tempête, les ouragans, les torrents de pluie qui 
tombent sans relâche sur nos pauvres têtes, nous 
coupent toute espèce de communication. Nous vivons 
comme des sauvages dans nos tanières avec nos 
tristes pensées. Gomme toujours mon physique s'en 
ressent, et j'ai eu plusieurs accès de fièvre et des 
crises d'estomac. Les chagrins, les contrariétés m'a- 
gitent et me rendent malade. Pour me bien porter, 
il me faudrait un égoïsme profond et un cœur de 
pierre ; malheureusement pour ma santé, je suis bien 
loin de là. Je me passionne pour tout, de là des 
accès de colère ou de sensibilité que je paye cher et 
vite. Aussi, je m'use avec une rapidité effrayante. On 



— 131 — 

ne se refait pas, j'ai beaucoup gagné en étudiant les 
autres. Je me suis étudié et je me connais aussi, je 
ne me corrige pas. As-tu reçu mes lettres? Connais- 
tu mes nouveaux chagrins? As-tu vu Dufay? Je me 
ronge au milieu de toutes ces incertitudes pénibles 
qui me ramènent toujours à souffrir. Je ne m'accou- 
tume pas à la perte d'Ernest. Ce malheureux jeune 
homme me fait un grand vide et je ne vois pas un de 
ses camarades sans avoir le cœur serré. J'ai fait 
embaumer le corps. N'en parle à Dufay que s'il 
émet le désir d'avoir les restes de son fils au château 
de Launaguet?Quel commencement d'année ! Et si 
tu savais, après les chagrins réels, combien de petites 
misères j'ai à supporter! Tout m'est contraire, à 
commencer par le temps qui me tient dans une irri- 
tation continuelle à cause de mes pauvres soldats 
sous la tente, interrompt mes travaux, nuit à mes 
cultures et me confine dans mon chalet où je me 
promène comme l'ours du Jardin-des-Plantes, où je 

rugis sans cesse comme un vieux lion Comment 

va toute la famille, ma mère, mon frère? Je n'ai plus 
l'espoir de les embrasser avant juillet ou août. Pas 
de promotions avant le mois de mai. La vie se passe 
à désirer et à regretter. . . . 



132 — 



AU MEME. 



Orléansville, le 15 février 1847. 

Je reçois aujourd'hui tes deux lettres des 28 jan- 
vier et 5 février, plus une lettre de ma mère et de 
notre frère. Voilà un bon courrier et j'en avais 
besoin. Le soleil a reparu depuis deux jours, mais 
non pas un soleil d'Afrique. L'hiver est froid, hu- 
mide : nous avons de la glace. La lettre de ma bonne 
mère m'a fait plaisir, parce que je l'ai vue calme, 

résignée Mon Dieu, que j'aurai de bonheur à 

l'embrasser.... 

Je m'occupe peu de politique, parce qu'elle n'est 
pas selon mes idées. Tous ces hommes d'Etat sont 
trop profonds et trop prudents pour moi. Si j'avais 
un duel sérieux, je ne les appellerais pas pour me 
servir de témoins. L'affaire s'arrangerait, mais l'hon- 
neur ne s'en arrangerait pas. Quant à vos émeutes, 
aux malheureux et aux scélérats qui pillent et tuent, 
brûlent et détruisent pour avoir du pain ou autre 
chose, rien de plus triste; et si ma mauvaise étoile 
m'amenait à la tête d'un régiment ou d'une force 
quelconque en temps de révolution, on se souvien- 
drait de moi. Voilà où nous conduisent tous vos 
mauvais journaux et tous les écrivassiers de bas 
étages. C'est toute cette race qui vicie le goût de 
l'époque, et imprime à notre siècle un cachet indé- 



— 133 — 

lébile de mauvais goût et de fausses idées. C'est une 
plaie terrible que tous ces littérateurs et journalistes, 
partis de rien, ne tenant à rien, mais se tenant entre 
eux, qui se louent, s'admirent, s'encensent, se 
poussent, se coalisent, forment l'opinion, s'en em- 
parent, font et défont les réputations, tuent les hon- 
nêtes gens, élèvent les fripons sur leur pavois et 
deviennent des puissances dont on subit l'influence 
en rougissant. C'est une véritable plaie, te dis-je, 
et elle augmente tous les jours. Je me révolte contre 
tous ces intrigants, ces Robert Macaires qui veulent 
imposer et s'imposer à tout prix, et qui n'ont pas 
dans la place vide du cœur qui leur manque, un 
sentiment généreux. J'ai défendu, dans ma subdi- 
vision, qu'on eût aucun rapport avec les journaux et 
je veux qu'on ne leur envoie rien , ni notes, ni ren- 
seignements. Dans quel siècle vivons-nous , mon 
Dieu ! Quels hommes ! Quels travers î Quels ridi- 
cules ! Quels vices ! J'aimerais à voyager le reste de 
mes jours sans jamais ouvrir un journal. Pour con- 
server quelque estime pour les hommes, il ne faut les 
étudier que dans les monuments de pierre ou de 
marbre qu'ils ont laissés derrière eux ! 

Pauvre Ernest Dufay, tu parles de ses épaulettes ! 
As-tu vu son pauvre père ? Quelle année , que de 
morts, que de deuils et de chagrins ! 



134 



AU MEME. 

Orléansville, le 26 février 1847. 

Le mauvais temps qui s'acharne après nous, avec 
la disette, la misère, et les fléaux de tout genre, a 
retenu sans doute ma correspondance à Ténès, à Al- 
ger et en mer. Je t'ai écrit plusieurs fois et bien 
tristement, tu recevras mes lettres par paquets et 
après un long jeûne. Ne vous plaignez pas de l'hi- 
ver et de votre climat de France. 11 est impossible 
d'avoir un hiver plus capricieux, plus humide, plus 
déréglé que celui qui pèse sur nos épaules. Nos routes 
sont impraticables , la mer est toujours furieuse et 
les ouragans nous suivent sur terre. Mon vieux Mi- 
lianah vient de voir s'écrouler dix-sept ou dix-huit 
maisons. Malheureusement, il y a eu des victimes à 
regretter. Quant aux maisons, elles sont mieux par 
terre que debout. Mais toutes ces catastrophes ajou- 
tent encore à la somme déjà si forte des misères que 
nous avons à supporter. L'Afrique française est dans 
un mauvais moment de crise que ne calment pas vos 
phrases de tribune et vos débats sans dignité , sans 
patriotisme et où le bout de l'oreille de l'orateur se 
montre toujours. Tu crains la guerre,... moi je l'ap- 
pelle de tous mes vœux. C'est peut-être le seul moyen 
de nous tirer d'affaire, c'est une grande et noble 
crise qui fera taire toutes les autres. Que le canon 



— 135 — 

gronde et l'on ne se révoltera plus. Tu ne sais pas 
quel élan sublime s'emparerait de la France et de 
l'armée, si nous avions une guerre sérieuse et digne. 
Les battements de l'aile du coq rappelleraient l'aigle 
qui dort. . . . Tout le bonheur et la réussite des guerres 
est dans le moral des armées. Allez-vous-en et ne vous 
battez pas, si vous n'êtes pas sûrs de vous-mêmes. 
Le secret de la gloire de Napoléon est dans le moral 
dont il avait su cuirasser ses soldats, moral né en Ita- 
lie et en Egypte, malade à Leipsig et mort de con- 
somption à Waterloo. L'Afrique l'a retrempé, un bon 
chef le relèverait plus fort que jamais. Le maréchal 
Bugeaud est l'homme qui opérerait le plus vite cette 
grande cure. 

Je viens de faire en une nuit deux razzias. J'ai 
fait tuer quatre des cinq assassins de l'agha Si-Mo- 
hammed. Ils m'avaient échappé jusqu'ici, il n'en reste 
plus qu'un seul et je l'aurai. Tu vois que si notre 
justice est lente, elle est inévitable, et il importe que 
les Arabes le sachent bien. Dans ce pays, on se tue, 
on se pille, on se vole, sans que cela tire à consé- 
quence pour les Arabes. On tue un homme, prix 
du sang : cela se compte , se calcule, se débat selon 
l'importance du mort et ce qu'il rapportait aux vi- 
vants. Mais les Arabes ne comprennent pas encore 
une loi qui fait mourir celui qui tue. L'autre razzia 
a frappé sur quelques Ouled-àbdallah, qui avaient 
quitté leur repaire de Guelta et. s'étaient rapprochés 
de leur pays. Je les ai fait attaquer par les Arabes 
eux-mêmes seuls. On en a tué une demi-douzaine. 



136 



AU MEME. 



Orléansville, le 6 mars 1847. 

...Les affaires d'Europe s'arrangeront, frère, et 
j'en serai pour mes. châteaux en Espagne. Je le re- 
grette vivement ; ce que je désire le plus, c'est la 
guerre, quand ce ne serait que pour poser l'armée 
et pour lui donner la place qu'elle doit occuper dans 
un Etat. 

Abd-el-Kader a, dit-on, quitté le Maroc pour s'a- 
vancer dans le sud, où les tribus loin de l'accueillir, 
fuient devant lui. Je crois qu'il cherche littéralement 
de quoi manger. Ma subdivision est très-tranquille , 
je maintiens mes sujets dans un salutaire état de 
frayeur, qui les rend doux comme des agneaux. 



AU MEME, 



Orléansville, le 13 mars 1847. 



Ta dernière lettre a rouvert mes plaies au sujet 
de ce pauvre Ernest Dufay et de son malheureux 
père. Toutes ces douleurs, toutes ces larmes me sont 
retombées sur le cœur et sur les nerfs, et depuis deux 



— 137 — 

jours, je suis malade. Dufay désire les détails les plus 
minutieux sur les derniers moments de son fils. Je 
le comprends, mais c'est une cruelle tâche pour moi, 
que de revenir sur un tableau qui ne me poursuit 
que trop et que je voudrais pouvoir oublier. Il faut 
répondre , je le ferai , mais ce sera aux dépens de 
ma triste organisation nerveuse. 

Bou-Maza a reparu chez les Beni-Maïda, au sud de 
FOuarensenis; il a été surpris par Margueritte, le 
chargé des affaires arabes de Téniet-el-Hâad et le 
bach-agha Amer-Ben-Ferrath. On lui a tué onze ca- 
valiers et il a disparu on ne sait dans quelle direc- 
tion. 11 me pleut des chérifs de tout côté. Il en était 
poussé un chez les Beni-Ourraghs, il s'est enfui. Au- 
jourd'hui en voici un autre qui est né chez les Acha- 
chas et menace mes Cheurfas et mes Ouled-Jounès. 
Tout cela ne me cause pas de souci, mais des embar- 
ras pour les mouvements de troupe et les préparatifs 
d'une sortie, car il faut être en mesure. Toutes mes 
troupes sont disséminées dans les camps, aux travaux 
des routes. Enfin, tous mes ordres sont donnés et, 
selon les nouvelles, je puis être prêt et dehors dans 
trois jours. Quel étrange pays? On ne peut compter 
sur rien, ni faire le moindre projet dans l'avenir. Il 
n'y a ni calcul, ni probabilité ; tout repose sur la 
versatilité et l'esprit aventureux de ces capricieux 
Arabes. 



138 — 



AU MEME. 

Orléansville, le 16 mars 1847. 

Malborough s'en va-t-en guerre et moi aussi, mais 
j'espère bien ne pas en revenir comme lui, et porter 
tout seul mon grand sabre. Les cartes se sont brouil- 
lées par ici, et les Arabes veulent encore des coups 
de fusil, que je vais leur prodiguer à profusion. 

Les chérifs continuent à sortir de terre dans tous 
les coins. Celui des Hallouïa est, dit-on, pris et livré 
à Mohamed-bel-Hadji. Bien, si c'est vrai, Yahia- 
Ben-Yahia, ancien chérif de l'année dernière, qui 
avait fait le mort est ressuscité. Il est près de la mer, 
entre les Cheurfas et les Achachas. Il a son petit 
camp, cinquante askers réguliers et vingt-cinq che- 
vaux réguliers. A ce noyau viennent se joindre, à 
jour dit, tous les scélérats, les mécontents et les tur- 
bulents, race innombrable dans ce pays. Si Bou- 
Maza se joint à lui, nous aurons de la besogne. 

T'ai-je parlé, dans mes lettres, d'un certain Aïssa- 
Ben-Djinn , qui d'abord s'était mis avec nous , puis 
nous avait trahis pour Bou-Maza, dont il était devenu 
le premier lieutenant: homme intrépide, rusé, intel- 
ligent, capable de tout, qui, un jour, avait abandonné 
Bou-Maza et était revenu à nous. Au lieu de le faire 
fusiller, je m'en étais servi et je l'avais fait caïd des 
Cheurfas , comme on lâche un tigre sur une bande 



— 139 — 

de chacals ou de loups. Aïssa nous trahissait de nou- 
veau, et pour porter un gage à l'ennemi, il voulait 
couper la tête à notre agha Bou-Meddin. Mais les 
allures d* Aïssa m'étaient devenues suspectes, je le 
faisais surveiller; il était clair pour moi qu'il prépa- 
rait une nouvelle trahison, et déjà il avait envoyé ses 
bagages en avant. J'ai envoyé l'ordre à Bou-Meddin 
de le tuer comme un chien, et mes ordres ont été 
exécutés avec une rare vigueur et beaucoup d'à- 
propos. La tâche était rude et difficile pour l'agha. 
Aïssa était un autre Maurevel , mais il fallait tuer ou 
être tué. C'est ce que j'ai fait comprendre à Bou- 
Meddin, que cette exécution sanglante a beaucoup 
grandi aux yeux des Arabes qui tremblaient tous de- 
vant Aïssa. Vois, frère, quelles mœurs, quel pays, 
quels hommes et quelle force il faut avoir, quel em- 
pire sur soi-même pour ordonner froidement des 
exécutions nécessaires, et ne pas se gâter à cette ty- 
rannie facile, à cette omnipotence dangereuse. J'ai 
compris toutes les horreurs de l'histoire, souvent si 
triste, des proconsuls romains en Afrique. Quand le 
bien et le mal sont également à la portée des hom- 
mes, il est rare de leur voir faire un choix convena- 
ble. Pour nous, l'histoire des chefs français en Afrique 
sera pure, belle, instructive et bien intéressante à 
connaître. Il est à regretter que personne n'y pense, 
ni ne s'en occupe. Nous sommes plus romains que 
les Romains , car nous faisons notre devoir par 
amour pour le devoir , consciencieusement , sans 
ostentation ni gloriole. 11 est vrai qu'on nous mar- 



— 140 — 

chande souvent nos grades et que nous restons 
pauvres. 

Le maréchal a dû partir hier d'Alger. Il m'a écrit 
que le gouvernement l'appelait pour soutenir à la tri- 
bune son projet de colonisation militaire. Il n'a pas 
l'intention de rester longtemps en France. 



AU MÊME. 



Au bivouac des Tléta des Gheurfas, le 31 mars 1847. 

Je viens aujourd'hui de terminer à ma satisfaction, 
et je suis difficile, ma petite expédition. J'ai rude- 
ment châtié les bandes révoltées des Cheurfas, Ouled- 
Jounès et Ouled-Abdallah. J'en ai tué une quaran- 
taine, pris leurs troupeaux, coupé et fait manger 
leurs orges à mes chevaux. Ils sont venus ce matin 
en grande djemmaâh, me demander l'aman. Je leur 
ai imposé une forte amende. Tu les crois punis, cor- 
rigés ; non , ils recommenceront peut-être dans un 
mois. Je rentre à Orléansville dans quelques jours 
pour y recevoir le directeur des affaires civiles, M.Vic- 
tor Foucher, deuxième personnage de l'Algérie, etqui 
comprend très-bien l'Afrique. Je laisse à Aïn-Méran 
un camp d'observation, jusqu'à ce que je sache posi- 
tivement ce qu'est devenu Bou-Maza, qu'on poursuit 



— Ul — 

toujours et qui se cache on ne sait jamais où. Il est 
bien fin, et je crois qu'il a le don de l'ubiquité. 

Mon expédition a été marquée par un événement 
fâcheux qui nous a tous attristés. L'aîné des fils du 
lieutenant général Dampierre, qui est avec son frère 
dans mes spahis, a reçu une balle dans la main droite. 
Il a subi avec un grand courage l'amputation de deux 
doigts. J'ai écrit de suite au pauvre père. Toutes ces 
tristes nécessités-là semblent s'acharner après moi. 
J'ai aussi écrit à mon pauvre Dufay, autre père plus 
malheureux puisqu'il ne lui reste plus rien. 11 me de- 
mande les restes de son fils. C'est bien difficile, sinon 
impossible. Je crains que ce projet qu'il caressait 



dans sa douleur ne vienne l'augmenter encore. 



AU MEME. 



Orléansville, le 10 avril 1847. 

Le maréchal a renoncé à son voyage à Paris, il est 
sur le point de faire une excursion à Sétif par Bou- 
gie, pour profiter des bonnes dispositions qui se sont 
manifestées de ce côté depuis la soumission de Ben- 
Salem. On annonce la rentrée d'Abd-el-Kader en 
campagne avec cinq cents chevaux : il aurait com- 
mencé ses opérations par une razzia du côté de Stit- 
ten. Sortirons-nous? Resterons-nous? Aurons-nous 



— 142 — 

la paix? Aurons-nous la guerre? Ferons-nous nos 
foins et nos orges? Je m'ingénie si bien que j'arrive- 
rai, Dieu aidant, à faire vingt-cinq à trente mille 
quintaux métriques de foin, c'est-à-dire, deux années 
de ma consommation. Ce serait un résultat superbe, 
si Abd-el-Kader et Bou-Maza, qui se cache dans des 
trous et que je fais traquer comme un chacal, m'en 
laissent le temps. Après les foins, viendront les orges 
et les blés. Oh ! j'ai beaucoup à faire avant de songer 
à la France. Nos champs sont superbes. Orléansville 
est entourée d'une immense ceinture verte dans les 
plis de laquelle il y aune riche moisson. Je donnerais 
beaucoup pour te tenir quelques jours chez moi. Or- 
léansville est vraiment curieux à visiter. Tu ouvrirais 
les yeux, en voyant une ville âgée de trois ans et 
demi et plus de cent mille pieds d'arbres plantés, 
et une pépinière digne du Jardin-des-Plantes 



AU MEME. 



Orléansville, le 13 avril 1847. 

Bou-Maza est entre mes mains ! Il est ici depuis 
deux heures. C'est un beau et fier jeune homme! INous 
nous sommes regardés dans le blanc des yeux. J'ai 
de suite annoncé la bonne nouvelle au maréchal qui 
sera bien heureux. J'attends ses ordres pour faire 



— 143 — 
partir Bou-Maza par terre ou par mer. Tu comprends 
que je le garde bien. J'ai ses pistolets que je te don- 
nerai, et son chapelet pour ma sœur. Voilà une bonne 
journée, frère ; je n'ai pas le temps d'en écrire plus 
long aujourd'hui. 



AU MEME. 

Orléansville, le 17 avril 1847. 

Me voilà un peu sorti du tourbillon où je vis depuis 
trois jours. Bou-Maza est parti ce matin pour Ténès 
sous bonne escorte, et d'après les ordres du maré- 
chal, il s'y embarquera pour Alger. Je l'ai fait accom- 
pagner par le capitaine Bichard, mon directeur des 
affaires arabes, et par mon officier d'ordonnance de 
Roman qui est en outre chargé de mes dépêches pour 
le maréchal. Bou-Maza n'est pas un homme ordinaire. 
Il y a en lui une audace indomptable jointe à beau- 
coup d'intelligence, dans un cadre d'exaltation et de 
fanatisme. Il se croyait appelé à de grandes choses, 
et comment ne l'aurait-il pas cru? Il avait été élevé 
et mis en avant par la puissante secte des Muléï-Abd- 
el-Kader, dont il fait partie. Il est originaire de la 
famille des Dris du Maroc. L'empereur du Maroc lui- 
même correspondait avec lui, l'aidait de son or, de 
sa poudre, l'encourageait à la guerre sainte. Tous 
nos chefs, presque sans exception, Sidi-Laribi en 



- 144 - 

tête, lui fournissaient des hommes, de l'argent, de 
la poudre. Ce serait triste si les révélations d'un 
conseil de" guerre venaient mettre à nu ces plaies de 
notre histoire africaine. Les dernières tentatives fai- 
tes par Bou-Maza l'ont dégoûté et désillusionné. Par- 
tout il nous a trouvés en garde, partout il a rencontré 
mes camps, mes émissaires. Enfin, il arrive chez un 
de ses afïidés , le caïd des Ouled-Jounès, nommé El- 
Haceni, qui, s'il eût été seul, se serait prosterné de- 
vant lui, mais il y trouve quatre de mes Mokrazeni. 
C'a été le dernier coup. Il a de suite pris sa détermi- 
nation et a dit : « Menez-moi à Orléansville au colo- 
» nel Saint-Arnaud lui-même, » ajoutant que c'était 
à moi qu'il voulait se rendre, parce que c'était contre 
moi qu'il s'était le plus battu. Les autres ont obéi, ils 
tremblaient encore devant Bou-Maza , qui a gardé 
ses armes et ne les a déposées que chez moi, sur 

mon ordre deux pistolets chargés de huit balles. 

En amenant Bou-Maza, mes quatre Mokrazeni étaient 
effrayés de leur audace. D'un signe Bou-Maza les 
aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les 
Arabes est inconcevable. Bou-Maza était las de la 
guerre et de la vie aventureuse qu'il menait. Il a 
compris que son temps était passé, et qu'il ne pou- 
vait plus soulever des populations fatiguées de lui et 
domptées par nous. C'est un événement remarqua- 
ble, et il me tarde de savoir comment le maréchal 
l'aura pris. Les soumissions de Ben-Salem et de 
Bou-Maza sont de grands pas pour la pacification de 
l'Algérie. 



— 145 — 

J'ai demandé plusieurs grades ou décorations 
pour ma subdivision ; c'est peu pour ce que vaut Bou- 
Maza. Je demande un régiment pour Canrobert et 
un pour Répon, un bataillon pour Richard, et un 
escadron pour Fleury, et des croix pour d'autres of- 
ficiers. Encore un coup, ce n'est pas trop. Si de ce 
coup-ci, je ne suis pas maréchal de camp moi-même, 
j'aurai du malheur. Si les promotions de mai ne 
sont pas faites, mes chances seront belles. Qu'en 
penses- tu? Mais je déteste demander pour moi. J'ai 
bien songé à écrire au duc d'Aumale, mais je n'ai 
jamais pu m'y résoudre. Pour les autres, je suis te- 
nace et hardi; pour moi, non, j'ai trop de fierté ! 
Avec tous ces jalons-là, si je suis maréchal de camp 
au mois de mai, je pourrais bien être lieutenant gé- 
néral dans quatre ans. Alors, ma foi, je me repose, 
à moins que nous n'ayons la guerre. 

J'ai reçu une lettre de notre frère qui m'appelle 
vieil aristocrate. Je crois qu'il a raison : c'est la li- 
berté que j'ai vue qui est cause de cela, c'est la presse, 
c'est la chambre, ce sont vos inutiles révolutions qui 
ont tué les gens et laissé vivre les abus ; enfin, c'est 
tout ce que je vois tous les jours avec un grand dé- 
goût. Je crois que nous discuterons quand je serai à 
Paris. Que n'y suis-je ! Mon Dieu, que je voudrais 
être plus vieux d'un mois pour savoir si j'aurai mon 
grade, et si j'irai en France! 



10 



146 



AU MÊME. 



Orléansvillc, le 24 avril 1847. 

Le maréchal est enchanté de la prise de Bou-Maza, 
il l'envoie à Paris accompagné du capitaine Richard, 
mon chargé des affaires arabes. Richard est un 
homme de mérite, doux comme un mouton, brave 
comme un lion, parlant l'arabe comme le français, 
mais neuf et connaissant peu le monde. Il est sorti 
de l'École polytechnique pour Metz, de Metz pour 
l'Afrique où il est depuis 1840, et depuis 43 à Or- 
léansville, qu'il a vu naître. Reçois Richard et pré- 
sente-le à nos amis. 

Le maréchal m'a écrit une bonne et paternelle 
lettre. On regarde unanimement Bou-Maza comme 
l'ennemi le plus dangereux que nous ayons eu, Abd- 
el-Kader à part, et c'est à moi que Bou-Maza est 
venu, qu'il a voulu se rendre, c'est devant moi qu'il 
a demandé à être conduit. 

On est toujours mal disposé à Paris, à Alger et 
partout pour ce pauvre maréchal qui s'en tourmente 
et y perd son repos et sa santé. As-tu vu les épi- 
ciers et les bonnetiers de la chambre avec leur pro- 
testation contre l'expédition de Kabylie? S'ils veu- 
lent dicter la guerre, qu'ils viennent conduire nos 
colonnes. Dans six mois, nous aurons des représen- 



— lkl — 

tants du peuple à l'armée d'Afrique. Cela ira bien, 
je demande à m'en aller. 

Je viens d'écrire au maréchal, et je lui ai dit que 
le moment était opportun, bien choisi, et on dirait 
fourni par sa bonne étoile pour se retirer noblement. 
L'Afrique est en paix par lui. Il vient de donner au 
gouvernement trois de ses ennemis les plus acharnés 
et les plus habiles, Ben-Salem, Bou-Maza et Bel- 
Gassem. C'est un beau trophée de gloire avec lequel 
il peut s'en aller. 



AU MEME. 



Orléansville, le 15 mai 1847. 

Cher frère, j'ai ici le procureur général de l'Algé- 
rie, M. Gillardin, qui vient inspecter la justice d'Or- 
léansville, dont il est fort satisfait, par parenthèse. 
J'ai donc bien peu de moments à te donner, absorbé 
que je suis par les devoirs de l'hospitalité et mes 
longues conversations d'affaires avec réminent ma- 
gistrat qui me visite. Nous nous quitterons, je crois, 
fort satisfaits l'un de l'autre. Je veux cependant ré- 
pondre à la partie principale et intéressante de ta 
lettre, la question de mon voyage en France. Tu ne 
doutes pas de mon ardent désir de vous voir tous, 
mais il me répugne de rentrer en France colonel. J'ai 



— 148 — 

si bien gagné les étoiles que ce serait avec déplaisir 
que je montrerais à ma famille et à mes amis un dés- 
appointement qui ne me blesse cependant le cœur 
que parce qu'il m'éloigne d'eux. On ne m'a pas 
compris dans les promotions de mai, j'attendrai, dî 
meliora... Je crois que je ne dois pas quitter la place 
avant d'être général. Aujourd'hui, je ne sais quand 
je serai nommé, mais que ce soit ce soir, demain, 
dans un mois, dans six mois ou dans des années, je 
recevrai froidement ma nomination, et je ne remer- 
cierai que le maréchal, et le maréchal seul. M. Mo- 
line de Saint- Yon ne me connaît pas, je ne dois pas 
être surpris qu'il me laisse à l'écart, mais le maréchal 
lui a écrit, et s'est plaint hautement de ce qu'il ap- 
pelle un déni de justice. 

J'ai été assez maladroit pour attraper un refroi- 
dissement à la suite d'une course à cheval de neuf 
lieues pour visiter mes camps de faucheurs. J'ai été 
pris avec une grande violence comme toujours, et 
comme toujours j'en ai été quitte assez vite. C'est 
pendant cette crise que m'est survenue cette autre 
crise morale prévue par moi, mais toujours sen- 
sible. 

J'ai reçu du maréchal l'ordre d'être à Alger le 24. 
Il est parti pour la Kabylie, il ne restera que quel- 
ques jours à Alger, après son retour. 



— 149 



AU MEME, 



Orléaûsville, le 21 mai I8'j7. 

...Que dis-tu de nos députés, qui ne compren- 
nent pas que, quand un pays comme la Kabylie est 
à moitié soumis et que les soumis insultés et razziés 
par les insoumis, demandent qu'on les aide, il faut, 
sous peine de perdre tout, marcher contre les insou- 
mis qu'une démonstration peut abattre. C'est ce qui 
arrive. Les tribus qui ont fait leur soumission ont dit : 
« Venez au centre du pays et montrez-vous. On nous 
» insulte, venez prouver que vous défendez vos alliés, 
» autrement nous nous retirons de votre cause. » Il n'y 
avait pas à hésiter. Les ministres savent cela, et au 
lieu de répondre aux attaques, ils ont préféré se taire 
et attendre les résultats pour dire : « Nous avons a uto- 
» risé ou nous n'avions pas permis, » selon que l'on 
aura réussi ou non. Est-ce là du gouvernement, de la 
dignité ? Et tu veux que le maréchal n'abandonne 
pas la partie! Si, pardieu, et je vais le lui conseiller 
encore. Je l'estime trop pour ne pas être sûr qu'il 
se retirera, et il fera bien. 

Tu as vu Bou-Maza, c'est un personnage curieux; 
mais je suis de ton avis, on le gâte trop. Je l'ai traité 
bien et avec égard, mais à grande distance de moi. 
Je ne vois pas de mal à ce qu'on l'élève, c'est m' éle- 
ver moi-même qui l'ai combattu, vaincu, ruiné et 



— 150 — 

enfin livré, mais on va beaucoup trop loin. Je n'écris 
pas à Richard, parce que je ne sais pas si ma lettre 
le trouverait encore à Paris. En tout cas, dis-lui de 
m' écrire et de revenir le plus tôt possible. 



AU MEME. 



Alger, le 26 mai 1847. 

Voici, cher frère, une révolution tout entière et 
qui m'entraîne probablement dans ses ruines. Mais 
ma conscience est légère et j'ai fait mon devoir. 

Le maréchal est arrivé aujourd'hui à onze heures 
du matin. Les journaux t'auront appris son combat 
du 16 et ses succès en Kabylie. Aujourd'hui sa dé- 
termination est arrêtée. Le même bateau qui te 
porte ma lettre écrite au bout de sa table, emporte 
à Paris l'annonce de son retour. Tl part dans quel- 
ques jours et ne veut plus de l'Afrique ou plutôt du 
gouvernement qui ne le soutient pas. 

Moi, je suis colonel du 53 e et pour longtemps 
peut-être ! Qui viendra ici, je l'ignore. Mais je reste 
ferme et fort de moi. Attendons les événements.... 



151 



AU MEME. 



Alger, 1g 28 mai 1847. 



Eh bien, cher frère, mes quelques lignes du 26 
t'ont annoncé en grande hâte la révolution africaine 
que nous subissons, et, nenous y méprenons pas, 
c'en est une réelle pour tous, pour le pays et pour 
nous surtout, vieux soldats qui avons vieilli et grandi 
avec l'homme que nous regretterons toujours. 

Fatigué de lutter contre des ministres qui re- 
poussent ses idées et veulent faire prévaloir d'autres 
systèmes, le maréchal se retire et cette fois-ci sa 
détermination est irrévocable. Il a fait de nobles 
adieux à l'armée, tu liras son ordre du jour. 

Nous avons tenu conseil, et voici les combinaisons 
que le maréchal a arrêtées et soumet au roi : Bedeai' 
ou Baraguey-d'Hilliers, ou bien (et dans l'intérêt de 
l'Afrique, c'est mon avis) le duc d'Aumale avec un 
des deux pour commander les troupes. Tout cela se 
débat à Paris dans ce moment-ci. Le maréchal a 
écrit au ministre les lettres les plus nobles et les plus 
dignes. 11 se plaint qu'on n'ait pas eu égard à ses 
propositions pour les promotions dans l'armée d'A- 
frique, etc. 

Pour moi, frère, je suis là, debout sur des ruines. . . 
ne voulant pas perdre ma position que j'ai bien ga- 
gnée, mais le cœur serré et révolté surtout de Tinjus- 



— 152 — 

tice des hommes. Je ne dois pas quitter Oiiéansville 
sans les étoiles, mais après, je crois que je quitterai 
l'Afrique pour toujours. Gela dépendra du gouver- 
neur qu'on nous donnera. 

Le maréchal compte s'embarquer le 5 juin pour 
France, moi, le 8 pour Ténès. J'ai bien à faire à 
Orléansville. 



AU MEME. 



Alger, le 5 juin 1847. 

Cher frère, ces quelques lignes te seront portées 
par le même bateau qui emporte en France notre 
brave maréchal, et la fortune de l'Afrique. 

Le prince de Joinville est arrivé hier avec son es- 
cadre. Il a vu le maréchal, et j'assistais à l'entrevue 
qui a été affectueuse et cordiale. Le maréchal a exposé 
au prince les motifs qui le mettaient dans la nécessité 
de quitter son gouvernement, le prince l'a approuvé. 

Le maréchal m'a dit de lui écrire souvent, et m'en- 
gage, si je vais en France , à aller le voir à Excideuil , 

ce que je ferai certainement Dans une heure 

l'armée et tout ce qu'il y a de bien dans la popula- 
tion civile ira faire ses adieux au maréchal. C'est 
une triste cérémonie, j'irai l'accompagner jusqu'à 
bord du Caméléon, 



— 153 — 

Cette crise, frère, nous éloigne de nos entretiens de 
famille. Comment vont tous les nôtres , notre mère , 
ta femme, nos enfants? J'attends vos lettres avec 
impatience. 



AU MEME. 



Orléansville, le 12 juin 18^7. 

Cher frère, je suis rentré avant-hier dans mon 
gouvernement, et j'y ai trouvé une besogne à effrayer 
un limonier flamand. Depuis hier je travaille à me dé- 
brouiller. J'ai encore le cœur triste et serré du dé- 
part de notre noble chef. Je vois les conséquences 
de sa retraite et mon avancement compromis. Que 
veux-tu? C'est un malheur, mais je ne pouvais pas 
en conscience lui conseiller de rester, quand à sa 
place je serais parti. Je devrais rester dix ans colonel 
que je ferais encore ce que j'ai fait. En considérant 
l'affaire sous toutes ses faces, je me rattrape à bien 
des considérations, et à quelques espérances. Le 
maréchal est un homme trop considérable pour qu'on 
puisse le laisser sous la remise. On le voudrait qu'on 
•ne le pourrait pas. On lui donnera quelque haute po- 
sition : sa protection demeurera puissante. 

Tu comprends, frère, qu'avec de pareilles idées 
on doive rêver beaucoup. Ainsi fais-je, et le temps 



— 154 — • 

passe, mais lentement, car mon imagination le de- 
vance de trop loin. Attendons, et que le ciel ne m'en- 
voie pas de fièvre cérébrale! 

Adieu, je retourne âmes foins et à mes orges. Dans 
une heure, je monte à cheval pour aller visiter tout 
cela. 



AU MÊME. 



Orléansville, le 25 juin 1847. 

J'attends les nouvelles de Paris. Ta lettre ne me 
dit rien, mais je sais qu'à la date du 17 rien n'était 
décidé. Le ministre de la guerre avait écrit au ma- 
réchal à Excideuil, pour l'engager, au nom du roi, à 
retirer sa démission et à venir à Paris s'entendre 
avec le gouvernement. Le maréchal avait refusé, se 
retranchant derrière son état maladif et la nécessité 
du repos. Il insistait pour qu'on lui nommât un suc- 
cesseur. Alors M. de Salvandy a écrit de nouveau 
au nom du conseil pour vaincre cette détermination 
du maréchal. On ne connaissait pas sa réponse. Je 
pense qu'il persistera , et les derniers débats des 
chambres ne sont pas faits pour l'engager à revenir 
gouverner. 

Voilà le mois de juin à peu près fini et j'ai peur 
qu'il ne change rien à notre position Si jamais tu 



— 155 — 

viens à Orléansville, tu m'estimeras d'y être resté si 
longtemps et d'y mourir à petit feu, c'est-à-dire, au 
feu du sirocco. Quelquefois je me sens au bout de 
ma résignation. Perdre trois ans de sacrifices, c'est 
absurde, et cependant je demande au ciel la prolon- 
gation d'une patience que je sens qui m'échappe, 
parce que mes forces, que soutenait l'espérance, 
diminuent et s'éteignent. 

Je quitte Orléansville le 2 juillet pour aller établir 
mon quartier général à Ténès, j'y resterai tout juillet 
et une partie d'août. La chaleur est intolérable ici ; 
h Ténès, il y a douze degrés de différence. Je pren- 
drai des bains de mer s'ils me réussissent. 



AU MEME. 



Orléansville, le 1 er juillet 1847. 

Je reçois ta lettre du 21 juin; oui je suis rentré 
chez moi et j'y suis rôti, bouilli.... Je vais demander 
aux bains et à l'air de la mer une tranquillité ner- 
veuse que je cherche en vain depuis longtemps. 
Chaque courrier si impatiemment attendu ne m'ap- 
porte qu'un désappointement et des désirs de plus. 
Rien ne marche, les affaires se traînent sans solution 
et semblent reculer avec le temps. Toujours des con- 
jectures, des probabilités, des calculs; c'est un désert 



— 156 — 

où l'on se perd, où l'on se débat. Mieux vaudrait être 
enseveli dans le sable. 

Ton post-sciïptum , qui dit que le maréchal est 
mandé à Paris pour prendre le portefeuille de la 
guerre, n'est pas acceptable. Le maréchal sait trop 
ce qu'il vaut pour entrer comme bouche-irou dans un 
ministère qui n'a pas d'avenir. 11 est fort indécis, on 
le travaille sans relâche. Il paraît que Salvandy a été 
à la Durantie pour frapper un grand coup. C'est 
peut-être ce voyage qui a donné lieu au bruit que tu 
rapportes. Je pense qu'il n'est question que de l'A- 
frique Tout le monde est fort embarrassé, la chose 

publique ne bat que d'une aile. Rien n'avance, on 
dirait qu'on a peur de prendre un parti et qu'on ne 
compte que sur le temps. Faiblesse , faiblesse ! Nos 
gouvernants n'ont d'énergie que pour faire des 
fautes. 

Je suis toujours dans les foins et dans les mois- 
sons. J'aurai quarante mille quintaux métriques de 
foin et seize mille quintaux de paille, c'est-à-dire, un 
approvisionnement en fourrage d'environ trois ans. 
C'est un beau résultat. 

Je pars pour Ténès samedi à trois heures du ma- 
tin. J'ai envoyé des chevaux à moitié chemin et je serai 
arrivé avant neuf heures du matin à Ténès, après avoir 
visité les quatre camps qui sont sur la route. Treize 
grandes lieues î Pour marcher ainsi , il ne faut ni 
ventre ni point de côté. Toujours même vigueur, 
même agilité, même activité ! Je peux faire la guerre 
encore quinze ans, et Dieu veuille que cela arrive ! 



157 



AU MEME. 



Ténès, le 18 juillet 1847. 

Le général Bedeau vient d'être nommé par or- 
donnance royale gouverneur général par intérim. 
On lui a envoyé d'Alger un bateau pour le chercher. 
Nous verrons ce que Bedeau fera, s'il accepte. Le 
gouvernement avait arrêté la nomination du duc 
d'Aumale. Les affaires du Maroc ont amené un ajour- 
nement. On a été effrayé de la gravité d'un début 
dans une expectative de guerre et on a essayé de 
l'intérim Bedeau. Il n'est pas question de Lamori- 
cière. 



AU MÊME. 



Orléansville, le 20 août 1847. 

Cher frère, je suis en pleine inspection générale 
depuis ce matin. Le général Baraguey-d'Hilliers a 
été beaucoup plus vite qu'il ne pensait pouvoir le 
faire, et au lieu d'arriver en septembre comme je le 
croyais, il vient de descendre chez moi presque à 
l'improviste. Quel temps pour passer une inspection 
générale ! Un sirocco affreux depuis quatre jours. 



— 158 — 

Le général Bedeau a témoigné le désir de me 
voir à Alger, pour causer des affaires du pays et de 
la subdivision. J'accompagnerai le général Bara- 
guey-d' Milliers dans son inspection, et je m'embar- 
querai pour Alger le 29.... Adieu, je t'écris au mur- 
mure de la théorie que mes sous-officiers ânonnent 
au lieutenant général. 



AU MEME. 



Alger, le 1 er septembre 1847. 

Je suis à Alger depuis le 30, j'ai vu le général 
Bedeau. Nous avons parlé affaires, politique, etc. Il 
craint le Maroc où Abd-el-Kader fait des progrès, 
et la boule de neige finira par rouler sur nous. 

Le duc d'Aumale est décidément notre gouver- 
neur, c'est bien. Il arrive avec Chongarnier. Bedeau 
retournerait à Gonstantine et Lamoricière àOran; 
voilà ce que Bedeau dit et croit. 11 pense aussi que 
le prince n'arrivera qu'à la fin de septembre.... 

Que dis-tu de l'atmosphère morale au milieu de 
laquelle nous vivons? Partout des vols , des concus- 
sions, des corruptions, des scandales. Quel siècle et 
quelle crise! Quelle époque fatalement marquée! 
Des ministres, des pairs, des généraux, des inten- 
dants, la tète, l'élite de la société en accusation, et 



— 159 — 

pour combler la mesure, l'aristocratie de France, 
frappée au cœur par le poignard d'un Choiseul- 
Praslin! Quel est le cœur un peu droit qui ne se 
sent attristé ! Quel est le membre de cette société 
malade qui n'est pas atteint d'une fièvre de dégoût? 
Pour moi, je suis tellement frappé du noir de la 
situation et de sa triste gravité, que si je n'avais pas 
d'enfants, j'irais demander à un air plus pur et bien 
éloigné de me rendre un peu de vie et d'illusion... 

Et la réunion du Château-Rouge qui croit avoir 
sauvé la France ! C'est aux Petites-Maisons que ces 
braves gens-là devraient faire leurs banquets. 



AU MEME. 



Orléansville, le 11 septembre 1847. 

Je me suis embarqué le 8 à Alger, à trois heures 
de l'après-midi, par une fort mauvaise mer. Le len- 
demain, j'étais à Ténès à huit heures du matin, et 
à onze heures je montais à cheval pour retourner à 
Orléansville où j'arrivais à cinq heures du soir, un 
peu fatigué, mais heureux d'être quitte de l'ennui de 
voyager par mer et par terre. 

Nous recevons du Maroc des nouvelles contradic- 
toires. 11 y a quelques jours, on nous disait qu'Abd- 
el-Kader s'était emparé de Taza et marchait sur Fez. 



— 160 — 
C'était toute une révolution qui allait s'accomplir. 
Et voici qu'hier j'expédiais une dépêche télégra- 
phique annonçant que l'empereur de Maroc avait 
rencontré les Hachems, les avait massacrés et avait 
fait rentrer cinquante tentes à Tlemcen. Abd-el-Ka- 
der est retourné à sa deïra sur l'Oued- Kert. 

Tu penses bien que je ne puis me prononcer en- 
core sur mon voyage en France. Je le désire ardem- 
ment, mais il faut que j'attende et ma nomination et 
l'arrivée du prince. 



AU MEME. 



Orléansville, le 15 octobre 1847. 

Je lis les Girondins de Lamartine et en méditant 
sur ces hommes, sur ces fautes, sur ces crimes, je 
fais de tristes réflexions ; mais le sentiment qui do- 
mine chez moi, c'est la haine des révolutions. Giron- 
dins, jacobins, cordeliers et autres, hommes de ta- 
lent, d'énergie, de génie ou niais politiques et fana- 
tiques ridicules, ne m'inspirent que du dégoût : les 
uns poussant au mal, les autres n'ayant pas la force 
de l'arrêter, tous ne voyant que leur intérêt ou leur 
ambition. De tous ces noms-là, il n'y en a qu'un que 
j'excuse sans l'estimer, parce qu'au milieu de ses 
intrigues vénales il y avait de l'intrépidité, des éclairs 



— 161 — 

de génie et du patriotisme, c'est Dumouriez. Malgré 
la faiblesse de ses lieutenants, il a sauvé la France 
dans PArgonne. 

Ce livre m'intéresse, me remue, me passionne, 
m'attendrit aux larmes et m'irrite jusqu'à la colère. 
Quelle puissance de style a Lamartine ! Mais voilà 
tout, il n'a pas de logique, et souvent il sacrifie l'his- 
toire à sa poésie et à ses idées. Le poëte est partout, 
mais c'est la plus riche et la plus puissante imagina- 
tion du siècle. 

Si j'avais commandé au château le 10 août, le 
roi ne serait pas parti, et nous aurions battu les fau- 
bourgs ou nous serions tous morts. C'eût été pour la 
monarchie française un plus noble tombeau que le 
Temple et l'échafaud. . . 

La chaleur nous est revenue, et jamais nous n'a- 
vons eu autant de malades : quatre cents à l'hôpital 
et deux cents couchés dans les chambres à Orléans- 
ville. Même proportion à Ténès. Beaucoup de fiè- 
vres, peu de mortalité. J'attends la fin de l'année 
avec une impatience qui me fait battre le cœur, je 
serais bien malheureux, si je ne pouvais pas aller 
en France. 



!! 



162 — 



AU MEME. 



Oléansville, le 13 novembre 1847. 

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, cher 
frère. Le télégraphe m'a appris avant-hier, 11 no- 
vembre, que j'étais nommé maréchal de camp. 
11 novembre, précieuse éphéméride, il y a dix ans 
que je recevais à Bone la croix de la Légion d'hon- 
neur gagnée à Gonstantine. En 1837, je débarquais 
sur cette terre d'Afrique, triste, inconnu et lieute- 
nant d'infanterie. En 1847, je suis heureux, connu, 
apprécié, maréchal de camp et commandeur de la 
Légion d'honneur! Mon but est atteint, mes enfants 
ont un nom et une position, et moi, par la force des 
choses, même avec la paix, je serai lieutenant géné- 
ral dans six ans. 

Maintenant, frère, nous pouvons rire à l'avenir 
qui nous sourit. Dans deux mois, nous serons tous 
réunis. A moins d'événements extraordinaires, je 
m'embarquerai à Alger le 22 décembre, et je serai 
à Paris dans les premiers jours de janvier, et je pas- 
serai trois mois avec vous... En vérité, je crois rê- 
ver. Tout cela m'est tombé, en vingt-quatre heures, 
comme une pluie d'or. Le 10, je me suis couché co- 
lonel et triste ; le 11, les ficelles du télégraphe me 
réveillent général et heureux. Car vous brillez tous, 
à mes yeux, bien plus que les deux étoiles que je 



— \m — 

crois avoir gagnées. Le temps va me paraître bien 
long d'ici à 1848, mais je vois le terme de mes en- 
nuis. Que de choses à nous dire, à nous raconter î 
Sera-ce assez de trois mois? 



AU MÊME. 



Orléansville, le 27 novembre 1847. 

Ce soir, ma demande de congé part pour Alger : 
pure formalité, car tout le monde est prévenu. Qui 
fera mon intérim? Sera-ce Bosquet, que tu ne con- 
nais pas, mais qui est fort connu et fort apprécié en 
Afrique ; homme de mérite, d'esprit et de sens, qui 
a commencé sa carrière, étant capitaine d'artillerie, 
comme officier d'ordonnance du général Lamori- 
cière, et qui, poussé par lui et ses services dans les 
bureaux arabes , est monté rapidement jusqu'au 
grade de colonel? Sera-ce Canrobert, nommé colo- 
nel du 2 e de ligne? Sera-ce enfin Répon, qui sera 
bientôt colonel? 

Je quitte Orléansville le 10 décembre; je vais 
passer l'inspection du boulet à Ténès, et je m'em- 
barque pour Alger le 12, le 15 ou le 19, selon le 
temps et la mer... Je viens d'être malade : deux forts 
accès de fièvre. J'ai avalé un picotin de pilules de 
quinine , et je vais mieux ; ce n'est pas le moment 



— 164 — 

d'être malade. Chaque soir, en me couchant, au lieu 
de ces pensées tristes et tumultueuses qui venaient 
m'assaillir, je m'endors avec l'espoir de vous em- 
brasser tous bientôt ; je m'endors près de vous, au 
milieu de vous, et chaque matin je me lève heureux. 



A M. LE BARON DUFAY DE LAUNAGUET. 

Orléansville, le 29 novembre 1847. 

Cher Henri, il y avait bien longtemps que je n'a- 
vais reçu de tes nouvelles, et je n'osais pas t'écrire. 
11 me semble que chacune de mes lettres doit te faire 
verser une larme nouvelle, car la tienne a rouvert 
toutes mes plaies du cœur. Ce nouveau grade dont 
tu me félicites, comme il en aurait été heureux, lui! 
Pauvfe ami! en allant chercher au fond d'une ar- 
moire ses épaulettes, qui y dormaient depuis près 
d'un an , j'avais le cœur bien serré. Je croyais au 
temps plus de puissance qu'il n'en a pour endormir 
les véritables douleurs. Comme toi, je redoute notre 
première entrevue et je la désire en même temps. Je 
prends un congé de trois mois ; je serai à Paris dans 
les premiers jours de janvier, et j'y resterai jusqu'à 
la fin de mars. Je te verrai donc ; adieu , ami , du 
courage et de la force 



— 165 



A M. LEROY DE SALM-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Oiléansville, le 7 décembre 1847. 

Cher frère, je comptais quitter Orléansville le 10 
et m'embarquer de suite; mais le duc d'Aumale 
m'écrit qu'il désire que je ne quitte pas mon impor- 
tant commandement avant d'avoir conféré avec le 
colonel Bosquet, qui est appelé à faire mon intérim. 
Bosquet est chef du bureau arabe à Mostaganem, et 
ne me paraît pas très-pressé de venir commander 
ici le 55 e ni la subdivision. Cependant je viens de 
lui envoyer un courrier : je ne suppose pas qu'il 
tarde plus de huit jours. 

Je crains que les affaires de l'ouest ne nécessitent 
quelques mouvements de troupes. Abd-el-Kader est 
fort gêné dans le Rif, habité par des sauvages, et 
pressé d'un côté par les fils de l'empereur du Maroc, 
à la tête d'une armée imposante, et de l'autre par 
Lamoricière, qui s'est porté à la frontière avec une 
forte colonne. Abd-el-Kader a, dit-on, proposé à 
l'empereur du Maroc de se soumettre à lui. L'empe- 
reur ne s'est pas soucié de cet embarras, et il a donné 
avis au prince de la situation. Le prince a envoyé 
Beaufort, son aide de camp, aux nouvelles, et nous 
en sommes là. Beaufort est revenu, mais rien n'a 
transpiré. 



— 166 



AU MEME. 

Alger, le 30 décembre 1847. 

Cher frère, après toutes les traverses, tous les en- 
nuis imaginables causés par le mauvais temps, une 
prison forcée de huit jours à Ténès, un voyage à 
Oran pour être sûr de m' embarquer, je suis enfin 
arrivé à Alger hier soir. Mais les contrariétés m'y 
suivent : je ne puis m'embarquer que le 5 janvier. J'ai 
ici beaucoup d'affaires à terminer, et voulant éviter 
Toulon, je suis obligé de prendre le bateau le Phi- 
lippe- Auguste, qui part le 5 pour Marseille. Ma place 
à la malle-poste est retenue pour le 8. 

Je ne te parle pas du grand événement, de la 
soumission d'Abd-el-Kader. J'étais à Oran le lende- 
main de son départ, et j'ai eu les plus curieux détails 
de la bouche même du prince et du général Lamo- 
ricière. Je te garde tout cela pour la conversation. 
C'est un immense événement pour l'Afrique et le 
prince, et la nouvelle arrivera pour l'ouverture des 
chambres. Tout y est, jusqu'à l'à-propos. Le prince 
était fort content ; il m'a reçu avec sa bienveillance 
et sa cordialité ordinaires; il m'a dit : « Vous revien- 
drez en Afrique après votre congé. » Je lui ai répondu 
que c'était mon intention. Il m'a serré la main en 
me disant qu'il fallait revenir le plus tôt possible. 



— 167 — 



AU MEME. 



Alger, le h janvier 1848. 

Cher frère, je t'écris cette lettre, que j'emporte 
avec moi demain, mais qui partira de suite de Mar- 
seille et arrivera avant moi à Paris. 

J'ai dîné hier chez le prince. J'étais à table à côté 
de la princesse. Nous avons beaucoup causé Naples, 
duchesse de Berry, voyages, etc. Elle est bien, sans 
façon, spirituelle, fort gracieuse. 

Je dîne ce soir chez l'évêque Pavy, qui m'a pris 
en amitié. Nous avons causé religion, dogme, etc. Je 
lui ai tenu tête. C'est un homme d'esprit, mais il 
parle de tête plus que de cœur ; je prêcherais mieux 
que lui. 

Enfin j'embarque demain, et le temps se remet au 
beau. Mon Dieu, quand serai-je à Paris! 



AU MEME. 



Marseille, le 8 janvier 1848. 



Je suis arrivé hier soir à huit heures plus qu'à 
moitié mort. Quelle mer ! quelle traversée ! et qu'il 



— 168 — 
faut aimer la France pour y revenir en hiver sur 
le Mérovée! 

J'apprends en arrivant la mort de la princesse 
Adélaïde ; c'est un grave événement pour le roi : il 
suivra sa sœur de près. 

On voulait ici me fourrer dans les honneurs, dans 
les inaugurations et bénédictions de chemins de fer 
de Marseille à Avignon. J'ai refusé, je suis pékin ; je 

pars le 10 Je reverrai Abd-el-Kader à Paris; 

c'est original. destinée ! 



REVOLUTION DE FEVRIER 

(1848.) 



A MADAME DE FORCADE. 

Paris, le 24 février 1848, 6 heures 1/2 du soir. 

Bonne mère, je suis sain et sauf chez mon frère 

Saint-Arnaud ; après quelles traverses, grand Dieu ! 

Tout le monde est bien. Je t'embrasse de cœur. 



A M. DUFAY DE LAUNAGUET, 

AU CHATEAU DE LAUNAGUET ( HAUTE-GARONNE.) 

Paris, le 20 mars 1848. 

Mon cher Henri, je ne t'ai pas écrit depuis les 
événements sans exemple et sans nom qui , en quel- 



— 170 — 

ques heures, ont changé une vieille monarchie en 
une jeune république. Tant de choses se sont passées 
depuis ce temps-là, que je crois vivre dans un autre 
siècle, dans un autre monde. Ce n'est pas une simple 
révolution politique; la société est bouleversée, frap- 
pée au cœur. Que sortira-t-il de ce chaos, de ce ca- 
taclysme? Personne ne peut le prévoir, et si Dieu 
ne nous protège pas, si quelques têtes bien sûres, 
bien bonnes ne nous dirigent pas, je ne sais pas où 
nous irons. La destinée semble être pour nous, car 
ce qui se passe en Allemagne, à Vienne, à Berlin, 
donne quelque grandeur à notre révolution, qui pé- 
chait par là. 

Dans tous ces événements, j'ai fait mon devoir jus- 
qu'au bout. J'ai été blessé, heureusement sans gra- 
vité. Mon cheval a été blessé, celui de mon officier 
d'ordonnance tué; mon aide de camp a été renversé 
de cheval, meurtri, etc. Je n'ai dû la vie qu'à un mi- 
racle, et je ne me suis pas senti la force de remercier 
Dieu de l'avoir fait. Quelque jour, je te raconterai 
ces tristes détails; il serait trop long de te les écrire \ 

1 Dans la nuit du 23 au 24 février, à deux heures du matin, le maré- 
chal Bugeaud fit appeler auprès de lui le général de Saint-Arnaud, qui 
était en congé à Paris, et lui donna le commandement d'une brigade. 
Dans la matinée du 2U, le général enleva au pas de course les barri- 
cades de la rue Richelieu, qui furent à peine défendues, mais se réor- 
ganisaient après le passage des troupes. De retour sur la place du 
Carrousel, le général reçut l'ordre d'aller occuper la Préfecture de 
police avec trois bataillons de l'armée et un bataillon de garde na- 
tionale. Celui-ci se débanda au Pont-Neuf. Défense était faite au général 
de faire usage de ses armes. Malgré cet ordre, et\out en l'observant, le 
général occupait la Préfecture et s'y maintenait, lorsqu'il apprit l'ab- 



— 171 — 

Après ce grand événement public , je vais t'en 
dire un tout particulier qui a bien son importance : 
je me marie. Se marier au milieu des orages révolu- 
tionnaires, lier à sa destinée la destinée d'une femme, 
c'est de l'audace, n'est-ce pas? Que veux-tu ! j'ai foi 
en moi et en ma femme. J'épouse la sœur de la 
femme de mon frère , la fille du marquis de Tra- 
zegnies ; je dis marquis, parce que le niveau révolu- 
tionnaire n'a pas encore passé en Belgique, et que la 
famille de ma femme est belge et habite la Belgique. 

M lle Louise de Trazegnies est gracieuse, spiri- 
tuelle, parfaite d'éducation, de tenue, de principes. 
Je désire ardemment que tu sois à Paris pour mon 
mariage ; il ne peut avoir lieu avant les dix premiers 
jours d'avril ; arrange-toi pour venir. Ma femme me 
suit en Afrique ; elle est très-dévouée. Je deviens 
par elle neveu du comte de Mercy-Argenteau, cou- 
sin du prince de Ligne et des Mérode. 

Adieu, mon ami, réponds-moi de suite et annonce- 
moi ton arrivée. 



dication et le départ du roi , l'envahissement des Tuileries et de la 
Chambre des Députés. Il essaya de se retirer sur Vincennes avec ses 
troupes, au milieu desquelles il avait placé les gardes municipaux. 
Arrêté sur le quai de Gèvres et la place de l'Hôtel-de-Ville par les 
barricades, le général ne put empêcher les soldats de se disperser aux 
cris d'abdication. Il fut pressé, entouré, renversé de cheval, contusionné, 
menacé de mort ; dégagé par un officier de la garde nationale et conduit 
à l'Hô: el-de-Ville où se constituait le Gouvernement provisoire, introduit 
et gardé dans une des salles, il reprit sa liberté avec l'aide d'un ouvrier 
bijoutier nommé Caylus. Il sortit de l'Hôtel -de-Ville et se rendit chez 
M. Leroy de Saint-Arnaud, pendant que celui-ci, prévenu des dangers 
que courait son frère, venait de se rendre à l'Hôtel-de-Ville à sa re- 
cherche. 



— 172 — 



A M. LEROY DE SAliNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Marseille, les 24-25 avril 1848. 

Nous sommes arrivés hier à Marseille, frère. Ma 
femme a parfaitement supporté le voyage : elle était 
moins fatiguée que moi. Nous avons été à la messe ; 
nous avons couru la ville, et, ce matin, nous sommes 
frais et dispos. Demain, à midi, nous serons à bord 
de l'Enrôlas, corvette à vapeur de l'État de cent 
soixante chevaux; à défaut des bateaux Bazin, tous 
en réparation, elle nous transporte à Alger. N'est-ce 
pas un bonheur ? Ces gros bateaux ont une bonne 
installation et tiennent bien la mer; Louise sera 
moins malade. 

J'ai trouvé Marseille calme, au milieu de l'agita- 
tion fébrile des élections. Tout se passe tranquille- 
ment ; les honnêtes gens sentent partout le besoin de 
l'ordre et de l'organisation. J'ai trouvé en route 
l'image grotesque de notre situation politique : la 
désorganisation, le désordre, l'anarchie jusque dans 
la poste ; le chemin de fer qui n'avançait pas ; la 
malle devant quitter Bourges à deux heures du ma- 
tin et ne partant qu'à six heures; la vitesse réduite 
de plus de moitié, de sorte que l'on se serait cru en 
patache; les postillons compétitant; les chevaux fai- 
sant une manifestation continuelle pour ne plus mar- 
cher qu'au pas. Ne plaisantons plus; je t'ai quitté 



— 173 — 

dans des idées politiques très-noires; pourtant j'ai 
confiance que la tourmente révolutionnaire se lassera 
et que nous nous réunirons. 

Je te recommande mes enfants. Écris à ma mère ; 
elle ne recevra de nos nouvelles que d'Alger. Adieu, 
je t'aime toujours comme tu sais. 

J'ai vu hier le commissaire du gouvernement pour 
le département des Bouches-du- Rhône ; c'est un 
jeune homme de vingt-quatre ans, qui porte lunettes. 
Les élections feront sortir de l'urne Thiers et Ber- 
ryer; en général, les choix sont bons. Cette assem- 
blée-là ne sera pas du goût de tout le monde. 



GUERRE D'AFRIQUE 

(1848-1849.) 



Commandement supérieur des subdivisions de Mostaganem 
et d'Alger. — Expédition étiez les Beni-Seliman, aux en- 
virons de Bouçie. — Réflexions sur l'état de la France. — 



Mort du maréchal Bugeaud. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 29 avril 1848. 

Cher frère, nous sommes arrivés hier à Alger à 
six heures du soir, après une traversée mêlée de 
calme, de roulis et de tangage. Louise a été malade 
beaucoup moins que je ne craignais ; elle a supporté 
ce mal cruel avec énergie : elle serait promptement 
faite à la mer. 

J'ai été bien reçu par Cavaignac, il voulait abso- 
lument me faire loger au palais avec ma femme. 



— 176 — 

J'ai refusé poliment. Il n'a pas voulu me laisser le 
commandement d'Orléansville, trop peu important 
pour moi, disait-il ; il m'a laissé le choix entre Tlem- 
cen, Mostaganem, et Mascara. J'ai choisi Mostaga- 
nem à cause de ma femme qui sera mieux dans un 
port de mer, et dans une ville offrant quelques res- 
sources. Nous allons donc à Mostaganem. Je m'y 
rends seul avec mes chevaux. Je reviendrai prendre 
Louise à Alger. J'ai peur que Gavaignac un peu dé- 
goûté ne veuille rentrer en France. Qui nous donnera • 
t-on? 



AU MÊME. 



Orléansville, le 6 mai 1848. 

Cher frère, j'ai reçu ta lettre du 25 avril à Or- 
léansville, où je suis arrivé en poste jeudi. 

J'ai eu à Ténès, à Orléansville surtout, une ré- 
ception superbe. Tous les civils sont venus au-devant 
de moi à cheval. Banquet, manifestation, pétition au 
gouvernement pour me conserver ici, rien n'y a 
manqué. Mais plus je vois Orléansville et l'inflexible 
misère qui pèse sur elle , plus je me trouve heureux 
de partir. Je ne pourrais plus faire de bien, j'aime 
mieux m'en aller. La colonne était en expédition chez 
les Beni-Ourraghs, mais le colonel Bosquet, les ca- 



— 177 — 
capitaines Richard, Fleury et Lambert, sont venus 
du camp et ont fait bien du chemin pour me serrer 
la main. J'ai été bien touché de cette marque d'atta- 
chement. 

Je te dis donc que j'ai trouvé Orléansville bien 
pauvre : les arbres y poussent bien, et ma maison eût 
été une belle habitation, mais je n'aurais pu y en- 
trer avant six mois. Le gouvernement a retiré tout 
argent au génie qui est obligé d'arrêter les travaux . 
nouvelle cause de misère pour le pays. Je pars donc 
pour Mostaganem sans regrets. Nous aurons maille 
à partir avec les Arabes, ils se remuent; après la ré- 
colte nous nous reverrons. 

Je crois que nous nous battrons plus ici qu'en Ita- 
lie. Je ne m'occupe pas de politique, elle me fait mal. 

Adieu, frère. 



AU MÊME. 



Mostaganem, le 13 mai 1848. 

Nous voici donc arrivés et installés , ma pauvre 
femme a été plus fatiguée de cette courte traversée 
que de la première. Elle a eu son installation pour se 
reposer. Sous sa main de fée tout se range et s'em- 
bellit. Elle commence à se plaire et à sour're, j'en 
suis heureux. Leflô est encore ici, sa femme est une 

u. 12 



— 178 — 
ressource pour Louise; mais Leflô va rentrer avec 
son régiment, et s'il est nommé général, comme je 
l'espère, il ira sans doute à Mascara. 

Voilà Cavaignac parti et remplacé par Changar- 
nier. Je regrette Cavaignac, il a été bien pour moi. 

Les élections sont trop bonnes, frère ; nous aurons 
la guerre civile. Elle a déjà commencé à Lyon, Rouen, 
Limoges, Nîmes, où est mon 53 e . Les provinces sont 
mal disposées pour la république, la Bretagne surtout. 
Avec la guerre civile, viendra la guerre extérieure , 
la guerre européenne. Tel est notre avenir. En vue 
de tels événements, il faut se préparer et se pétrir un 
cœur d'airain, c'est ce que je fais. 

Adieu, cher frère, Louise vous embrasse tous, 
enfants et neveux. Je suis le mouvement de toute 
mon âme. 



AU MEME. 



Mostaganem, le 27 mai 1848. 

Cher frère, tu dois penser avec quelle joie nous 
avons reçu tes deux lettres, la dernière du 15 et 16 mai; 
l'heureuse délivrance de notre sœur Eugénie, qui a 
si bien répondu à son énergie. Vraiment, nous avons 
cru n'apprendre la naissance que quand l'enfant mar- 
cherait seul. Cette incertitude nous était pénible. 



— 179 — 

Tout est heureusement fini ; une Française de plus est 
arrivée pour saluer la république et m'appeler son 
oncle! 

L'assurance qu'il ne t'était rien arrivé dans les 
échauiïourées humiliantes, déplorables des 15 et 16, 
nous a remis du baume dans le sang. Quelle scène, 
frère, que cette honteuse séance ! Quoi, dans neuf 
cents représentants de la France, pas une tête, pas 
un cœur! Ni force, ni dignité, ni courage ! Un prési- 
dent plus faible que ne le fut Sauzet! Notre pauvre 
pays s'en va. Pas un homme, pas l'ombre d'un 
homme ! Des criards, des phraseurs, des trembleurs. 
Caussidière est celui qui m'a diverti davantage. Quel 
drôle de discours! 

Je commence à croire la guerre inévitable quelque 
part et bientôt. Elle devient utile pour nous comme 
contre nous. Je regrette presque de n'avoir pas ac- 
cepté un commandement aux Alpes. 



AU MEME. 



Mostaganem, le 17 juin 1848. 



Cher frère, ce courrier ne nous a rien apporté de 
France. Ma femme est toute colère, et moi tout triste. 

Que te dirai-je des affaires publiques? Rien de 
bon. Tout est pâle, et l'assemblée plus pâle que tout. 



— 180 — 

Que font donc tons ces gens? Ont-ils une idée, un 
but? Ils bannissent les d'Orléans, proposent de ré- 
tablir le divorce, diminuent ou suppriment certains 
impôts, sans remplacer les ressources dont ils se 
privent. Que de petites et tristes choses, quand ils en 
auraient de si grandes à faire! Les Italiens se battent 
et veulent un roi ; les Napolitains ne veulent plus de 
celui qu'ils ont ; les Autrichiens sont mal à leur aise. 
Ce pauvre globe où nous tournons compte bien peu 
de gens heureux et paisibles. 

Nous attendons une longue lettre par le premier 
courrier. Adieu, frère, à toi de cœur et d'Ame. 



Ali MEME. 



Mostaganom, les 1 er et 8 juillet 1848. 



Je reçois ta lettre du 20, puis une dépêche télé- 
graphique qui nous apprend que l'on se bat à Paris 
depuis le 22. La garde nationale et l'armée, cette fois 
réunies, ont affaire avec les ateliers nationaux. C'est la 
bourgeoisie et le vrai peuple, les bons ouvriers contre 
les Cabétistes, communistes, séquelle de Ledru, Bar- 
bes et Louis Blanc. C'est aussi un peu la misère qui 
descend dans la rue , un fusil à la main , pour chercher 
fortune. . . Dieu ! que je voudrais être P> ! Voici , frère , 



— 181 — 

des moments ou l'éloignement me pèse de tout son 
poids. 

J'espère que tu auras été prudent pendant tout ce 
gâchis. Je ne te recommande pas de ne pas te battre, 
ce serait inutile ; je te recommande seulement de te 
bien battre, et de t'arranges* de façon à sortir de la 
bataille avec ce qui te reste de cheveux. C'est un 
grand art de tuer sans se faire tuer, et, dans c 
siècle, il faut le connaître et en user. 

Le mot d'ordre était donné, le plan concerté pour 
toute la France. Le 22, au matin, les barricades 
s'élevaient, et le feu commençait dans beaucoup de 
grandes villes. La poudre aura sa traînée, la confla- 
gration sera générale. Tant mieux ! finissons-en tout 
de suite. Voilà Cavaignac dictateur! A-t-il la taille 
d'un tel rôle? Les Napoléon sont loin. Qu'il fait 
sombre dans l'avenir! 11 faut laisser couler le tor- 
rent; vouloir l'arrêter, c'est folie. Ce cataclysme 
aura sa fin; on s'arrêtera pour reconstruire ourépa- 
rer, en se repentant. Passer la vie à faire des sottises 
et à les regretter, n'est-ce pas l'histoire du monde? 

A part les moments où nous souffrons de vos agi- 
tations, de vos dangers; à part aussi les heures où 
nous payons notre tribut à la société et au devoir, 
nous sommes tranquilles et heureux. 

Nous pensons à vous, nous parlons de vous, nous 
vous aimons avec autant de dévouement que de ten- 
dresse 

Nous recevons ta lettre du 25 ; n'aurais-tu pu nous 



— 182 — 
écrire encore le 26 et le 27? Ce n'était pas fini. Que 
de barbarie! Sont-ce des sauvages, ces honnêtes ré- 
publicains qui assassinent? Le dernier mot n'est pas 
dit ; le Janus de la guerre civile a ouvert son tem- 
ple : il ne le fermera pas de sitôt. J'ai l'âme navrée. 
Que de victimes! Je ne parle pas de celles de l'ar- 
mée ; c'est notre métier, notre devoir de finir ainsi. 
Heureux ceux qui n'ont pas trop souffert en tombant 
sur les barricades et qui n'y ont pas été mutilés! 
Mais la garde nationale ! elle paye cher son stupide 
aveuglement de février. 

J'ai vu, parmi les amputés de la 2 e légion, Paillot 
fils; est-ce celui que nous connaissons? Dis-le moi, 
que j'écrive à sa famille. 

Je suis bien inquiet de mes enfants. On s'est battu 
dans le lycée Corneille ; on s'est battu à Saint-Denis. 
Où sont-ils? Quels événements! J'y pense sans cesse. 
Je n'aurais jamais cru qu'une telle bataille pût 
durer quatre jours avec ces atroces épisodes! 

Partout la liberté et la fraternité apparaissent le 
poignard en main et dans des mares de sang ! 

Voici les noirs qui, dans l'autre monde, ont mas- 
sacré les blancs : beaux fruits de l'émancipation ! 
Les utopistes, frère, la terre devrait s'entr'ouvrir 
sous leurs pas ! 

En Afrique, nous sommes tranquilles, mais tristes. 
Donne-moi de tes nouvelles sans délai ; écris-nous 
avec détail. 



183 



A MADAME DE FORCADE, 



Mostaganem, le 18 août 1848. 

Chère mère, ma lettre va te trouver au milieu de 
toute la famille, et je suis heureux de ne plus te sa- 
voir isolée. Notre pensée te suit pas à pas à Taste et 
clans les environs. Nous serions bien mieux là qu'à 
Mostaganem! L'Afrique n'est pas la France, toute 
gâtée, toute souillée qu'elle soit. Nous ne nous en- 
nuyons pas, parce que l'on ne s'ennuie pas avec les 
gens qu'on aime; mais nous appelons de tous nos 
vœux le moment où nous serons réunis pour ne plus 
nous séparer. Louise se porte bien ; toujours gentille, 
toujours gracieuse, toujours dévouée. Elle me pro- 
tège contre mes colères, mes mauvaises humeurs, 
mes tristes pensées; car je deviens de jour en jour 
plus irritable. Quand je tombe dans mes noirs en 
pensant à notre avenir politique et à nos misères fu- 
tures; quand je vois l'enfer de notre gouvernement, 
un sourire de ma femme me ramène doucement sur 
la terre, et je la remercie de me forcer à croire que 
le bonheur n'a pas encore fui pour toujours. 

La république vient encore de m' enlever d'un 
coup cle filet 3,200 francs. De 4,600 francs, nos 
frais de représentation sont réduits à 1,400. Tu 
comprends quelle économie nous devons déployer 
pour vivre , avec une maison aussi lourde que la 



— 184 — 

nôtre. Plus de dîners, plus de réceptions. Nous vi- 
vons dans notre intérieur. Louise touche du piano, 
prend des bains de mer, monte à cheval, et le temps 
passe. 



A M. LEROY DE SAIÏNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Mostaganem, le 25 août 1848. 

Vous voici en Belgique, frère, à Ittre, à Argen- 
teau, partout au milieu des vôtres. Je voudrais bien 
me trouver avec vous , 

« Libre du joug superbe où je suis attaché. » 

Nous menons toujours même vie. Je ne te parle 
pas politique, mon pauvre cœur en est ridé. Les 
Italiens et les Autrichiens se battent : ils sont bien 
heureux. En attendant, chez nous, les hommes se 
dessinent et s'usent. 

Est-ce que tu crois que c'est fini? Les insurgés 
ont été et seront ménagés. Les républicains de la 
veille et du lendemain ont peur d'eux ; il n'y a que 
ceux qui ne sont républicains ni du lendemain ni de 
la veille qui ne les craignent pas. 

Yoici encore pour nous un déplacement inattendu. 
A peine installé à Mostaganem, je reçois l'ordre de 
venir prendre à Alger le commandement de la sub- 
division et du territoire. C'est l'ordre du ministre. 



— 185 — 

Il est la conséquence de la nomination au grade de 
général de brigade du colonel Bosquet. Bosquet 
vient prendre la subdivision de Mostaganem, où il a, 
pendant cinq ans, dirigé le bureau arabe avec une 
réelle distinction. C'est après neuf mois de grade de 
colonel, que Lamoricière l'a nommé général. Quel 
avancement ! Le ministre me donne un semblant 
d'avantage en m' appelant à Alger.- Je n'ai rien à 
dire; j'obéis et je me tais. 

Ce gouvernement, frère, fait comme celui qu'il a 
renversé. Il veut la paix à tout prix ; il périra par là. 
Mon Dieu, que ce soit clone bien vite ! Ils ne com- 
prennent ni la France, ni les Français, ni la position 
qu'ils se sont faite. Tombés dans le chaos, ils n'en 
sortiraient que par un immense effort et beaucoup 
d'éclat : c'est une chance qu'il faut savoir courir. Il 
faut la guerre, imposer au monde, faire la loi, parler 
haut, se battre, ou il faut mourir avec cent pieds de 
honte sur la tête ! 



AU MÊME. 



Blidah, le 1/j septembre 1848. 



Tu vois, cher frère, par l'en- tête de ma lettre, où 
je suis ; j'exerce par intérim le commandement de la 
division. Arrivé d'hier, j'ai déjà retourné la division. 



— 186 — 

Je fais partir, ce soir, une colonne pour châtier les 
voleurs et les mauvaises têtes de quelques tribus. Je 
connais les Arabes; il faut frapper d'abord, on s'ex- 
plique après. Je suis seul à Blidah. Je me débrouille, 
Louise viendra plus tard. L'élévation de Charron au 
gouvernement me va. C'est un homme de bien et 
un homme capable. 

Je ne me fais pas illusion, frère, sur ma position. 
Je sais que je suis noté comme hostile, d'opinion du 
moins, à la république. Je la souffre; c'est vrai, je 
ne l'aime pas. J'aime mon pays et je le sers en 
homme loyal. On utilise mes services, ma spécialité 
africaine, ce que je vaux; mais on me tient éloigné 
et l'on n'est porté pour moi d'aucune bonne volonté. 

Qu'ai-je à dire? Je ne suis général de brigade que 
depuis un an et je n'appartiens à aucune coterie. 

D'ailleurs, frère, en ce temps, l'homme sage et 
droit attend les événements avec calme, prêt à y 
faire face toujours, à les dominer, s'il le peut. Rien 
de ce qui est aujourd'hui ne sera probablement dans 
trois mois, dans six mois, dans un an , le temps n'y 
fait rien. Mais il est impossible, par cela même, de 
saisir un clément de durée et de ne pas voir une 
fin quelle qu'elle soit. Les révolutions, et nous y pa- 
taugeons toujours, usent vite les hommes. Où est 
Lamartine? Où sera bientôt Cavaignac, et ceux qui 
lui succéderont dans cette route de l'oubli. J'en serai 
fâché pour Cavaignac, cœur chaud et noble auquel 
je ne reconnais qu'un défaut, celui d'être un des 
petits du National; et le National, comme Saturne, 



— 187 — 
dévorera tous ses enfants et sera dévoré lui-même 
quand l'équilibre de la raison el de l'ordre aura mis 
chacun à sa place. 

Le prince Louis a des chances énormes d'être 
nommé président, si le suffrage universel nomme. 

Comme cette pauvre constitution se traîne! Tu 
verras qu'ils ne voudront qu'une chambre. Ces gens 
repoussent tout ce qui les sauverait. C'est leur desti- 
née! 

Adieu, frère, espérons des temps plus calmes et 
meilleurs. Dîmellora! 



AU MEME. 



Blidah, le octobre 1848. 

Je trouve un moment et me hâte, frère, de t'écrire 
quatre lignes. Je commence à croire qu'on me lais- 
sera à la division. Le maréchal Bugeaud, qui m'a 
écrit le 10 et le 14, pense qu'on m'a mis là pour m'y 
laisser jusqu'à ma troisième étoile. Nous y sommes 
heureux et tranquilles, chevauchant, promenant, 
lisant, pensant à vous quand nous n'en parlons pas. 
Louise est toujours charmante , sa santé est bonne. 
Nous avons écrit au marquis de Trazegnies pour l'in- 
viter à venir passer l'hiver. La distance, l'âge et la 
mer nous priveront peut-être de sa visite. 



— 188 — 
Que dis-tu des affaires de Vienne? Cela se compli- 
que. Notre gouvernement est encore de plus en plus 
incolore et indécis. Cela m'afflige à cause du sabre 
qui y domine. 11 est vrai que les avocats y sont en- 
core moins brillants. Plus de tribune, plus d'élo- 
quence, plus de dignité : c'est une descente de Cour, 
tille 



AU M EMIS. 



Bliduli, le 24 novembre 1848. 

Notre sort vient de se décider , frère , Blangini 
reprend sa division. Je redescends à Alger. Charron 
n'est pas content, Blangini non plus, moi, je m'in- 
cline. 

Je me tue le corps et l'âme pour installer, orga- 
niser les émigrants, dont on nous accable clans la saison 
la plus défavorable aux établissements. J'ai préparé les 
projets pour la division. Approuvés par le gouver- 
neur, ils sont modifiés par le ministre, renvoyés au 
gouverneur qui persiste et récrit. De là des ordres, 
des contre-ordres, un surcroît d'embarras dans la 
situation la plus urgente 

Te parlerai-je de toutes les intrigues qui préludent 
au grand événement du 10 décembre. Les biogra- 
phies pleuvent. Nous y apprenons de curieuses cho- 



— 189 — 
ses. Ce n'est ni Glausel , ni Valée , ni Bugeaud qui 
ont conquis et pacifié l'Algérie. Le maréchal Bugeaud 
n'a rien fait que par le conseil des hommes qui ne 
devraient pas souffrir qu'on abusât ainsi de leur nom. 
Quoi ! ils ont pris Alger , Constantine et gagné la 
bataille d'Isly! risum teneatis Tout cela est im- 
primé; et on parle d'intrigues électorales! Cinq cent 
mille exemplaires de ces morceaux d'histoire! Qui 
paye cela? Quel gouvernement a vu de pareilles 
choses? 



AO M k M K . 



Alger, le 14 décembre 1848. 

Cher frère, nous avons fait un pas de plus : si les 
élections de France ressemblent à celles de l'Algérie, 
Bonaparte est élu. Constantine n'a pas encore envoyé 
son résultat, et il sera plus Bonapartiste encore que 
le nôtre. 

Pourquoi s'étonner? Chacun ne cherche-t-il pas 
l'inconnu pour échapper au connu? Sans nous être 
consultés, nous avons laissé tomber tous les trois le 
même bulletin dans l'urne. 

Où tout cela va-t-il nous conduire? Le maréchal 
Bugeaud est appelé à Paris, il sera toujours l'homme 



— 190 — 

du pays; sa place est peut-être marquée à notre tête 
au printemps. 

Pour moi, frère, j'attends les événements non sans 
inquiétude, mais comme un homme préparé à choisir 
sa ligne. Nous faisons des économies. La république 
a cela de bon qu'elle ne pousse pas à la dépense. 

Louise se porte bien et est heureuse. Je jouis de 
son bonheur qui est mon étude. Nous avons reçu des 
lettres de mon fils , de ma fille, des Forcade. Je vais 
répondre. Je voudrais être vieux de quelques mois. 
Pauvre France, si grande, si forte, si glorieuse, olim! 
se réveillera-t-elle? Et Dieu voit tout cela! Il le souf- 
fre! Et le pape qui se sauve du Vatican !! Je lui par- 
donne, parce qu'il sera peut-être un casus belli. 

Embrasse bien mes enfants, ta femme, et tes mar- 
mots. Ecris-moi longuement. 



A M. ADOLPHE DE FOUCADE. 

Alger le 15 décembre 1848. 

Cher frère, il y a un siècle que je ne t'ai écrit; la 
faute n'en est pas à moi, qui ai bien pensé à toi, mais 
à toutes les promenades qu'on m'a fait faire, aux in- 
stallations répétées qu'il nous a fallu subir, aux occu- 
pations sérieuses que l'organisation des colons m'a 
données. Enfin, me voilà à Alger, et je respire aulant 



— 191 — 

qu'on peut respirer dans l'atmosphère de tristesse qui 
enveloppe notre pauvre pays. Louise voulait écrire à 
ta femme aujourd'hui, mais elle est encore au milieu 
des paquets qu'elle défait, des rideaux qu'elle atta- 
che, etc.. C'est son métier depuis quatre mois, mé- 
tier le plus sot, le plus ruineux et le plus fatigant du 
monde. Puis les visites, puis les rangements, les dé- 
rangements. Et, après tout cela, qui sait si nous res- 
terons, ce que nous ferons, ce que nous deviendrons? 
Qui peut dire où il sera dans quinze jours? 

Nous sommes à la veille de grands événements, 
et je les vois sous les couleurs les plus noires. Nous 
n'échapperons pas à la guerre civile, et la guerre 
européenne suivra de près. Celle-là nous sauvera 
peut être : il y aura du moins de l'honneur à la faire. 
Comme toi, comme mon frère, j'ai voté pour le prince 
Louis, parce que c'est l'inconnu et que, dans l'in- 
connu, il y a de l'espérance. Il n'y en a pas pour 
moi dans ce qui existe. Tout mon sang, toute ma 
raison , tout mon orgueil se révoltent à l'idée d'être 
gouvernés par la coterie du National. 

Ton chef Changarnier doit travailler sa garde 
nationale ; si vous allez franchement, il vous mènera 
bien : il est plein d'audace et d'énergie. Mais serez- 
vous unis? N'aurez-vous pas peur de la garde mo- 
bile ? Si vous comprenez qu'il faut se battre vigou- 
reusement et ne pas craindre quelques jours de 
fatigues et de périls, vous entraînerez l'armée et vous 
sauverez la France. J'ai peine à croire que l'armée 
se divise ; le maréchal Bugeaud, s'il se met à sa tête, 



— 192 — 

ralliera tout. Je voudrais être là, frère, et, si je n'é- 
tais pas marié, je m'y fourrerais jusqu'au cou, et un 
peu plus vigoureusement que tous les autres. J'ai 
écrit au maréchal : j'attends. 

Je n'ai pas besoin de te recommander d'être 
calme dans les événements qui se préparent. Fais 
ton devoir suivant ta conscience. Si tu descends dans 
la rue, sois bien armé et ouvre l'œil ; le sang-froid 
est un bon bouclier; il faut regarder devant toi, à 
droite et à gauche, et être toujours prêt à faire feu. 
Je te recommande le fusil à deux coups, et, dans les 
bonnes occasions, deux balles dans chaque canon, 
ou une balle et quatre chevrotines. Ne fais pas la bê- 
tise de te faire blesser comme un niais; je voudrais 
t' avoir près de moi au feu. Je souffre bien des soucis 
que les événements nous préparent; que veux-tu? 

Avxyyri. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 26 décembre 1848. 

Cher frère, voici une lettre qui vous arrivera dans 
les premiers jours de 1849, différent de 1848, espé- 
rons-le. 

Nous avons un président et un ministère : voyons 
venir. Le président n'est encore qu'un nom ; le mi- 



— 193 — 

nistère essuie les plâtres. Le maréchal est à l'armée 
des Alpes ; est-ce une signification, une position vis- 
à-vis des étrangers? 

Cnangarnier a bien tiré son épingle du jeu ; il est 
ambitieux et fin ; avec son énergie jointe à cela, on 
va bien , jusqu'à ce qu'on tombe. 

On ne parle pas de notre Afrique. Nous espérons 
qu'on nous laissera Charron ; ce n'est pas un homme 
politique; mais, je te l'ai dit, il est sage et capable. 

Je n'ai jamais autant souhaité d'être obscur et 
tranquille ; à moins que ce ne fût pour faire une 
bonne guerre, je ne voudrais bouger de deux ans. 

J'entre dans l'année 4 849 avec quatorze mois de 
grade de général. Je ne suis en position pour rien ; 
il faut attendre et laisser aux autres le temps de 
s'user. Le dernier mot de ce drame n'est pas plus dit 
que le dernier acte n'est joué. Notre tour viendra 
peut-être d'entrer en scène. Je ne voudrais de rôle 
que dans la guerre; j'ai la politique en aversion: 
elle est rarement honorable. 

Je passe des revues. Vous en aurez à Paris sur 
une grande échelle ; je suis sûr qu'on y criera vive 
l'Empereur!... 



ta 



19à 



AU MEME. 

Alger, le 2 janvier 1849. 

Cher frère, Tannée commence pâle; rien à dire de 
la nouvelle forme de gouvernement. Je ne crois ni à 
sa solidité ni à sa durée. Les pouvoirs confiés à Chan- 
garnier ont provoqué à la tribune des explications 
aigres, passionnées et de mauvais goût. Rien n'est 
changé : mêmes hommes, mêmes idées, mêmes am- 
bitions. 

Je ne pense pas que le maréchal m'appelle à l'ar- 
mée d'Italie si nous n'avons pas la guerre. Si l'on 
se bat, tout le monde en sera; en cas de paix, je 
préfère l'Afrique. J'y attendrai mes trois étoiles, et, 
si je le puis, j'y resterai même comme général de 
division. 11 n'y a point de projets à faire sur l'ave- 
nir ; laissons arriver les événements. 

Louise se porte bien et vous embrasse. Nous som- 
mes heureux; nous nous aimons beaucoup, et nous 
n'aurions rien à désirer si vous étiez près de nous. 
Quelle chose triste de vivre si loin les uns des 
autres ! 

Nous espérons garder Charron ; on fera bien. On 
parle déjà de changer le cabinet. Allons, courage! 

Adieu , frère ; je t'aime , cette année , comme 
celles qui sont derrière nous, comme celles qui cou- 
rent devant. 



195 



AU MEME. 



Alger, le janvier 1849. 

Ta lettre, cher frère, ne reflète pas des idées couleur 
de rose. Quel tableau î Et, ce qu'il y a de plus triste, 
c'est qu'il est vrai. Partout la crainte pour l'avenir; 
chacun est mécontent, honteux de soi-même ; on se 
regarde avec défiance, on n'ose pas s'interroger. Le 
secret de cet état insupportable est dans notre turpi- 
tude ; on est humilié de ce qu'on a fait et laissé faire ; 
on s'avoue avec terreur que, d'ici à longtemps, il 
n'y a pas de gouvernement à espérer, je veux dire 
de gouvernement stable, raisonnable, glorieux. 

La monarchie n'est pas possible ; qui tiendrait 
l'emploi de roi? Les idées du peuple ne vont point 
de ce côté, et, pour aborder le trône, il faudrait un 
cœur, une main, une tète de fer. 

En Algérie, nous sommes tranquilles, mais, tout 
autant que vous, en désarroi. Tout y sent le provi- 
soire. La métropole nous oublie, nous délaisse ; on 
nous ôte des courriers, et nous en sommes prévenus 
par les journaux , notre ministre ne nous écrit pas, 
les autres écrivent au préfet d'Alger, et lui parlent 
d'un directeur général comme d'un défunt , tandis 
qu'il y a encore un directeur général et pas de pré- 
fet Rien ne se fait, rien ne marche, si ce n'est le 

temps, qui traîne après lui la tempête qui nous bou- 
leversera! 



— 196 — 

Je te dirai en passant que, dans un remaniement 
du personnel africain, je pourrais bien être envoyé à 
Constantine. Gela m' irait ; à Louise aussi, qui aime 
les voyages. 

On parle de dix mille hommes qui vont débar- 
quer à Civita-Vecchia ; cela peut devenir grave. Le 
roi de Naples est le seul qui ait su faire son métier 
de roi : il m'intéresse. Les affaires d'Italie ne sont pas 
claires ; quelques éclats nous atteindront. 



A M. ADOLPHE DE FORCADE. 

Alger, le 1 er février 1849. 

Cher frère, ta lettre m'est parvenue hier. Elle est 
venue nous délivrer d'un énorme poids, en nous ras- 
surant sur la santé de notre frère et de ta femme 

Qu'as-tu l'intention de faire au milieu de notre gâchis 
politique? Rester avocat, c'est peu de chose quand 
on ne veut pas vociférer à l'endroit de la chose pu- 
blique. 

Nous sommes tellement dans le provisoire, que 
l'homme sensé est impuissant à former des projets 
et des plans de conduite. Qui prévoit l'avenir? Qui 
serait assez intrépide pour se fier à lui? J'attends les 
événements, et je me tiens à l'écart : le printemps 
nous amènera autre chose que des feuilles. 



— 197 — 

En attendant , vous ne gagnez pas la santé. A 
peine sorti du chevet de notre frère, tu te réinstalles 
dans les fonctions de garde-malade auprès de ta 
femme; c'est, en vérité, un triste début d'année. Ma 
pauvre petite sœur va passer un fâcheux hiver. 
Louise écrit à Adèle. Ne nous laisse pas sans nou- 
velles, et rappelle-nous au souvenir de M me de Praingy, 
qui a bien dû souffrir de la maladie de sa fille. Ce sont 
de vilaines douleurs , que les rhumatismes articu- 
laires; mais où donc Adèle a-t-elle pu prendre cela? 
On laisse ces misères aux vieux soldats comme moi. 
11 est odieux de penser que cela se ramasse dans un 
bal, au milieu des fleurs, comme dans nos bivouacs. 

Pendant que tu seras auprès de ta femme, tu ne 
courras pas les rues et ne rencontreras pas l'émeute; 
c'est une compensation. Je m'attends bien tous les 
jours à vous voir vous fusiller dans Paris. Vous ne 
vous débarrasserez de vos montagnards que le fusil à 
la main. Adieu, frère. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 19 février 1849. 

Cher frère, j'ai reçu tes quatre lignes, qui ne 
m'ont que médiocrement satisfait. Au nom de notre 
vieille amitié, soigne-toi comme tu as l'habitude de 



— 198 — 

soigner les autres. Puisque tu ne dis rien de ta mai- 
son, c'est que tout y est bien. 

Le maréchal m'a écrit de Moulins en m' envoyant 

son discours de Bourges , passe ; mais, à Lyon, 

autres discours nombreux , bons par la pensée, pé- 
chant par la forme, l'opportunité. Les furieux de la 
chambre s'en sont emparés. M. Barrot y a trouvé 
l'occasion de quelques malignes bonnes choses, dont 
je serais peu flatté si j'étais le maréchal. 

As-tu vu ces montagnards criant : A bas les Afri- 
cains ! Ils ont raison de les vouloir à bas ; ce sont les 
Africains qui les écraseront, et Dieu veuille que je 
sois de la fête ; je ne m'y épargnerai pas : ils per- 
dront la France si on les laisse faire. 

Tous ceux qui reviennent de France s'accordent, 
avec les lettres qu'on en reçoit, pour dire que la ré- 
publique n'est plus en faveur et que l'on demande 
un roi ; mais lequel? Monarchie, Empire? Il faut que 
le nom et la forme du gouvernement changent. 
Chacun en a assez de cette inconcevable surprise 
qui a jeté la France à la merci de quelques fous, 
pour faire un essai nouveau de république tout aussi 
malheureux que le premier. 

En attendant, les représentants continuent à se 
moquer de la France. Ces messieurs parlent de leurs 
petites affaires et de leur amour-propre en pleine tri- 
bune ; de petits grands hommes s'y insultent à la 
face du pays, comme si le pays faisait grande atten- 
tion à tout cela. Que de haines invétérées ornées 
d'envie se font jour dans ces tristes débats ! Quelle 



— 199 — 

garantie pour l'avenir, si tel est l'accord qui règne 
dans ceux qui sont la tête et l'espérance de l'armée? 

Le pape veut à toute force rentrer au Vatican et 
ressaisir ses pouvoirs : il a remué les cendres sous 
lesquelles couvait l'incendie. 

Les Arabes aussi se remuent; ils attendent un 
chef et il en naîtra un. Depuis nos événements poli- 
tiques , qu'ils comprennent mal, les Arabes nous 
méprisent; ils disent que nous n'avons ni roi ni 
raison. 

Adieu, frère, je laisse ma plume à Louise, qui veut 
gronder sa sœur. Embrasse tout notre monde, petits 
et grands. 



AU MEME. 



Alger, le avril 1849. 

J'ai eu tant de lettres à écrire, frère, que j'allais 
te remettre encore au bateau du 5, quand les nou- 
velles d'Italie sont arrivées. J'aurais bien désiré avoir 
une lettre de toi, pour connaître ton avis et l'effet 
que ces nouvelles ont produit à Paris et en France. 
C'est grave. Les Autrichiens à Turin, Charles-Albert 
abdiquant et retiré en France. Que de conflits cela 
peut amener ! Et cependant je ne crois pas à la guerre. 
Je sens, je vois que nous n'avons pas les moyens de 



— 200 — 
la faire. En présence des factions qui déchirent la 
France, serait-il sage d'envoyer l'armée , seule ga- 
rantie de l'ordre, guerroyer au dehors, pendant qu'on 
brûlerait le dedans? 

Notre Afrique s'en va, frère, nous ne pesons plus 
dans la balance... Les ministres lui refusent tout. 
On dirait qu'ils veulent abandonner l'Algérie. Notre 
gouverneur a reçu la défense d'entreprendre aucune 
expédition sérieuse. Celle de Kabylie était indispen- 
sable. Les Arabes s'agitent. Si l'on ne va pas chez 
eux leur montrer que nous sommes toujours forts, ils 
attaqueront nos avant-postes. 

Je me renferme dans ma coquille. Je me raisonne, 
puisqu'il faut que je reste ici, mais nos beaux jours 
sont passés. Il faut à l'Afrique un ministre qui l'aime 
et la comprenne. Je fais mon métier en conscience , 
mais tout cela ne me satisfait pas... 



Nos affaires se gâtent décidément en Afrique. 
Auprès de Bougie, dans ma subdivision, les Kabyles 
ont brûlé trois villages amis. La fermentation chez 
les Kabyles est générale. Je m'embarque le 21 sur 
le Titan avec quatre compagnies d'élite, je vais voir 
par moi-même. 

Dans ma petite tournée préparatoire, j'emmènerai 
Louise; cela lui fera voir Dellys et Bougie. C'est in- 
téressant et mérite le voyage. Nous serons huit à dix 
jours absents d'Alger. Puis je repartirai seul pour 
trois semaines environ, 



— 201 — 
Je t'écrirai à mon retour à Bougie, et te marquerai 
'époque fixe de mon expédition. 



AU MEME. 



Alger, le 30 avril 1849. 

Cher frère, ta lettre du 16 nous arrive quelques 
heures après notre débarquement. Nous avons terminé 
notre excursion à Bougie. Louise a été malade; mais 
elle prétend n'avoir pas payé trop cher les intéressan- 
tes courses qu'elle a faites autour de Bougie. En effet, 
jamais femme n'a été si loin, ni si haut. Nous sommes 
montés au Gouraya à cheval, ascension longue et pé- 
rilleuse qui dure une heure et plus, par un chemin à 
lacet toujours suspendu d'un côté sur un précipice. 
Louise n'est descendue de cheval ni pour monter ni 
pour descendre, et c'est très-brave. J'avais plus peur 
qu'elle, mais elle montait un cheval sûr. 

Jamais mes prédécesseurs n'en ont fait autant avec 
deux bataillons : j'ai vu toutes ces positions ; j'ai plongé 
dans l'historique de Bougie avec un vif intérêt. Je 
n'ai pu m'empêcher de m' étonner que, depuis qua- 
torze ans, on se soit laissé bloquer dans Bougie. Un 
seul chef de bataillon, M. de Wengy, avec sept cents 
hommes, est maître chez lui dans un rayon de quatre 
lieues. 



— 202 — 

J'ai vu les affaires de ce pays; il faut que j'y re- 
tourne pour punir les Beni-Seliman. Je n'aurai que. 
dix-huit cents baïonnettes à cause des difficultés du 
transport. On laisse Alger sans bateaux à vapeur, 
mais Herbillon viendra de Sétif avec quatre mille 
hommes. Nous aurons devant nous cinq à six mille 
fusils et un pays effroyable. Je pars le 11 mai, je 
commencerai le 14. Je serai de retour dans les pre- 
miers jours de juin. 

Louise a des invitations pour son veuvage chez les 
Feray, les Saint-John au consulat d'Angleterre; mais 
elle restera chez elle pour préparer le logement des 
Rougé, qu'elle espère voir arriver prochainement. 

Puisque ta femme est à Noisy, dis-lui de me rap- 
peler au souvenir du docteur Sureau. Et moi aussi je 
voudrais bien être à Noisy, ne fût-ce que vingt-quatre 
heures. Nous aurions bien à causer, mais je suis lié 
à l'Afrique. Est-ce un bien, est-ce un mal? Je crois 
que c'est ce qui me convient le mieux. 

Adieu, frère, je vais présider à un embarquement 
de troupes et de matériel pour Bougie. Tout part 
demain par le Phare que commande le fils de Ker- 
grist. Il dîne aujourd'hui chez moi. Tu l'as vu élève 
de marine à Brest. 






203 



AU MEME. 

Au bivouac de Bougie, le 16 mai 18^9. 

Je suis ici depuis le 13, frère, et j'ai déjà fait une 
rude visite aux Beni-Seliman. Je leur ai tué une tren- 
taine d'hommes et brûlé un village. Le soir, je suis 
rentré à mon camp avec trois blessés et quelques 
contusionnés. Les affaires de ce pays s'embrouillent. 

Herbillon a des soucis dans sa province. 11 a pris 
Barrai et toutes les troupes de Sétif, pour aller com- 
battre un fantôme de chérif qui vient de paraître. 

S'il n'y a plus à Sétif assez de troupes pour com- 
poser une colonne, je ne puis rien faire seul. Je sau- 
rai cela cette nuit. 

J'ai laissé Louise chez M n,e Feray. Elle ira m' at- 
tendre à la campagne du gouverneur. M me de Rougé 
ne viendra pas, le voyage l'effraye. On nous annonce 
à Alger la visite de M. le duc d'Uzès, chez qui Louise 
a été si bien reçue. Il me contrarie bien de ne pas 
être là pour le recevoir comme je le voudrais. 

Pendant ce temps, que deviennent les affaires 
d'Italie? Elles boitent plutôt qu'elles ne marchent. 
L'armée est toujours à San-Paolo, ce n'est pas Rome.. 
Le proverbe a menti : tout chemin n'y mène pas. 

C'est triste pour notre armée d'être arrêtée par 
une telle tourbe, la première fois qu'elle prend sé- 
rieusement les armes en Europe. 



— 204 — 

Nous sommes loin de la paix et de la tranquillité, 
mon pauvre frère, plus encore de la véritable gran- 
deur et de la gloire. Notre pays est en décadence. 
J'en suis fâché pour l'auguste corps auquel tu ap- 
partiens : nous devons ces malheurs surtout aux 
avocats. Avec la nouvelle loi électorale, l'Assemblée 
sera empoisonnée de petits avocats, de petits méde- 
cins, de petits propriétaires, et tout cela ne fait ni de 
grands orateurs ni de bons représentants. 

L'Afrique est comme la France, elle craque avant 
de s' entr' ouvrir. Sera-ton donc obligé de renvoyer 
Bugeaud et cent mille hommes, si l'on ne veut pas 
être chassé d'Afrique? 

Écris-moi toujours à Alger, ma Louise me fera 
passer tes lettres. 



AU MEME. 



Au bivouac, sur l'Oued-Djemma, le 25 mai 1849. 

Cher frère, il est tard, je suis fatigué. Je t'écris 
pour te donner seulement de mes nouvelles, et te 
dire que, selon mon usage, j'ai battu les Kabyles. Ils 
croyaient avaler ma petite colonne de quatorze cents 
baïonnettes avant ma jonction avec la grande co- 
lonne. Ils se sont tournés tous contre moi et je les 
ai bien mal menés le 21. Le 21, après la jonction, 
quand il a fallu enlever les positions qui défendaient 



— 205 — 
le coldeTizy, j'ai fait la besogne avec trois batail- 
lons. 

J'aurai terminé mes opérations vers le 5. 

Le maréchal m'écrit qu'en cas de guerre, il me 
demandera au gouvernement. 



A M. CHARDRON, CHEF DE BATAILLON EN RETRAITE 1 , 



Au bivouac, sur l'Oued-Djemma. le 29 mai 1849. 

Mon cher Ghardron, votre lettre du 9 m'est arri- 
vée hier à mon bivouac. Elle a été reçue avec un vif 
plaisir. Il y a dix jours que je patrouille dans le plus 
horrible pays du monde. Figurez-vous des pains de 
sucre mis à côté les uns des autres. Malgré ces diffi- 
cultés, j'ai eu trois belles et sérieuses affaires, où j'ai 
fort mal traité les Beni-Seliman et leurs alliés. J'ai 
eu quatre officiers tués, quatre blessés légèrement, 
douze hommes tués, et j'ai envoyé une cinquantaine 
de blessés à Bougie. Vous pouvez juger que tout cela 
a été assez chaud. J'en ai encore pour une vingtaine 
de jours avant de rentrer à Alger. 

Ce que vous me dites de votre réunion prépara- 
toire m'afflige sans m' étonner. Tous les honnêtes 

1 M. Chardron est l'ancien chef de bataillon au 64 e de ligne, dont il 
est question dans les lettres écrites de Blaye et de Bordeaux. Il était 
resté l'ami du Maréchal. 



— 206 — 
gens font comme vous ; ils se dégoûtent et se retirent. 
Qu'arrivera-t-il? C'est qu'en laissant la place aux 
ennemis intérieurs, au lieu de lutter contre eux, ils 
ouvrent la porte de l'Assemblée et du pouvoir aux 
rouges et aux niveleurs. Il faut lutter, morbleu ! par- 
tout et vigoureusement, et la victoire restera aux 
honnêtes gens. Voilà ce qu'il faudrait crier sur les 
toits. 



A M. LUROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac, sur l'Oued-Djemma, le k juin 1849. 

Les Russes sont en Allemagne, les Hongrois mar- 
chent contre les Russes; les Italiens se défendent et 
se déchirent; nos armées font la grimace, l'arme au 
bras, en Italie ; les élections nous envoient l'huile et 
le feu; je me grille en Kabylie plus au soleil qu'au 
feu des Kabyles dégénérés, car leur pays est une 
forteresse que quinze hommes défendraient contre 
une armée ; et, au milieu de tous ces sujets de cor- 
respondance, sans compter le changement de minis- 
tère, tu restes impassible et tu n'écris pas une ligne à 
la pauvre Afrique. 

Le courrier m'est arrivé cette nuit: rien de toi, 
rien de Paris, de son esprit, de ses craintes, de ses 
espérances, s'il est encore permis d'espérer par le 



— 207 — 
temps qui court et les affaires qui se font. Avant 
peu, si l'on n'y veille, vous serez débordés. Les 
Russes, Autrichiens et Prussiens me préoccupent 
moins que les ennemis intérieurs, dont le nombre 
s'accroît chaque jour. Vois les élections. Quelques 
exclusions, toutefois, me donnent à penser et à rire ; 
elles frappent sur des fondateurs et des plus.... pro- 
visoires. Croyez donc à quelque chose ! Mais je dé- 
plore l'élection des sous-officiers, c'est la ruine de 
l'année. Les rouges savent bien ce qu'ils font, ils 
frappent au cœur. Nous avons perdu notre robe 
virginale. 11 n'y a plus de discipline possible, par- 
tant plus d'armée. 

Après quelques combats, de grandes courses, des 
tours de force en fait d'enlèvement de pics et de 
positions, la confédération des Beni-Seliman est bri- 
sée. Des quatorze fractions composant cette tribu, 
douze ont fait leur soumission ; les deux autres vont 
y venir. Après-demain nous serons sous Bougie, et, 
le 8, je repartirai pour l'ouest avec ma colonne. 
Tout sera terminé vers le 14, et le 16 je serai de re- 
tour à Alger. 

Le maréchal Bugeaud est à Paris? Que fera-t-on 
de lui? Un ministre, un général en chef? 11 sera 
bien partout. Mais à Paris la popularité est chère à 
acquérir et ne dure pas longtemps. Vois Ghangar- 
nier, les rouges le craignent et ils s'acharnent après 
lui. Ils en tueront bien d'autres. 

Que fait le Président? Qu'en disent Paris, la 
France? Si l'on avait du moins l'esprit de se rallier 



— 208 — 
à lui , on résisterait au Rouge qui déteint sur tout. 

Au reste, je me porte bien. J'attends les événe- 
ments. Je me sens assez de force et de cœur pour 
ne reculer devant aucun. J'espère les traverser avec 
bonheur. 

A quoi pense donc Bedeau? Il ne monte à la tri- 
bune qu'ému et pleurant. Que signifie son élégie sur 
la tentative de viol de la Constitution? Est-ce qu'il 
veut épouser la Constitution? Comme avec de l'es- 
prit, les mieux pourvus sont quelquefois maladroits ! 

Pourquoi donc Lamoricière refuse-t-il le porte- 
feuille de la guerre? Qu'y a-t-il là-dessous? Le pre- 
mier courrier sera intéressant; d'abord il m'appor- 
tera tes lettres, je l'espère. 

Le choléra vous quitte, mais en partant il emporte 
le dernier souvenir des roses de l'Empire. M n,e Ré- 
camier va ouvrir ses salons sous les bosquets de 
l'Elysée; elle le préférera au paradis, c'est plus 
poétique. 

Nous avons, même dans les montagnes, une cha- 
leur terrible. J'étais, hier, entre Bougie et Djidjelli; 
j'ai pu voir les maisons blanches de Djidjelli, cela 
m'a fait plaisir. Si le gouvernement veut me donner 
cinq mille hommes au printemps prochain, je lui 
soumets tout entre ces deux villes ; mais où serons- 
nous le printemps prochain? 

Embrasse tes enfants et les miens, mon frère et 
sa femme ; comme il y a longtemps qu'ils ne m'ont 
écrit ! 



109 — 



AU MB. ME. 



An bivouac, sous Bougie, le 15 juin 18^9. 

Cher frère, mon expédition est terminée : Bougie 
vivotera tranquille pendant un an et, à moins d'évé- 
nements qu'on ne peut prévoir, elle est garantie du 
blocus qui la menaçait sérieusement. 

L'année prochaine, si cela est possible et si je suis 
en Afrique, choses douteuses, il me faudra venir 
passer ici au moins deux mois avec une colonne de 
quatre à cinq mille hommes, et je réponds de dompter 
les Kabyles et de rendre le cercle aussi soumis, 
aussi sûr que la plaine de la Mitidja. Si le gou- 
verneur le veut, je lui rendrai les communications 
faciles de Djidjelli à Dellys et je lui ferai sa route de 
Bougie à Sétif, c'est-à-dire que je lui livrerai toute 
la Kabylie. 

Les Kabyles ne sont pas si méchants qu'on les 
fait. Je les ai chassés de positions inexpugnables 
par leur nature et qu'ils avaient pris soin de forti- 
fier. Je les ai poursuivis sur des pics inaccessibles, 
où ils disaient que les aigles seuls venaient les visiter. 
Nous ne sommes pas des aigles et nous y sommes 
montés en battant la charge. Nous n'avons eu que 
deux tués, cinq officiers et vingt-deux soldats bles- 
sés. Nous aurions dû y laisser cinq cents hommes et 
ne pas réussir. 

h. 14 



— 210 — 

La défaite et la soumission entière des Beni- 
Seliman a produit un excellent effet. On les regar- 
dait comme invincibles, c'était la tête de la révolte. 
J'ai coupé cette tête, la révolte est tombée. En deux 
mots, voici les résultats : la tranquillité de Bougie 
assurée, 60,000 francs d'impôts rentrés dans les 
caisses de l'Etat, les frais de la guerre payés par 

l'ennemi et un pont jeté à ses frais sur le 

C'est assez bien par le temps qui court. 

Demain, je me rembarque, je serai le 17 auprès 
de ma femme, récompense qui m'est bien chère et, 
je t'assure, bien désirée. 

Quelles nouvelles de France par le dernier cour- 
rier ! Quel début dans l'Assemblée législative ! Le 
plan de la Montagne est de se montrer toujours fu- 
rieuse. Et vous ne trouverez pas un homme pour 
mettre le holà? Ils poursuivent Changarnier avec 
acharnement, parce qu'ils le sentent capable de les 
exterminer; il le fera et fera bien. La France lui 
devra de grandes actions de grâces. 

Le maréchal n'a donc pas voulu entrer au cabi- 
net ? Il ne doute pas de la guerre, il la doit désirer 
même, tant il la croit utile au salut de la France. 
Que n'y a-t-il eu, pour son repos, plus d'exclusions 
de la Chambre, parmi ces intrigants qui ont escamoté 
la révolution de Février. 

Après tout, frère , ces événements qui nous en- 
tourent et nous pressent peuvent éclater et nous 
couvrir de ruines. Ou la France s'en tirera par des 
victoires et des gloires nouvelles, et l'on verra sortir 



— 211 — 

de nos luttes un gouvernement qu'on ne peut définir, 
mais digne et raisonnable ; ou vaincus, déchirés par 
la guerre civile, nous deviendrons la proie de l'Eu- 
rope : et cet avenir, je ne le verrai pas se dérouler 
devant moi, je serai tombé sur quelque champ de 
bataille... 



A M. ADOLPHE DE FOUCADE. 

Au bivouac, sous Bougie, le 15 juin 1849. 

Cher frère, voilà un siècle que je ne t'ai écrit. 
Depuis un mois je perche sur les montagnes et les 
pics de la Kabylie : notre frère te donnera l'histo- 
rique de mes opérations. Mes résultats sont bons, je 
m'embarque demain pour Alger; après un mois d'ab- 
sence, je vais rejoindre ma femme chérie. Tu com- 
prends le bonheur que j'éprouve. Quelle bonne chose, 
un bon ménage, une femme qu'on aime ! Tu le sais, 
c'est le paradis sur la terre; ceci dit, sans mépriser 
l'autre. 

Et toi, frère, que fais-tu? Cette révolution, qui 
marche de fautes en ridicules, comment te traite- 
t-elle? Aussi mal que tout le inonde. Encore si nous 
avions la guerre! Je ne la désire pas pour moi, soldat, 
traîneur de sabre, comme tu voudras ; mais c'est 
l'unique moyen de relever l'armée qui se perd et s'en 



— 212 — 

va, l'armée qui seule peut sauver la France. La 
garde nationale ne vaut rien : elle se serait peut-être 
battue et mal battue quand elle avait quelque chose 
à perdre ; mais, aujourd'hui, chaque jour amène sa 
ruine, et qui veut se battre pour l'inconnu ! 

Oh î le barreau, quel mal il nous a fait et nous ré- 
serve encore î 

Vas-tu à Taste cet été ? C'est, je crois, ce que tu as 
de mieux à faire. Je vais passer le temps des chaleurs 
à la campagne , Louise y sera bien. Ici, j'ai eu la 
ressource des bains dans cette magnifique baie de 
Bougie. Si nous y étions tous les trois, quel délicieux 
plaisir ! Pauvre frère, il y a déjà plus d'un an que 
je ne t'ai embrassé... adieu, écris-moi, embrasse 
mes enfants quand tu les verras... 



4 M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 20 juin 18Zj9. 

Cher frère, en arrivant ici, je trouve ta lettre 
du 11. J'ai appris à mon passage à Dellys et par les 
Arabes l'affreuse nouvelle de la mort du maréchal 
Bugeaud. T' exprimer ma douleur est impossible. Je 
l'aimais comme on aime un père, et jamais fils n'a 
ressenti pareille angoisse. Depuis le 17, je suis ma- 
lade de chagrin. Tout le bonheur que j'avais à re- 



— 213 — 

joindre ma femme a été troublé par cette catastro- 
phe. Je viens d'écrire à la maréchale, à Feray; Louise 
écrit à Léonie. Frère, Dieu s'est retiré de la France. 
La France a compris la perte qu'elle a faite. Tout le 
monde pleure le maréchal, excepté, si tu le veux, 
quelques envieux qui ne lui allaient pas à la cheville, 
et les Rouges, heureux d'avoir remporté sans combat 
une éclatante victoire. 

Mourir du choléra, quand les champs de bataille 
de l'Europe allaient s'ouvrir devant lui; mourir, 
quand de lui seul, peut-être, dépendait le salut de la 
patrie ! C'est affreux à penser, frère. 

La maréchale doit être h Paris. Porte chez elle les 
deux lettres que je joins ici ; si elle était partie pour 
Excideuil, mets-les sous enveloppe à son adresse. 

Aucune idée d'égoïsme , aucun sentiment person- 
nel ne se mêle à la douleur profonde que j'éprouve. 
Le maréchal me laisse assez haut pour que je puisse 
m'élever encore sans lui. Mais, comme Français dé- 
voué à mon pays, amant de sa gloire et de sa pros- 
périté, je verse des larmes de sang. Quelle destinée 
est la nôtre, et quand notre sort est marqué, comme 
il faut baisser la tête ! Nous attendons avec anxiété 
les nouvelles de Rome et de Paris. Un siège meurtrier 
d'un côté, l'émeute grondant de l'autre : quelle sera 
la fin de tous ces drames? Je voudrais être en Italie, 
je voudrais être partout où je crois que je pourrais 
servir utilement. Les événements sont bien rétrécis 
en Afrique, comparativement à ce qui se passe en Eu- 
rope. Je ne puis me défendre d'un sentiment de 



— 2ift — 

crainte qui part de mon peu de confiance dans les 
hommes dirigeants. Si les rouges l'emportent, frère, 
je m'en irai; advienne que pourra, je ne servirai pas 
contre ma conscience et mon cœur, à moins que l'é- 
tranger ne souille notre sol sacré. 

Adieu, frère, embrasse ta femme et nos enfants, 
et que Dieu vous préserve tous de l'affreux fléau qui 
vient de nous priver d'un homme que je pleurerai 
toute ma vie. 



AU MÊME. 



Mustapha, le 9 juillet 1849. 

Cher frère, nous avons reçu ta lettre. La pauvre 
maréchale ne se consolera jamais de ne pas avoir as- 
sisté aux derniers moments de son mari. Le maréchal 
avait envoyé le capitaine Saget, son aide de camp, 
à Marseille pour conduire ces dames à la Durantie, 
où il avait l'intention d'aller après le mieux trompeur 
qu'il a éprouvé, et c'est là, à la Durantie, que la fatale 
nouvelle sera arrivée. La maréchale est attérée. Son 
désespoir est sombre et concentré, elle donne de sé- 
rieuses inquiétudes à ses enfants. Léonie supporte la 
perte immense qu'elle a faite avec plus d'énergie ; elle 
est enceinte et sa santé résiste. Feray a été forcé de 
rejoindre son régiment qui est sur le Rhin. Voilà où 



— 245 — 

en sont les choses pour la triste famille. Je n'ai pas 
encore reçu de nouvelles directes; mes lettres ne sont 
arrivées que tardivement à la Durantie, puisqu'elles 
ont passé par Paris. Pour moi, frère, je ne m'accou- 
tume pas à ce malheur. Chaque jour, chaque nuit, 
je pense au maréchal. Mon cœur saigne. Je le regrette 
plus encore pour la France que pour moi, qui perds 
un si précieux ami. 

Nous sommes donc enfin dans Rome ! Nos embar- 
ras commencent. Qu'y ferons-nous? Quelles condi 
tions imposerons-nous ou nous imposera-t-on? 



AU MEME. 



Alger, le 19 juillet 1849. 

Cher frère, je viens de recevoir une lettre de mon 
fils fort gentille et très-pressante. Mon Adolphe a le 
plus grand désir de venir en Afrique : il le demande 
comme une récompense promise à ses efforts. Sa 
lettre s'efforce d'être logique: il appelle sa petite 
mère à son aide, etc. 

Nous voudrions de grand cœur ce qu'Adolphe dé- 
sire ; mais la raison parle et doit être écoulée. L'an- 
née est mauvaise, la chaleur excessive, il y aura en 
automne force maladies, le choléra peut être... Cela 
m'effraye. D'un autre côté, nous craignons que noire 



— 216 — 

Adolphe ne soit trop excité, trop exalté par les plai- 
sirs qu'Alger lui réserve. 

Le spectacle de la position élevée du père peut 
fausser les idées du fils, lui ôter le goût d'un travail 
nécessaire, faire manquer la réception de Saint-Cyr. 
Toutes ces considérations donnent à penser. Tu 
connais Adolphe mieux que moi, tu vois mes crain- 
tes. Je te laisse la décision. J'écris à mon fils que tu 

causeras avec lui Le meilleur est de t'envoyer ma 

lettre. 

En vue d'un succès ou d'un insuccès d'examen, le 
mieux n'est-il pas d'attendre à l'année prochaine, et 
de réserver le voyage comme un appât puissant? 

Si Adolphe n'est pas reçu en 1850, il faudra pren- 
dre un parti, et le parti nous le mûrirons ici. 

Les chaleurs continuent, et tu ne nous écris pas 
pour nous rafraîchir le sang. Je suis un peu souf- 
frant ; toujours les entrailles. J'ai dîné hier avec 
Paturot-Reybaud; je l'ai trouvé d'une simplicité 
naïve et spirituelle du meilleur goût, c'est un aima- 
ble homme, le connais-tu? 



AU MÊME. 



Mustapha, le 10 août. 1849. 

Cher frère, nous revenons de la mer à sept heures 
du matin avec une chaleur à cuire un bœuf. Le si- 



— 217 — 

rocco soufflait, au grand désespoir de ma femme : 
mauvaise année. 

Les Arabes s'agitent et Ton choisit ce moment 
pour nous ôter deux régiments; le gouverneur es- 
père mener l'Afrique et dominer les événements de 
son cabinet où il travaille beaucoup... c'est une er- 
reur. On parle toujours de le remplacer, mais la ma- 
tière manque. Nous vivons des bruits de France. 
C'est notre ministre qu'on donne pour successeur à 
Molitor à la Légion d'honneur. La difficulté sera de 
trouver un ministre avec la position faite à Changar- 
nier. Il a été question de Bedeau ; soit ! 

Notre expédition du printemps a reçu quelques 
croix et la promesse de quelques grades. 

As-tu lu dans les journaux ma lettre au maréchal 
Reille, et le manifeste de la commission pour le mo- 
nument à élever au maréchal Bugeaud? Le mani- 
feste est dans l'Jkhbaràub, ma lettre dans celui du 7. 
Nous avons déjà près de 10,000 fr., ce n'est pas 
assez. Eussions-nous 30,000 fr. , nous ne ferions pas 
grand' chose. 

Les affaires politiques ne vont pas vite ; mais la 
révolution, qui partout a montré son nez, commence 
partout aussi à rentrer dans son trou. Nous sommes 
les derniers à jouir de son absence. Qu'il est triste 
de penser que longtemps encore nous pouvons nous 
traîner dans cette ornière ! 

Que font mes enfants? Parle-moi de mes neveux: 
que fait Delattre?Travaille-t-il? Promet-il un homme? 

Je vois souvent Vialard, notre camarade d'enfance 



— 218 — 

de la pension Lecomte*. 11 me parle de toi. C'est un 
homme d'esprit. Il est de la commission consultative 
de la subdivision et de la commission pour le monu- 
ment. Je les préside toutes deux. 

Forcade et sa femme sont-ils partis pour ïaste? 
Comment va notre bonne mère? Adieu, frère, écris- 
moi longuement. 



AU MEME, 



Alger, les 9 et 19 septembre 1869. 



Frère, quand ma Louise a terminé ma lettre in- 
terrompue par la maladie, j'étais fort avarié et je ne 
suis pas trop robuste encore, quoiqu'en voie de con- 
valescence, je Fespère. Cette année est maudite 
comme son aînée. Je ne crois plus au bien ni au bon- 
heur en république. Si je me portais bien j'en serais 
surpris. Nous sommes donc dans de mauvaises con- 
ditions de santé. Nous avons tous un dérangement 
qui rentre dans la famille des cholérinettes, précé- 
dant les cholérines, lesquelles précèdent le choléra. 
11 sévit à Marseille; nous avons des cas à Alger. Je 
ne m'en effraye point, j'attends. J'ai pour moi l'ex- 
périence; puisque je me suis tiré du vrai morbus, 



1 Le Maréchal avait passé quelque temps dans cette pension, au- 
jourd'hui l'institution Jubé, avant d'entrer au lycée Napoléon. 



— 219 — 

j'enterrerai les autres. Très-fataliste en beaucoup de 
choses, je crois que' ceux qui sont marqués par Dieu 
pour mourir cholériques doivent subir leur destin, 
mais je ne les livre pas sans combat. J'ai beaucoup 
médité sur le choléra, beaucoup lu ce qui a été écrit 
sur cette affreuse, si peu connue et formidable mala- 
die, devant laquelle les médecins les plus forts se 
croisent les bras en ordonnant au hazard ; je me suis 
arrêté à la cure par les moyens homœopathiques. J'ai 
fait venir l'instruction du docteur Chargé et sa phar- 
macie portative. Je soigne ma famille, ma maison, 
mes amis auxquels je cherche à infiltrer ma foi (ouf !) ? 
mon moral surtout. Tu le sais, c'est la foi qui sauve ; 
il faut l'avoir pour soi et du moins pour les autres, 
il faut dire qu'on l'a. Mon Dieu, si mon homœopa- 
thie ne fait pas de bien, elle ne fera pas de mal 
comme l'on dit, et je saurais y ajouter les moyens 
curatifs extérieurs dont je connais la bonté. 

Je prends la résolution de ne plus passer l'été en 
Afrique. Juillet, août, septembre, me verront en 
France aux eaux de Vichy ou des Pyrénées. J'en ai 
besoin, toi aussi. Nous y serons ensemble. 

Les Arabes nous tiennent en éveil. J'opine pour 
qu'on patiente jusqu'au printemps; en automne, en 
hiver, on fait de triste besogne. On est trop à la 
merci du temps. 

Les nouvelles politiques sont bien pâles. Quand 
verra-t-on clair dans l'avenir ? Quand ne se noiera- 
t-on plus dans un océan de conjectures, de supposi- 
tions, d'espérances, d'impossibilités? L'incertitude 



— 220 — 

est le plus réel des maux. Au moment d'aborder un 
danger inconnu, le cœur peut battre; mais en face 
dé ce 'danger, on redevient calme. 

Ta femme, tes enfants, comment vont-ils? Em- 
brasse-les pour moi, et de cœur, et Louise, et Adol- 
phe, et mon frère, et sa femme. La mienne vous dit 
un million d'amitiés. Je voudrais bien être sorti de 
tous les choléras pour la retrouver souriante et heu- 
reuse. Elle craint pour moi, je ne crains que pour 
elle, et ces idées n'amènent pas le rire sur les lèvres. 
Il faut avoir foi en Dieu et en son étoile. 

Adieu, frère, je t'aime bien. 



A M. ADOLPHE DE FOUCADE. 

Alger, le 3 octobre 1849. 

Te voilà encore plus campagnard à Taste que tu 
ne l'étais à Boissy-Saint- Léger, mon cher frère. Tu 
vas t'enfoncer dans les cuves et tourner les pres- 
soirs; tu auras beau faire, tu ne seras jamais aussi 
gros que Bacchus. 

Je suis en convalescence, convalescence longue et 
pénible, qui se traîne et m'ennuie fort. J'ai été vigou- 
reusement touché, toujours le même côté faible, gas- 
tralgie et inflammation des intestins. Je ne me réta- 



— 2*21 

blirai qu'après avoir passé une ou deux saisons aux 
eaux de Vichy. Alger est fort triste : on se soigne, on 
se renferme, on ne S3 voit pas. Nous faisons" quel- 
ques promenades en voiture. Je ne suis pas encore 
en état de monter à cheval. Tu sais comme le repos, 
la diète et le lit me vont. J'ai fait des cuves de mau- 
vais sang depuis deux mois, et cela ne me rend pas 
la santé. 

Tu es auprès de notre bonne mère. Soigne-la bien, 
et embrasse-la chaque matin pour nous. A quelle 
époque viendras-tu à Paris? 

Retourneras-tu à ton palais? Je t'avoue que je 
n'aime pas t'y voir comme avocat. Je préférerais 
pour toi la magistrature. Le parquet surtout te con- 
viendrait. En trois ans tu peux être avocat général à 
Bordeaux. Gela te mène à tout, cela t'ouvre les 
portes de l'Assemblée. A ta place, je ne viserais qu'à 
cela, comme moi je vise plus tard à commander la 
division de Bordeaux, si nous n'avons pas la guerre, 
bien entendu. 

Nous sommes appelés à vivre dans un triste siècle, 
et j'avoue que je suis aussi saoul que possible des 
hommes et des choses. Di mellora... Toi, tu en ver- 
ras peut-être ; moi, je n'ai jamais autant désespéré de 
la patrie... 



— 222 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, les 3 et 9 octobre 18^9. 

Cher frère, nous sommes rentrés à Alger depuis le 
29 septembre, reçus par le choléra qui nous tient 
toujours. Mon pauvre notaire, M. Barrois, atteint 
hier, sera mort ce soir. Je le regrette, c'était un 
brave et honnête homme. 

Je reçois ta lettre des 22-26. Je ne te laisserai pas 
dans l'inquiétude, c'est une trop mauvaise condi- 
tion... J'attendrai ma troisième étoile en Afrique, 
puisqu'il faut qu'elle arrive là ; mais je sens dans 
mon cœur toute généreuse ambition prête à s'éteindre. 
Je ne ressusciterais que si j'entendais le canon russe 
ou prussien, et, en vérité, je ne crois plus à la guerre. 

Les Autrichiens ont le beau rôle en Italie, les 
Russes en Hongrie, les Prussiens chez eux, le roi 
de Naples chez lui, il n'y a que nous qui n'ayons de 
rôle nulle part. 

Quoi ! les cartes se brouillent en Turquie ! Je m'en 
réjouis. Je ne parle plus de Rome, c'est affaire ré- 
glée ; mais que je serais heureux de frapper sur la 
Russie, conjointement avec l'Angleterre! Le ciel 
nous devrait cette compensation. 

Par ici, un bon coup de main nous a débarrassés 
du faux Bou-Maza. 11 est probable que «nous ne se- 
rons pas obligés de sortir avant le printemps. 



— 223 — 

Herbillon va opérer dans l'Aurès où il trouvera 
de la résistance. La mort du brave Saint-Germain a 
exalté les Kabyles; dans tout le sud "l'agitation est 
extrême. La position n'est pas rassurante : on nous 
retire du monde ; nos hôpitaux sont encombrés ; on 
ne comprendra toutes ces fautes que devant des ca- 
tastrophes d'où sortira un mal irréparable. Le ma- 
réchal Bugeaud n'est plus là pour reconquérir l'Afri- 
que. Il est vrai qu'Abd-el-Kader n'y est plus pour la 
défendre... S'il revenait, et qu'on nous laissât dans 
de telles conditions, avant six mois nous en serions 
réduits au littoral. 

Et toi, tu pêches! N'as-tu pas de honte, au milieu 
de la tourmente politique et des malheurs publics !. . . 
Comme tu dois être dans un beau calme, tous les 
écoliers étant rentrés aux classes. Tu restes avec tes 

Momaques, comme dit Eugène Sue Quel affreux 

mot ! Adieu, frère, je t'aime de cœur. 



AU MEME. 

Alger, les 2k et 29 octobre 1849. 

Cher frère, le gouverneur est de retour d'une 
tournée dans l'ouest, et je suis descendu de mon 
trône intérimaire. Je n'en suis pas fâché ; c'est la 
responsabilité sans la direction. J'aime mieux le re- 



— 224 — 

pos Le repos, les Arabes m'ont bien l'air de ne 

pas vouloir nous le laisser longtemps. L'est, le sud 
nous menacent et s'agitent. Dans les Zibans, l'éten- 
dard de la révolte est levé. Le général Herbillon 
fait le siège d'une mauvaise oasis qui tient cinq 
mille hommes en échec. Zaatcha se défend avec l'é- 
nergie du fanatisme. Nous perdons beaucoup cle 
monde. Cela commençait le 8 ; ce n'est pas fini le 13, 
siège plus long que celui de Constantine. Canrobert 
a dû partir; je lui ai envoyé un fort bataillon du 16 e 
et un escadron. 

Dans la Kabylie, nous avons, tu le sais, tué un 
chérif, le faux Bou-Maza; il en est repoussé trois, 
tous prêchant la guerre sainte. L'ouest a son ennemi, 
c'est le choléra. Le jardinier de notre maison de 
campagne a été enlevé en cinq heures. Gomme je 
suis content d'être rentré à Alger! Cette mort aurait 
pu effrayer Louise. 

Qu'est-ce que cela? M. Thiersqui se bat en duel ! 
Cavaignac qui se perd dans les nuages comme un 
homme incompris ! Montalembert qui prêche en père 
de l'Église! Et Victor Hugo! Grand Dieu! quel 
mauvais vent a soufflé sur les poètes ! 



225 



AU MEMF. 



Alger, le 2 novembre 1849. 

Je reçois ta lettre du 25, cher frère. Ne te tour- 
mente pas de ma santé; mon état n'a rien d'inquié- 
tant. Je ne veux pas quitter l'Afrique ; on ne pourrait 
pas me donner en France la position que j'ai ici : je 
ne veux pas perdre les deux années que j'y ai semées 
pour mon avenir. Nous allons voir sous peu sans 
doute la fin des affaires de l'est. Le 27, Herbillon 
n'était pas dans Zaatcha. Cela pourrait bien devenir 
grave. 

Que dis-tu des séances de la chambre et de la 
haute cour? Quel spectacle ! 

Notre politique extérieure n'en est pas plus claire 
ni plus prompte. Tout s'arrange autour de nous, et, 
pour nos péchés, nous sommes condamnés à vivre 
et à mourir républicains malgré nous. Nous l'a- 
vons bien mérité. 

Mon pauvre frère , je vois toujours l'avenir som- 
bre. Avec la guerre , j'aurais eu quelque espoir ; 
j'aurais bravé tout, fait face à tout : j'ai foi en moi; 
mais la paix nous étrangle. C'est le terrain des in- 
trigants, des esprits médiocres, des faiseurs et des 
phraseurs; ce n'est pas le mien. 

Le pauvre colonel Claparède, mon ami de trente 
ans, vient de mourir à Alger, enlevé en six jours par 

II. 15 



— 226 — 

une fièvre cérébrale. Cette mort m'a beaucoup 
peiné ; cependant il est plus heureux que nous : plus 
d'inquiétudes, plus de soucis. 

Louise va bien et t'embrasse, ainsi que sa sœur et 
tous les petits ; je fais comme elle. 



AU MEME. 



Alger, les 10 et 15 novembre 18/iy. 

Je crois, cher frère, que ma position va changer. 
Le gouvernement de Gonstantine passera en d'autres 
mains, et c'est un fardeau qui doit m'échoir : lourd 
fardeau, car tout est à faire ou à refaire dans cette 
province; mais je me sens de force, et j'accepterai. 
C'est un déplacement considérable, une grosse dé- 
pense, mais c'est un avancement certain. C'est la 
troisième étoile dans dix-huit mois et de la réputa- 
tion. Cela peut me mener plus loin encore, et il faut 
songer aux enfants et à l'avenir. 

Que dis-tu du changement de ministère? Notre 
ministre est peu africain, mais spirituel. Qu'il me 
nomme à Constantine, il fera bien; d'ailleurs il me 
connaît. 

Zaatcha tient toujours. On se fait tuer du monde 
sans y entrer. Nous perdons de bons officiers et de 
bons soldats par le feu et les maladies. 



— <m — 

Je reçois ta lettre du 3. Je pense exactement 
comme toi. Le Président a bien fait de changer son 
ministère; sa position n'était pas acceptable. Mais 
que veut-il, et surtout que peut-il ? et où allons-nous? 
Ah î monsieur Barrot ! 



A M. DE FORCADE. 

Alger, le 22 novembre 1 849. 

Cher Adolphe, M. Dufourc d'Antist fils m'a re- 
mis ta lettre hier. Je l'ai accueilli comme un ami de 

toi et de Ghamblain J'ai lu avec un vif plaisir 

les détails que tu me donnes sur ta position au bar- 
reau de Paris. Certes, elle est loin d'être mauvaise 
et promet de s'améliorer encore ; mais, que veux-tu 
que je te dise, le siècle m'a profondément ulcéré 
contre les avocats. 11 y a parmi eux tant de gens 
de mauvaise foi politique que, bien que deux frères 
tant aimés de moi fassent partie de ce corps, je ne 
puis m'empêcher de l'avoir en aversion. Combien à 
désigner qui, toujours prêts à plaider la cause de 
l'insurrection et à la légitimer, ne sont pas pour faire 
aimer la robe par les gens loyaux et sincères. 

Yois-tu, je te préférerais simple juge et ne devant 
arriver que tardivement à la cour, plutôt que le pre- 
mier et le plus riche des avocats de Paris. Je sais 



— 228 — 
bien que c'est un tort de généraliser; je sais qu'il 
y a d'honnêtes et généreux avocats, puisque vous 

l'êtes: mais apparent rari nantes et l'immense 

majorité dans toute la France est bonne à pendre. 
C'est un amas de tracassiers, de parleurs et de ré- 
volutionnaires quand même. C'est aux avocats que 
nous devons les malheurs de 1848. Que Dieu leur 
pardonne ; pour moi je ne leur pardonnerai jamais. 
Vienne le jour de la revanche, ils s'en apercevront. 
En résumé, ne reste pas avocat, entre dans la ma- 
gistrature, c'est ton lot, c'est ta place ; passe par les 
parquets si tu veux, mais sois magistrat. Je sais bien 
qu'il vaudrait mieux que la magistrature te vînt 
chercher, mais le fera-t-elle? Elle peut craindre un 
refus. Il faut faire connaître au moins tes intentions, 
tes désirs. Ne laisse pas échapper l'occasion si elle 
se présente. Mon frère a dû te parler de mes espé- 
rances. Je saurai, dans quelques jours, à quoi m'en 
tenir sur la division de Constantine. C'est un héri- 
tage que peu m'envient, car je le prends dans des 
conditions peu séduisantes. 

Quand tu verras mes enfants , dis-leur que je 
compte sur leurs efforts ; fais bien comprendre à 
Adolphe l'importance de son admission à Saint- Cyr ; 
fais-lui voir le sac et le mousquet suspendus sur sa 
tête, comme l'épée de Damoclès. 

Adieu, frère, nous pensons bien souvent à vous et 
les oreilles doivent vous tinter. Embrasse pour moi 
notre bonne mère à son arrivée. 



229 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARTS. 

Alger, le k décembre 18/19. 

Zaatcha est tombé enfin, cher frère, tombé glo- 
rieusement à cause du résultat obtenu. Huit cents 
fanatiques de tous les coins de l'Algérie sont restés 
sous les décombres, les chefs en tête fusillés. Bou- 
Zian aspirait à la succession d'Abd-el-Kader, son 
nom grandissait. Les Arabes n'attendaient qu'un 
chef: sa mort est donc un fait capital. 

La conséquence de la chute de Zaatcha, dont pas 
un homme ne s'est échappé, sera la pacification des 
Zibans et de la subdivision de Bathna. 

J'ai dîné hier chez le préfet avec M. Lestiboudois 
de la Législative. Nous avons parlé de toi et de la fa- 
mille Blazy. Il était venu me voir et m'avait dit qu'il 
te connaissait. 

M. Lestiboudois 1 m'a paru très-partisan de l'ar- 
mée et par cela même anti-civil. C'est un homme 
distingué. Je suis toujours en joie quand tu m'an- 
nonces qu'autour cle toi le petit monde et le grand 
vont selon tes désirs. Distribue mes tendresses. 
Louise, qui vous embrasse, chiffonne avec la fille 
d'un conseiller à la cour. Ces dames discutent la 
constitution délicate d'un chapeau. 

1 Ancien député, maître des Requêtes au conseil d'Ktat. 



— 230 



AU MEME. 



Alger, les 19 et 29 décembre 1849. 

Cher frère, quand ma lettre te sera parvenue, notre 
mère sera à Paris. Je te charge de l'embrasser pour 
moi et de lui faire agréer nos vœux bien ardents. 
Nous lui écrirons dès que nous saurons où elle des- 
cend. Encore une année qui passe, bien au-dessus de 
Tan 40, duquel nous étions appris à nous moquer 
depuis notre enfance, comme ne devant jamais arri- 
ver. Le voilà dépassé de dix ans ! Je ne sais com- 
bien le ciel nous en réserve encore, mais ce que je 
sais, c'est qu'ils nous trouveront toujours les mêmes, 
toujours unis, toujours avec le même cœur chaud 
et dévoué, et c'est plus qu'une consolation, c'est une 
jouissance et une force. Je t'embrasse donc, frère, 
toi, ta femme, tes enfants, notre frère et Adèle, tous 
les nôtres ; il est bien temps, une fois, que nous son- 
gions à nous réunir pour ne plus nous quitter. A 
peine général de division, je veux rentrer en France, 
j'y suis décidé. Je dois renoncer à mon congé de 
l'année prochaine. Je fais ce sacrifice à mon devoir, 
un peu à mes intérêts, il ne faut pas quitter la place. 
Adieu, frère, Louise et moi nous t'aimons de cœur. 



— 231 



A M. MARCHAND, CONSEILLER D'ÉTAT*. 



Alger, le 29 décembre 1849. 

Mon cher Armand, je viens de lire dans les jour- 
naux ta nomination d'officier de la Légion d'hon- 
neur. Je m'en réjouis, et je t'en fais mon bien sin- 
cère compliment. Si la République ne faisait que des 
actes comme celui-là, on lui pardonnerait presque. 

Voilà bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai 
serré la main. Je t'avais vu reprendre ta place au 
conseil d'État. Je n'avais pas douté un instant qu'on 
ne t'y rappelât. Dans les temps même les plus ex- 
traordinaires et les moins raisonnables, les hommes 
d'une valeur réelle trouvent toujours leur place. 

Que de choses se sont passées depuis mon dernier 
voyage en France, et que de choses nous sommes 
encore destinés à voir ! Nous avons vécu au jour le 
jour, désespérant souvent de la fortune de la France, 
et il faut qu'elle soit bien forte, cette pauvre France, 
pour avoir résisté à la folie, à l'aveuglement de tous 
les intrigants qui l'ont exploitée. En sortirons-nous? 
Retrouverons-nous le crédit, la confiance, la sécu- 
rité? Dieu seul le sait, mais j'ai bien peur qu'il ne 
nous faille encore passer par de dures épreuves. Les 
honnêtes gens, les âmes droites et loyales ne valent 

1 M. Marchand était un ami d'enfance du Maréchal. 



— 232 — 

rien en révolution. Us se tiennent à l'écart, et les 
énergumènes s'agitent, travaillent, trompent les po- 
pulations, faussent leurs idées et amènent de ces 
crises terribles qui se terminent dans les rues à coup 
de fusil. 

C'est ce qui me fait rester en Afrique. Ici, je sers 
mon pays et je m'éloigne des mauvaises passions. 
J'ai commandé à Mostaganem, puis on m'a appelé à 
Alger ; aujourd'hui, il est question de me donner le 
commandement de la province de Gonstantine. Cette 
position est belle, et me conduira, d'ici à dix-huit 
mois, au grade de général de division. Une fois là, 
je verrai s'il me convient d'entrer dans la politique 
ou de rester soldat, cela dépendra des circonstances. 

Ma femme se plaît en Afrique où je lui donne 
toutes les distractions possibles. Nos santés, un peu 
éprouvées pendant les chaleurs de l'été, se sont par- 
faitement rétablies, et je ne regrette que d'être loin 
de mes enfants et de mes amis. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 29 décembre 1849. 

Cher frère, nous avons reçu vos lettres des 18 et 
19, et nous sommes heureux de voir que vous finis- 
sez tous bien l'année. La famille sera complète, 



— 233 — 

moins les deux Africains qui penseront bien à vous. 
J'attends avec patience le remaniement des com- 
mandements, bien résolu à quitter l'Afrique si l'on 
ne me fait pas la position pour laquelle chacun me 
désigne ; bien résolu, dans le cas contraire, à ne la 
point quitter avant la troisième étoile. Ganrobert 
vient d'être fait commandeur, c'est une preuve qu'on 
ne veut pas le nommer général, c'est fâcheux. On 
ne nomme que Daumas, bon choix, mais ce n'est 
pas assez. Voyons les débuts de 1850. Peu de mo- 
ments nous en séparent. Remets la lettre ci-jointe à 
notre bonne mère en l'embrassant pour nous. 



A MADAME DE FORCADE. 

29 décembre 1849- 

Chère bonne mère, tu es à Paris. Où? Je l'ignore, 
j'adresse ma lettre à Adolphe l'ancien, qui te la re- 
mettra. Tu vas finir l'année au milieu de tes enfants: 
deux te manqueront, mais ils seront auprès de toi 
par le cœur et par la pensée. Louise et moi, nous 
t'embrassons de toute notre âme, nous désirons bien 
te revoir, chère mère. Combien le temps nous dure 
depuis que nous n'avons pas joui de ce bonheur. 

Si je vais à Constantine, comme je le crois, 
mon voyage en France sera ajourné. Je ne pourrai 



— 234 — 

quitter mon poste avant la fin de 1851. La troi- 
sième étoile vaut bien ce sacrifice. Constantine ne 
sera peut-être pas un séjour bien agréable pour ta 
fille, mais j'y gagnerai plus vite mon dernier grade, 
et là gît la compensation. 11 faut penser à nos en- 
fants, à leur avenir : c'est notre préoccupation de 
tous les instants. Je ne sais si les socialistes, commu- 
nistes et autres espèces du même genre, nous laisse- 
ront un avenir ; mais je suis, avec tous les honnêtes 
gens, bien disposé à leur disputer ma part du soleil 
jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Nous ne 
nous laisserons pas esgorgiller doucettement comme 
nos pères en 1793 ; vois-tu, mère, je me ferais plu- 
tôt chef de parti, s'ils veulent absolument la guerre 
civile, nous placerons le remède à côté du mal. 

Je pense, ma bonne mère, que ton séjour pro- 
longé à Taste sera suivi d'une longue résidence en 
famille, et que tu ne vas pas songer de longtemps à 
quitter Paris. Caresse bien nos enfants. Je laisse la 
plume à Louise, et te serre contre mon cœur. 



A LA MEME. 



Alger, le 10 janvier 1850. 

Bonne mère, nous avons reçu ta lettre du 3 et les 
détails que tu nous donnes sur mes enfants et sur 



— 235 — 

toute la famille m'ont rendu bien heureux. Et toi 
aussi, bonne mère, tu dois être heureuse au milieu 
d'une nombreuse famille qui te vénère et te chérit. 
Tous les cœurs qui se pressent autour de toi et bat- 
tent à l'unisson dans une même pensée h Paris, 
comme en Afrique, te font une douce vieillesse et 
contribueront à la prolonger bien longtemps. Nous 
espérons que Dieu nous en fera la grâce. 

Nous touchons à une crise , bonne mère , et j'en 
attends le résultat, sinon sans impatience, du moins 
sans inquiétude, parce que ma détermination sage- 
ment mûrie est arrêtée. 

Si je n'ai pas le commandement de la province de 
Gonstantine, je suis décidé à rentrer en France. La 
position qu'on m'a faite à Alger blesse mon amour- 
propre et ne convient ni à mes goûts, ni h mes habi- 
tudes d'autorité et de services réels. Je sais trop 
jeune pour une sinécure, je n'en veux plus. Nommé, 
je vais à Gonstantine ; sinon je prends de suite un 
congé et j'arrive à Paris, je dis adieu à cette Afrique 
que l'on oublie, que l'on rabaisse, que l'on perd peut- 
être et où je navigue depuis quatorze ans. Tu vois , 
bonne mère, qu'avant un mois, je puis être près de 
toi et je n'ai pas besoin de te dire avec quel plaisir 
je t'embrasserai. 

Nos santés sont assez bonnes, grâce au docteur 
Chargé de Marseille, et à sonhomœopathie. Je t'écris 
pendant que Louise dort. Elle a chanté hier soir jus- 
qu'à minuit. Ma femme travaille la musique; elle a 
une charmante voix de contralto et chante des duos 



— 236 — 
avec plusieurs clames et demoiselles d'Alger très- 
bonnes musiciennes. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A TARIS. 

Alger, le janvier 1850.' 

Cher frère, ta lettre et celle de Fore a de m'avaient 
si peu satisfait au point de vue de la solution de nos 
affaires d'Afrique que j'étais décidé à m'embarquer 
demain , je venais à Paris chercher la fin d'une 
incertitude intolérable. J'en avais conféré avec le 
gouverneur, mon départ était arrêté. Une réflexion 
m'a retenu: militaire ou civil, le monde est peu cha- 
ritable ; on ne manquerait pas de dire : « Le général 
Saint-Arnaud se rend à Paris pour desservir Herbil- 
lon et prendre sa place. » Il ne me convient pas de 
me laisser donner ce vernis : j'attendrai. Un bruit qui 
prend de la consistance tend à faire croire que le gé- 
néral d'Hautpoul se réserve le gouvernement de l'Al- 
gérie. II paraît que c'est le rêve de tous les ministres 
de la guerre. Ceci rend mon voyage encore moins 
opportun, vis-à-vis du ministre, s'il songe au gouver- 
nement de l'Afrique. 

Tu vois, frère, que je commence l'année avec assez 
d'agitation , dans la pensée du moins. J'ai reçu de 
mon fils une lettre bien peinte, pas mal tournée et 
qui m'a fait plaisir. Remercie ma mère, mon frère et 



— 237 — 
toi-même du cadeau collectif de vins: nous le boirons 
à vos santés. Ma pauvre mère, quel plaisir j'aurais 
eu à la revoir ; mais il ne faut faire que des dé- 
marches réglées par la convenance et la raison. 

Je vois sans étonnement et avec un vif plaisir que 
nous avons en politique les mêmes idées, les mêmes 
répugnances. Je ne sais pas si nous avons les mêmes 
sympathies; j'ai bien peur que les miennes ne se 
puissent satisfaire de longtemps. La France est bien 
malade ; si elle en revient, ce ne sera que par une 
crise terrible. On verra l'armée du Président, l'ar- 
mée du Parlement, peut-être celle des Princes, assu- 
rément celle des Rouges et ce sera la plus dangereuse. 
J'abhorre la guerre civile et ne voudrais d'aucune 
de ces armées. Je reste donc à végéter en Afrique , 
jusqu'à ce qu'une circonstance me fasse surgir. Cette 
circonstance peut se présenter d'ici à peu de temps. 
Traversons d'abord le gouvernement de Gonstantine. 

Le soleil a reparu : avec lui, les promenades et la 
santé. Louise va bien, elle cultive le bal avec un peu 
de fatigue et beaucoup de succès, je fais mon devoir 
de mari en conscience. Je ne presse jamais ni pour 
sortir, ni pour rentrer. 

« De sa suite j'en suis, » 

comme dit le poëte qui tourne si mal. As-tu vu quel- 
que chose d'aussi violent et de plus déraisonnable 
que son discours? C'est à démolir la tribune. Je suis 
heureux de n'être pas représentant. II me serait im- 
possible de garder mon sang-froid en entendant de 



— 238 — 
pareilles théories. Cette Assemblée nous mènera bien 
loin et bien bas.... 

Adieu, cher frère, dis à la famille que je vous 
aime bien tous, qu'il m'ennuie de ne pas vous voir. 
Je ne crois pas, cette fois, que j'attende quatre ans 
ce bonheur. 



AU COMMANDANT CHARDRON, EN RETRAITE A SEDAN. 

Alger, le 20 janvier 1850. 

Mon cher ami, en 1850, comme en 18/|9 et tou- 
jours, je vous aime bien ; c'est avec un vif plaisir 
que je reçois de vos nouvelles. 

Je me porte assez bien, Dieu merci, et ma gra- 
cieuse petite femme de même. Nous faisons un char- 
mant ménage, bien uni, plein d'affection et de dé- 
vouement. Je suis aussi heureux qu'on peut l'être... 
sous la République et avec la perspective de la guerre 
civile. Il ne faut pas se faire d'illusion. Les Rouges, 
les démoc et les soc ne feront pas grâce aux honnêtes 
gens, toujours moutons et niais et présentant la 
gorge. Pour ma part, je suis déterminé à défendre 
ma peau, je ne me laisserai tondre sans ruer ni 
mordre. 

Nous vivons en Afrique, comme vous en France, 
au jour le jour. Rien de stable. Depuis trois mois on 
nous menace chaque jour d'un nouveau gouverneur. 



— 239 — 
11 est un peu question de me donner la province de 
Gonstantine. 

Mes enfants vont bien. Louise grandit et em- 
bellit. Elle est à Saint-Denis encore pour deux ans 
au moins. Adolphe est un charmant cavalier (vieux 
style). Il pioche pour entrer à Saint-Cyr. Ma mère 
vient d'arriver à Paris où elle passera l'hiver, puis 
elle retournera dans ses terres où la vie active qu'elle 
y mène convient à ses goûts et à sa santé. 

Mes frères sont heureux près de leurs femmes. 
Voilà, mon ami, la position de la famille. Et vous , 
vous gouvernez-vous comme tout bon chrétien doit 
le faire! Vous avez bien assez souffert pour trouver 
un peu de repos. Et la bonne Rosalie, comment va- 
t-elle? Adieu, monbon ami, portez-vous bien. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Alger, le 30 janvier 1850. 

Enfin, frère, j'ai reçu, le 27, ma nomination de 
commandant de la division de Gonstantine. Le dé- 
cret présidentiel est du 21. Tu apprendras cette nou- 
velle avec plaisir, car me voilà tout à fait en position. 
Pourvu que les affaires n'aillent pas trop mal, je ne 
sortirai de là que général de division dans deux ans 
au plus tard. Alors, nous aviserons. Le rappel 
d'Herbillon est peu encourageant pour les comman- 



— 240 — 

dants en chef en général, et pour son successeur en 
particulier. Je lui ai écrit pour lui témoigner toute 
ma sympathie. 

Le revers de la médaille, c'est la dépense du dé- 
placement, du voyage et de l'installation. Je pars le 
II pour Philippeville; je serai le 14 à Constantine. 
Louise viendra me rejoindre, elle est enchantée de 
sa nouvelle position. La société ne lui manquera pas. 
Je serai moins souvent absent; il me faudra courir 
pour connaître le pays, ses besoins, ses ressources, 
voir les Arabes et leur inspirer confiance. Les der- 
nières affaires n'ont pas laissé la division de Gon- 
stantine dans de bonnes conditions. 11 y manque 
l'union, l'entente et le tact des coudes. Je remé- 
dierai à tout cela. J'aurai beaucoup à faire, mais 
je réussirai. 



AU MEME. 



Alger, le 3 février 1850. 

Cher frère, j'ai reçu en même temps tes deux 
lettres. Le journal t'avait appris ma nomination. Je 
suis, en tout, complètement de ton avis. Je te l'avais 
écrit avant de lire ta lettre. Les positions élevées 
donnent la liberté d'action. Armée du Président, ar- 
mée du Parlement, je n'aimerais rien de cela, je me 
rallierais à celle qui ne voudrait pas de République 
que je n'aime, ni pour elle-même, ni pour ses formes, 



— ni — 

ni surtout pour ses hommes. La France ne lui va 
pas; la France la repousse. Après nos désordres et 
nos folies, il nous faut une main de fer pour gou- 
verner. Un passage par le régime despotique absolu 
pourra seul nous ramener à un gouvernement con- 
stitutionnel sage. Où sont les escamoteurs de Fé- 
vrier? On les cherche dans l'obscurité où ils se 
cachent. Honte éternelle pour la France; elle l'a 
déjà payée de sa ruine, elle la payera peut-être du 
plus pur de son sang. Laissez faire les Rouges. 

Je pars toujours le 11. Je me prépare tous les 
jours. Je travaille avec le gouverneur. J'étudie toutes 
les questions graves de ma province, et il y en a 
beaucoup ; mais je ne suis point effrayé et me rends 
à mon poste avec résolution. Je connais mes forces. 
Je voudrais bien qu'Adolphe fût reçu à Saint-Cyr 
cette année. Recommande-lui de bien travailler avec 
persévérance, la récompense est au bout. Dis-lui que 
je lui écrirai de Constantine. 

Me voilà, frère, dans un beau chemin. Plus j'y 
pense, plus je vois que si je réussis à Constantine, je 
m'ouvre la porte du gouvernement général de l'Al- 
gérie. Ce serait une belle fin d'une belle carrière. 
Pour cela, il faut plus administrer que guerroyer. 
Si je suis obligé de donner sur les Arabes, je le 
ferai vite, fort et bien, mais en silence. 11 y a de la 
mode en tout. La guerre d'Afrique est un peu passée 
démode. A force de le dire, on croit l'Algérie sou- 
mise. On trompe tout le monde et soi-même. Je ne 
m'y trompe pas et j'agirai en conséquence. Ton avis 

il. 1G 



— 242 — 

là-dessus, frère, et en général, une fois pour toutes, 
tes conseils sur tout. . . . 



AU MEME. 



Alger, les 5 et 10 février 1850. 

Cher frère, le général Damnas, appelé par le mi- 
nistre, se rend à Paris ; il reviendra, je pense, à 
Constantine où il doit prendre le commandement de 
la subdivision. Il s'embarque dans une heure. Il te 
verra, sans doute, je n'ai que le temps de te le re- 
commander comme un ami. Nous avons apporté 
quelque modification à nos projets ; je pars avec ma 
femme. C'est de l'inquiétude et de l'argent épar- 
gnés. Nous irons jusqu'à Bone et j'aurai visité tout 
le littoral de ma division. Nous avons reçu ta 

lettre Tu auras vu, par la mienne du 30, que je 

juge exactement ma position de la même manière 
que notre frère et toi vous la jugez. Si je réussis à 
Constantine et que je sois nommé général de divi- 
sion, je puis, en me posant comme administrateur, 
arriver à tout. Le souvenir laissé par mes prédéces- 
seurs ne m'effraye point. On n'a pu encore que faire 
peu de chose à Constantine. J'ai déjà bien médité le 
sujet ; je me plais toujours dans un travail qui m'in- 
téresse. Aujourd'hui j'ai un but: je le vois, je le touche 
et j'y marche avec assurance. Ma fortune militaire, 
celle de ma famille est là. 



GUERRE D'AFRIQUE 

(1850-1851) 



Commandement supérieur de la province de Constantine. 



Les transportés de Bone. — Expédition chez les Nemenchas 
et dans l'Aurès. — Les ruines de Lambessa et de Tebessa. 
Réflexions politiques. — Bou-Akkas. — Expédition de 
Kabylie. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Constantine, le 21 février 1850. 

Cher frère, je sais entré hier au palais au bruit 
du canon et des fanfares, par un soleil magnifique 
et de bon augure ; je l'ai accepté tout entier. 

Ce palais est féerique ; il vous transporte au milieu 
des contes réalisés des Mille et une Nuits : Louise est 
dans le ravissement. Ce palais mérite seul le voyage 
de Paris. Avis à toi , à mon frère Adolphe , à vos 
femmes. Vos chambres sont déjà préparées. 



— s&& — 

Ce matin , j"ai reçu et harangué avec assez de 
bonheur les autorités civiles et militaires. En pas- 
sant, j'ai visité Bone. J'avais laissé Louise à Phiiip- 
peville, où je suis revenu la prendre. A Stora, la mer 
était devenue furieuse ; nous avions eu le courage de 
débarquer au milieu d'un quasi-naufrage. Louise est 
un petit héros en jupon! elle n'avait pas poussé 
un cri. 

Je croyais repartir de Bone le 17, mais le vent et 
la mer en avaient décidé autrement ; je n'ai pu ren- 
trer à Philippeville que le 19. Mon commandement 
commence bien. J'ai beaucoup vu ; j'ai causé avec 
bien des gens, entendu beaucoup d'inutilités et de 
très-bonnes choses : je n'ai retenu que celles-là. 



AU COMMANDANT CHAUD [ION, EN RETRAITE A SEDAN. 

Constantine, le 27 février 1850. 

Votre lettre du 31 janvier, mon cher Chardron, 
m'est parvenue le lendemain de mon entrée triom- 
phale dans l'antique Cirtha, aujourd'hui Constan- 
tine, siège du vieux royaume de Juba, Massinissa, 
Jugurtha, Syphax, mes antiques prédécesseurs clans 
le gouvernement de cette belle et riche Numidie. 

Je suis logé dans un vrai palais, mais j'y travaille 
dix heures par jour : revers de la médaille. 



— 245 — 

Je suis bien fâché d'avoir une mauvaise nouvelle 
à vous apprendre au sujet du maréchal des logis 
Pillard ; ce brave sous-officier est mort à l'hôpital de 
Biskra des suites de sa blessure. J'aurais été heu- 
reux de le faire récompenser et de vous être en même 
temps agréable. 

Ma femme a été bien fatiguée de son voyage et de 
son installation ; elle commence à se reconnaître. 
Mes enfants, ma mère, mes frères vont bien ; j'es- 
père que vous faites de même. Adieu, je n'ai que le 
temps de vous serrer cordialement la main. 



Constantine, le 7 mars 1850. 

Cher frère, depuis que je suis arrivé dans mon 
gouvernement, à peine si j'ai eu le temps de penser 
à moi, à toi, à mes enfants, à notre nous. 

Levé tous les jours à six heures, je travaille avec 
mes chefs de service jusqu'à dix heures. Je déjeune 
et retourne à la besogne de midi à six heures. Le 
soir, après dîner, je prends des dossiers que je lis 
jusque dans mon lit. 

Les rares moments libres, de raidi à six heures, je 
les emploie à visiter les établissements, à faire des 



— 216 — 

visites d'installation, visites qui, une fois faites, ne 
se renouvellent plus. 

Je n'ai pu qu'une fois faire avec Louise une pro- 
menade en voiture ; nous avons été voir la fameuse 
chute du Rummel , qui tombe en quatre nappes de 
cent cinquante pieds d'élévation : c'est admirable î 

Le 9 , je pars pour une tournée qui durera jus- 
qu'au 20. Déjà je laisse ma pauvre femme seule. 
Elle est encore étourdie dans son palais; la solitude, 
qui la menace souvent, l'effraye. Je voudrais bien 
qu'Adélaïde et mon frère pussent venir passer, cet 
automne, un ou deux mois avec elle. 

Excuse-moi auprès de notre bonne mère; je n'ai 
pas trouvé le moment de lui écrire comme je le vou- 
drais. Dis à mes enfants que je les aime, que je les 
embrasse, que je travaille pour eux. 



AU MEME, 



Bone, le 15 mars 1850. 

Ta lettre du 25 février, cher frère, m' arrive à 
Bone, où je suis à la moitié de ma tournée. J'ai vi- 
sité avec soin un magnifique pays, des ruines cu- 
rieuses, des centres agricoles fort misérables et très- 
arriérés ; il y a ici énormément à faire. Pour le 
bouquet, j'ai passé, ce matin, trois heures à la Cas- 



— 247 — 

bah avec les énergumènes les plus forcenés, les fous 
les plus pitoyables que Ton puisse imaginer; amas 
hétérogène de tout ce que peuvent réunir les débris 
d'une révolution vaincue ; mélange d'artisans et 
d'instruments de désordre : journalistes, poètes, ma- 
çons, instituteurs, peintres, puis des échappés de 
prison , tous socialistes, tous rouges, mais, par- 
dessus tout, tous fous enragés, posant pour un mar- 
tyre que personne ne songe à leur infliger; hurlant, 
vociférant, demandant des juges, criant vive tout, 
excepté ce qui est honnête; ennemis jurés de la so- 
ciété, qu'ils ont voulu renverser, et qui les repousse. 
Ce sont des gens dangereux, mais je ne les crains 
pas. Ton plan était le mien ; calme, froid, digne, 
j'ai vouiu leur faire entendre le langage de la raison ; 
ils m'ont répondu en demandant des juges. Je n'ai 
pas essayé de l'es calmer ; je leur ai ordonné de ren- 
trer dans leurs chambres, où je les ai suivis. J'ai 
écouté toutes leurs réclamations, toutes leurs protes- 
tations curieuses et solennelles; j'ai la biographie de 
tous ces amants de la justice et du droit : c'est ef- 
frayant! Je les tiens sous clef. Six s'étaient évadés 
dans le désordre de l'arrivée ; ils sont tous repris et 
au cachot. Ce sont six journalistes; ils m'ont récité 
des articles de journaux rouges; je les ai arrêtés 
court en leur disant : connu. 

Je pars demain pour Bone ; je ne serai pas à 
Constantine avant le 20. Ma Louise s'ennuie un peu 
dans son grand palais, et cela se conçoit. J'ai reçu 
une lettre de ma fille ; dis-lui que je lui répondrai à 



— 248 — 
mon retour. Je suppose ma bonne mère repartie 
pour Malromé'. As-tu vu Damnas? Revient-il à 
Gonstantine? Je crains que non. J'irai en expédition 
au mois de mai ; je ne sais si je prendrai le comman- 
dement de l'expédition dé l'Aurès ou de celle de Djid- 
jelli. 11 faut d'abord que l'on consente à me laisser 
faire ce que je crois raisonnable et bon. 



A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD, 

ÉLÈVE AU LYCÉE NAPOLÉON. 

Constantine, le 22 mars 1850. 

Mon cher enfant, je n'ai pas encore trouvé un mo- 
ment pour t'écrire, et j'ai cependant bien pensé à toi. 
Je sais par ton oncle tout ce que tu fais, et je suis 
tes progrès, tes travaux. Ne t' étonne pas de mon si- 
lence, mon Adolphe chéri, j'ai tant d'affaires qu'il 
me reste peu de temps pour la correspondance. Il y 
a plus de deux mois que je n'ai écrit à ta bonne 
maman. 

Je suis rentré hier d'une tournée dans les centres 
agricoles de ma division. J'ai vu bien de la misère, 
j'ai vu de pauvres diables se débattant contre la faim 
et la maladie. Bien peu réussissent, c'est cependant 
un beau pays. Travaille vigoureusement, cher Adol- 

1 Taste ou Malromé, môme propriété. 



— j2Z|9 — 

phe, pour être reçu cette année à Saint-Cyr et venir 
passer deux mois avec moi avant d'entrer à l'Ecole. 
Tu verras la vieille Numiclie , tu suivras les pas des 
héros de Salluste. Tout le pays est encore plein des 
ruines qui parlent de ces grands hommes, c'est la 
partie la plus intéressante de l'Afrique. Alger res- 
semble à toutes les villes du Levant. Oran est moitié 
espagnol, moitié français et fort peu arabe, mais 
Gonstantine ne ressemble qu'à Gonstantine. La chute 
du Rummel est un beau spectacle. 

Ta petite mère t'attend pour faire avec toi des 
promenades à cheval. Ta chambre est prête. J'écris 
par ce courrier à ta sœur, et je te charge de l'em- 
brasser quand tu la verras. Tu auras probablement 
la visite du général Daumas et du colonel Ganrobert 
qui sont à Paris. 

J'attends de tes nouvelles avec impatience. Tu ne 
m'as pas écrit depuis que je suis à Gonstantine, et 
voici un mois que je suis arrivé. Tu pioches beau- 
coup et moi de même. 

J'ai déjà passé douze jours hors de chez moi. Ma 
province est aussi grande que les provinces d'Alger 
et d'Oran réunies; tu comprends quel temps il faut 
que je donne au travail pour administrer tout ce pays. 
Je ne vois ta petite mère qu'aux heures du repas et le 
soir. Adieu, mon Adolphe, sois laborieux, apprends 
de bonne heure à devenir un homme. Ta petite mère 
t'embrasse. 

Présente mes compliments et amitiés à ton pro- 
viseur. 



— 250 — 



A M. DE FORCADE, AVOCAT A PAKIS. 

Goiistantine, le 22 mars 1850. 

Cher frère, je rentre d'une tournée de douze jours 
que je viens de faire dans ma division. J'ai vu bien 
du pays et un magnifique pays, beaucoup de centres 
agricoles et encore plus de misères en tout genre. 
Les pauvres gens! Le peu qui en restera aura payé 
bien chef le pain qu'il arrachera de ses sueurs. Triste 
expérience et qui ne fait pas honneur à ceux qui 
l'ont faite. 

J'ai passé trois heures avec les transportés. Il faut 
voir ces gens-là, causer avec eux pour s'imaginer 
où peuvent conduire la folie, l'aveuglement, l'exalta- 
tion. J'ai voulu leur parler raison , les éclairer sur 
leur véritable position. Ils m'ont répondu par des 
vociférations : « Des juges, des juges, des juges ou la 
» mort. » 

Je leur ai dit alors bien tranquillement : « Que je 
» ne m'expliquais pas comment la plupart d'entre 
» eux demandaient encore des juges, eux qui savaient 
» si bien ce que rapportait la justice. » Sur quatre 
cent quarante-huit transportés, il y a environ trois 
cents repris de justice. J'ai déjà donné à notre frère 
des détails qu'il pourra te communiquer. 

J'ai retrouvé Louise bien triste et bien ennuyée de 
mon absence. Que sera-ce quand je vais être d<*ux 



— 251 — 

mois dehors, mai et juin? Je donnerais beaucoup 
pour t' avoir à Constantine avec Adélaïde. Je sais 
bien que c'est difficile à cause des affaires du Palais, 
niais Constantine vaut la peine d'être vu. 

J'ai donné un très-beau bal le jeudi de la mi-Ca- 
rême. On a dansé jusqu'à quatre heures du matin. 
Les galeries étaient tapissées et faisaient salon. Tout 
était illuminé à giorno. C'était vraiment beau et j'a- 
vais trois cents personnes dont cinquante huit femmes 
et quelques jolies toilettes. 

Ce palais a été créé pour les fêtes, c'est une déco- 
ration des Mille et une Nuits, malgré tout ce qu'on 
a déjà fait pour le gâter. Louise a trois salons : un 
petit salon particulier près de sa chambre à coucher, 
meublé par elle avec un goût parfait, un salon plus 
grand pour les réceptions ordinaires, et un grand 
salon superbe, suivi d'une salle à manger pour 
quarante personnes. Nous allons prendre un jour 
après Pâques, et nous recevrons une fois par se- 
maine. On aura bien de la peine à réunir la société 
assez divisée de Constantine. 

Tout cela ne me fait pas une vie douce. J'ai trop à 
faire et une responsabilité énorme. J'ai beau avoir le 
travail facile, j'ai bien de la peine à pouvoir faire face 
à tout. Je travaille donc pour arriver plus vite à la 
troisième étoile, et alors j'irai me reposer en France, 
à Bordeaux. C'est une belle division, mais bien pe- 
tite auprès de celle de Constantine. 

Ecris -moi et donne-moi des nouvelles. Si j'en 
croyais les lettres adressées aux transportés, lettres 



— 252 — 

que j'ai lues, la France serait bientôt dans le sang, 
les Rouges au pouvoir, et les modérés et les bour- 
geois à l'eau. Nous verrons bien. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Constantine, le 30 mars 1850. 

Ta lettre du 13 mai, cher frère, m'est parvenue 
le 26. Vous êtes toujours dans la douleur, mes pau- 
vres amis, et vous y serez longtemps encore. Je le 
conçois ; je ne vous donne pas de consolations : en 
est-il à offrir à une mère, à un père qui perdent un 
enfant chéri ! Seulement, je vous dirai, la pauvre pe- 
tite Marie, après sa congestion cérébrale, eût vécu 
paralysée, si elle avait pu vivre. Dieu, qui avait per- 
mis ce malheur, a donc bien fait de la ramener à lui. 
Respectons sa volonté. Louise se désole en pensant 
au chagrin de sa sœur; mais elle regrette moins de 
n'avoir pas d'enfants. C'est une grande bonté du 
marquis de ïrazegnies, d'être venu, à son âge, con- 
soler sa fille; c'est d'un noble cœur. Hélas! pauvre 
frère, pourquoi étions-nous si loin ! comme lui, nous 
serions venus pleurer avec vous. 

Ne me parle plus politique. La politique me brise 
le cœur. Vos Parisiens payeront leur sottise un peu 
cher. Quel choix ! C'est incroyable. Il y aura une 
fête chez les transportés de Bone. Ils auront un col- 



— 253 — 
lègue pour les défendre à Paris. Le gouvernement 
voit cela d'un œil tranquille. Quel génie assez puis- 
sant vous arrêtera sur le bord de l'abîme? La France 
s'en va : avant dix ans, nous serons à la queue des 
nations. Jusqu'à nos hommes d'Afrique qui ressem- 
blent à des lampions éteints. Changarnier seul est 
debout ; homme d'esprit et d'action, brave, ferme, 
vigoureux,.... mais pas homme d'État. Il s'enve- 
loppe dans les nuages du mystère, parce qu'il ne 
sait pas lui-même ce qu'il veut, quel parti suivre et 
ne se sent pas assez fort pour choisir son but. Il est 
cependant le seul sur lequel on puisse compter pour 
comprimer le désordre et mater les méchants. Pauvre 
France!! Je me trouve heureux d'être ici. Ma ma- 
chine marche. Je commence à sentir ma division dans 
la main. Ce n'est pas une petite chose que de faire 
fonctionner une armée de vingt-cinq mille hommes, 
éparse sur une grande province, entourée d'une fron- 
tière sourdement hostile, au milieu de tribus nom- 
breuses et mal intentionnées, en face de chefs arabes 
mal soumis, conspirant toujours, volant leurs admi- 
nistrés, et tout cela côte à côte avec une administra- 
tion mal assise, toujours sur la hanche, et nous en- 
travant au lieu de nous aider. Débrouille-toi dans ces 
difficultés-là.... 

J'ai un plan pour ma campagne de printemps 
dans l'Aurès. Je le crois bon. Je te l'expliquerai, tu 
me suivras sur tes cartes. Il faut d'abord que le gou- 
verneur et le ministre donnent à mon plan leur ap- 
probation. 



— 254 — 

Le fils du général duc de Clermont-Tonnerre est 
chez moi depuis quelques jours. Il nous était recom- 
mandé de Paris. C'est un charmant jeune homme. 
11 ira vous voir et vous parler de nous. C'est le père 
de ce jeune homme qui, étant ministre, me fit entrer 
en 1827 au 19 e , que je quittai sottement. Je serais 
heureux de m' acquitter envers le fils de ce que le 
père fit pour moi \ 

Mon aide de camp, M. de Place, vient de faire 
une longue et douloureuse maladie. Il est en conva- 
lescence, mais si faible que je ne crois pas qu'il 
puisse me suivre dans ma prochaine expédition. J'ai 
renforcé mon état-major du capitaine Boyer, fils du 
général de ce nom, celui qu'on avait surnommé 
Pierre-le-Cruel, très-brave homme du reste, habitant 
Paris. Son fils est un officier distingué. Tel est le 
personnel de ma maison militaire, avec M. des Mes- 
loises, maréchal des logis de spahis, faisant fonc- 
tion de secrétaire. 

Charron nous revient plus fort et plus ancré, 
Charron nous revient marié. Je suis heureux au pos- 
sible de cette double chance pour notre gouverneur, 
que j'aime et que j'estime infiniment. 

Ferons-nous une ou deux expéditions au nord et 
au sud? Rien n'est encore décidé. Le ministre aime 
la paix, craint la guerre, et provoque mon avis. Je 
l'ai servi selon ses goûts. Je lui ai répondu. Je m'en- 

1 Attaché en 1852 à l'état-major du ministre de la guerre, Je mar- 
quis de Clermont-Tonnerre accompagnait le Maréchal à la bataille de 
l'Aima. 



— 255 — 

gage à maintenir ma division calme et tranquille, et, 

dans tons les cas, à rester le maître chez moi 

Mais, laissez-moi faire. Si je fais la guerre, je ne 
vous demanderai, à vous gouvernement, ni argent 
ni hommes. Alger est là. Pour le moment, il serait 
assurément bon et utile de frapper en même temps 
au nord et au sud, mais il n'y a pas urgence, rien 
ne périclite. Deux expéditions vous effrayent, la Ka- 
bylie surtout, ajournez-la. J'irai au sud, je me fais 
fort de maintenir l'ordre partout, et je continuerai 
mes négociations avec Bou-Akkas. L'année pro- 
chaine, libres du sud, nous serons dans de meil- 
leures conditions pour agir dons le nord, en raison 
même de nos relations avec Bou-Akkas et les Ben- 
Azzedin. Je crois que c'est bien raisonné, qu'en 
dites-vous, mon maître? 

Mes négociations entamées avec Bou-Akkas, qui 
a toujours refusé de venir à Constantine, même sous 
le duc d'Aumale, marchent bien. Sais-tu que ce se- 
rait un résultat immense, et plus grand que bien des 
victoires? 



AU MEME. 



Constantine, le 15 avril 1850. 

Voici deux courriers, cher frère, celui de France 
et celui d'Alger, qui m'arrivent sans une ligne de 



— 256 — 

toi ou d'Eugénie, sans un mot de mon frère Forcade. 
Tu comprends mon inquiétude. Je n'aurai de lettre, 
maintenant, que le 24 ou le 25. C'est presque un 
mois sans nouvelles de toi. Je ne reconnais pas là 
ton exactitude habituelle. Je suis d'autant plus tour- 
menté que, ni ta femme ni toi, vous n'êtes remis de 
la terrible secousse qui vous a si cruellement éprou- 
vés, et que ta santé n'était pas bonne. J'attends le 24 
avec anxiété. 

Le ministre et le gouverneur ont approuvé mes 
plans. L'expédition de Kabylie est renvoyée à l'an- 
née prochaine. Je fais l'expédition des Nemcnchas 
et de l'Aurès comme je l'ai proposé. 

La tournée sera longue et fatigante, mais, je l'es- 
père, fertile en bons résultats. 

Le général de Barrai conduira une colonne de Sé- 
tif à Bougie, et fera les affaires de sa subdivision. Je 
reviendrai par Sétif où il sera de retour à mon pas- 
sage. Louise viendra m'y rejoindre. Ce serait une 
belle occasion pour notre frère et Adèle de voir le 
centre de l'Algérie. 

As-tu suivi mes opérations futures sur la carte? 
Tu as pu voir que j'allais parcourir du pays. J'ai mo- 
difié quelque chose dans le plan que je t'ai décrit. 
Au lieu de commencer par l'Aurès, où il y a encore 
des neiges, et pour éviter les mauvaises chances en 
me trouvant dans les montagnes inactif et gelé, je 
commencerai par les Nemenchas. J'aurai moins 
chaud pour y aller, et cette opération demandant 
quinze à vingt jours, je n'entrerai dans l'Aurès que 



— 257 — 
vers le 20 mai, alors il n'y a plus de neige à craindre. 
J'irai directement de Bathna à Aïn-Ghenchela, et 
de là à Négrin, pour prendre les Nemenchas par l'ex- 
trême sud ; ensuite, je rentrerai de Tebessa à mon 
poste-magasin, et, bien ravitaillé, je pénétrerai dans 
l'Aurès, d'où je ne sortirai qu'après l'avoir orga- 
nisé puis, je descendrai jusqu'à Biskra, Bou- 

çada, etc.. C'est un plan hardi. Je vois tout, j'exa- 
mine tout, et je reviens par Sétif, connaissant tout 
le sud et sud-ouest de ma division. Tu me suivras 
du doigt sur la carte, frère. 



AU MÊME. 



Gonstantine, le 26 avril 1850. 

Enfin, ta lettre du 9 avril me parvient hier, et je 
pars le 29. J'étais dans de cruelles transes. Je vous 
rêvais tous malades, Eugénie et toi... Le 30, je serai 
à Bathna, et je ferai mon premier mai sur les ruines 
de Lambessa ; le 15, je serai à Tebessa. 

M llc d'Avannes, fille d'un conseillera la cour d'Al- 
ger, sera ici le 27. Je laisse donc Louise avec une 
société agréable, c'est un grand poids de moins que 
j'ai sur le cœur. 

J'avais bien pensé, en effet, que Forcade ne pour- 
rait pas quitter le Palais dans le moment qui doit y 

n. 17 



— 258 — 
décider de son avenir. Je le comprends et le regrette. 
Je n'espère pas davantage le voir à l'automne. Il ira 
à Malromé auprès de notre mère, c'est naturel. Je 
ne le verrai donc pas à Gonstantine, j'en suis fâché. 

Mon fils m'écrit. Le pauvre enfant travaille et 
semble prendre un peu de confiance. Son examen 
l'effraye dans une perspective encore éloignée. II ne 
doit ni se désoler, ni se décourager. Qu'il fasse tout 
ce qu'il pourra, nous verrons après. 

Ne me laisse pas longtemps sans lettres. Quand je 
ne reconnais pas ton écriture sur l'énorme paquet que 
m'apporte chaque courrier, je jette tout dans le pa- 
nier avec humeur. 



A M. DE FORCADE, AVOCAT A. PARIS. 

Gonstantine, le avril 1850. 

Cher frère, j'ai reçu ta lettre et tout en maudissant 
lé sort et les circonstances, je ne puis m'empêcher de 
trouver tes raisons justes et bonnes. Il est évident 
que, dans ce moment où tu perces et tu montes, une 
absence te serait préjudiciable. Fais donc ton nid, 

travaille, fais fortune pourvu que la république 

sociale et le communisme ne se marient pas, et ne 
prennent pas ta fortune et celle de tout le monde 
pour dot. Quel siècle , cher frère , et qu'il est bon 



— 259 — 
d'être loin de toutes les horreurs qui se préparent ! 
Je verrai tous ces malheurs en servant mon pays. 
J'espère qu'ils ne gagneront pas notre Afrique. Nous 
avons des repris de justice déguisés en Rouges, mais 
nous sommes forts; j'en ferai fusiller vingt à Con- 
stantine, autant à Bone et à Philippeville et nous se- 
rons tranquilles. Je n'hésiterai pas une seconde. Je te 
réponds que ma province ne sera pas envahie par les 
Rouges. 

J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre très-réservée, 
mais pleine d'affections et de sentiments nobles et 
généreux. Il plaint la France, la regrette, et gémit 
de la voir tombée et malheureuse. 

Louise est désolée de ne pas voir arriver ta femme. 
Elle se faisait un bonheur de passer quelques mois 
avec elle. Elle avait complètement arrangé votre 
appartement. La peau de lion et de panthère y do- 
minait avec les tapis et les nattes du pays. J'avais ar- 
rangé pour vous un voyage à Sétif, où vous seriez 
venus me chercher. 

Je pars après-demain, et je vais faire une longue et 
importante expédition. J'ai envoyé mon plan de cam- 
pagne à notre frère. Je n'y ai apporté qu'une modi- 
fication. Je commencerai par les Nemenchas, pour 
n'entrer dans l'Aurès que le 20 mai, après les neiges 
et pour y arriver avec le bon effet moral du châti- 
ment et de la soumission des Nemenchas. 

J'ai reçu une lettre de notre frère, mais le temps 
me manque pour lui écrire. Je le ferai à Bathna , 
après avoir vu Lambessa. 



260 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE. 

Bathna, le 1 er mai 1850. 

Chère bien-aimée, je rentre de Lambessa où j'ai 
passé huit heures clans une admiration continuelle. 
Ces ruines magnifiques ont produit sur moi un effet 
inconcevable. Déjà disposé aux idées sérieuses, je 
me suis trouvé au milieu des restes morts d'une ville 
jadis florissante. Toutes ces inscriptions, toutes ces 
colonnes encore debout me parlaient d'un passé au- 
près duquel nous sommes petits, et je me disais : Ce 
n'est pas la peine de se donner tant de mal pour 
créer, quand on voit quelle est la fin des plus belles 
choses. Nous avons déjeuné près du temple d'Escu- 
lape, et la musique de la légion venait frapper les 
échos si longtemps muets des ruines de Lambessa. 
J'ai donné à M. Couenes un petit morceau de mar- 
bre calciné pris sur les ruines du temple d'Esculape. 
Il te le remettra comme un souvenir qui te dise que 
partout je pense à toi. Je suis arrivé hier à cinq heu- 
res et demie à Bathna, après avoir été traversé par la 
pluie qui nous a trempés depuis midi jusqu'à quatre 
heures. J'ai fait mon entrée à la tête d'un goum ma- 
gnifique de deux mille chevaux et au bruit du canon. 
Ce goum nous a fait pendant la route une superbe 
fantazzia qui a failli causer des malheurs. Figure-toi 
que M. F... s'était joint à mon état-major; or, il ne 
tient pas plus à cheval que la rosée sur la feuille après 



— 261 — 

midi. Je ne pensais guère à M. F... et, en voyant le 
goum rangé en bataille, je me suis porté au galop 
pour le passer en revue. Mon état-major et plus de 
cent cavaliers qui étaient avec moi ont suivi le mou- 
vement. Le cheval de F... s'est animé et il n'a 
pas pu s'en rendre maître, et il est arrivé comme 
une avalanche, comme un ouragan sur le cheval de 
Bizot, Fa pris en travers, et le choc a été si violent 
que les deux hommes et les deux chevaux ont roulé 
dans la poussière, et les cavaliers qui étaient derrière 
ont passé par-dessus. Enfin, chacun s'est relevé et 
personne n'était mort. Il n'y avait pas même une lu- 
nette de faussée ni un verre cassé. J'ai eu un mo- 
ment d'angoisse terrible, je les croyais tués tous les 
deux. F... a juré que jamais on ne le rattraperait dans 
une pareille bagarre. 

J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui et je suis fati- 
gué ce soir. Demain, je t'écrirai encore. Je partirai 
le 3 pour Ghenchela et j'y arriverai le 6. Mes affaires 
vont bien. Les Arabes ont peur, ils viennent se sou- 
mettre. Ma carte de visite leur coûtera cher. 



A LA MEME. 



2 mai 1850. 



Nous avons aujourd'hui un vent froid ; je ne fais 
pas de courses à cheval et je vais visiter l'hôpital. 



— 262 — 

les casernes et les magasins. Je ferai ma correspon- 
dance pour Alger, Constantine, France, et je don- 
nerai mes ordres pour le départ de demain. Demain, 
chère Louise, je m'éloignerai encore un peu plus de 
toi, car à Ghenchela et chez les Nemenchas, notre 
correspondance sera plus difficile. 

N'oublie pas de t'occuper du logement du gouver- 
neur et de ton petit salon d'en bas, afin que tout soit 
bien organisé. 

Ton autruche est arrivée ici, veuve de sa compa- 
gne qui est morte en route. On va en faire demander 
une autre. Installe les gazelles dans ton petit parc. 
Tout cela t'amusera. 

Adieu, chère bien-aimée; dis à toutes ces dames, 
que MM. de Mirbek, de Brandon, Legrand, Farenc, 
se portent à merveille. Nous sommes tous rouges 
comme des écrevisses, c'est affreux.... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Bathna, le 2 mai 1850. 

Cher frère, je suis ici depuis le 30 avril ; j'ai passé 
une partie de la journée d'hier au milieu des ruines 
de Lambessa. Quel peuple, quelle ville, quelles rui- 
nes ! Quatre lieues de pierres énormes, gigantesques ; 
une via sacra de deux kilomètres, menant au temple 



— 26â — 

de la Victoire admirablement conservé ; colonnes 
debout, mosaïques, point de toitures ; ruines parse- 
mées de temples, de cirques, de bains, de monu- 
ments funèbres et d'arcs de triomphe ; un temple 
d'Esculape, sur les marches duquel je suis resté ab- 
sorbé une heure, pendant que la musique de la lé- 
gion me jouait des valses de Strauss. 

On a relevé des fouilles une statue d'Esculape, 
une statue d'Hygie.... admirables... marbre blanc ; 
Hygie a perdu la tête et un bras, Esculape est en- 
tier, moins un bras. C'est une des belles statues que 
j'aie vues de ma vie. Là, près de cette Lambessa, jadis 
si belle, si florissante et dont les ruines parlent si 

haut, je vais créer quoi? un pénitencier pour 

renfermer les fous furieux que la France rejette de 
son sein. J'ai reculé de deux kilomètres l'établisse- 
ment projeté,... j'ai peur pour mes ruines. 

On dit que celles de Tebessa sont plus belles en- 
core ; que sont-elles donc ? 

Avant d'arriver à Bathna, j'avais vu le tombeau 
de Syphax, appelé par les Arabes le Madrazzin. C'est 
un vaste monument conique à escaliers, comme les 
pyramides, et avec une couronne de colonnes ; on en 
a découvert l'entrée. 

Singulier rapprochement: la 3 e légion romaine 
était à Lambessa, elle était commandée par Flavius. 
C'est le colonel Carbuccia, commandant la 2 e légion, 
qui a retrouvé le tombeau de Flavius, son collègue, 
comme il dit, et lui a fait ériger un monument où le 
fait est rapporté. 



— 264 — 

J'ai été reçu à Bathna par un superbe goum de 
plus de deux raille chevaux. Les chefs en tête sont 
venus au-devant de moi, en faisant une fantazzia 
monstre. Ces hommes ont de beaux chevaux. Le 
mien ne le cédait à aucun des leurs. 

La politique va bien. Les Nemenchas ont peur, 
payent l'impôt et parlent de se soumettre. Je crois 
que je ne tirerai pas un coup de fusil. 

J'ai laissé ma femme bien chagrine, j'ai moi-même 
une peine profonde d'être loin d'elle. Je l'aime tous 
les jours davantage. Il est difficile d'être plus gra- 
cieuse qu'elle, et surtout d'avoir des sentiments plus 
nobles et plus élevés. 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTIN E. 

Au bivouac de l'Oued-Bou-Freis, le 4 mai 1850. 

Nous avons eu une journée assez fatigante, chère 
Louise : elle a commencé par un brouillard et du 
froid, de sorte que jusqu'à dix heures, j'ai conservé 
mon caban. Mais après le déjeuner, le soleil d'Afrique 
a paru et je suis arrivé au bivouac à trois heures, la 
tête un peu lourde. Nous avons chassé un lièvre, mais 
Plock a dégénéré, il ne chasse plus que les lézards 
et a couru après mon cheval sans voir le lièvre. Nous 
marchons au milieu du gibier. On organise une chasse 



— 265 — 

au lion dans l'Aurès et j'espère que tu auras une 
belle peau. 

A Constantine, vous êtes en fête aujourd'hui : re- 
vue, illuminations, salves d'artillerie, etc. J'ai pres- 
crit au colonel Bouscarin de donner au préfet, à la 
milice et aux autorités militaires, un grand banquet. 
Je ne dois rien à personne au camp et je suis bien 
aise de pouvoir me dispenser de fêter la République 
et sa constitution, qui me paraît débile.... 

Adieu, chère bien-aimée, le courrier va partir. Je 
ferme le paquet en y fourrant mille baisers. 



A LA MEME. 



Ghenchela, le 7 mai 1850. 

Chère amie, je suis arrivé hier à Ghenchela, mais 
j'ai été si occupé que je n'ai pu trouver une minute 
pour t'écrire. La colonne d'Eynard arrivait par le 
nord pendant que la mienne arrivait par l'ouest. Il 
m'a fallu établir mon camp, visiter ma redoute qui 
avance beaucoup, voir les chefs arabes, donner à 
dîner aux officiers de la colonne Eynard. J'ai cinq 
mille hommes à nourrir et onze cents chevaux ou 
mulets. Toute cette masse passe comme un nuage de 
sauterelles, dévore tout et ne laisse rien derrière elle. 

Je ne sais encore si les Nemenchas voudront la 



— 266 — 
paix ou la guerre. Ils ne sont pas tous venus à mon 
camp et je crois que je serai forcé d'agir.... Les 
affaires, surtout avec les Arabes, vont toujours len- 
tement. Ils ne se pressent jamais, parce qu'ils es- 
pèrent au lendemain, et, avec moi, le lendemain est 
absolument pour eux comme la veille. 

La position de Ghenchela est très-militaire. Nous 
sommes à l'entrée de trois plaines immenses que 
nous commandons. Il y a des ruines, du bois et de 
l'eau très-belle et très-abondante. Plusieurs ruis- 
seaux d'eau courante traversent mon camp. J'en ai 
devant ma tente, et mon vin y est au frais. Tout cela 
serait charmant, si tu n'étais si loin de moi.... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac de Ghenchela, le 8 mai 1850. 

Crois-tu, cher frère, que je t'écris dans ma tente 
fermée, un brazero au milieu, et les pieds et les 
mains gelés ! Ce n'est pas la peine de pérégriner 
dans le sud pour y jouir d'un froid de Sibérie. Hier 
nous avions vingt-sept degrés, aujourd'hui nous ge- 
lons et demain peut-être nous grillerons. Charmant 
climat! 11 a beaucoup neigé dans l'Aurès, mais je n'y 
entrerai pas avant le 20. 

La jonction de mes colonnes a eu lieu comme par 



— 267 — 

enchantement, à la même heure, le 6. J'ai formé 
un camp immense, organisé mes brigades, assuré 
mes vivres, fourrages et convois, et demain je pars 
pour El-Zuni, d'où je me porterai par une marche 
de nuit rapide sur Aïn-Guiber où sont les insoumis 
et leur chef. Le 10, tout sera fini. Je resterai quel- 
ques jours dans le pays pour faire payer et organi- 
ser, puis je marcherai sur Tebessa où je serai le 16 ; 
vers le 20 ou 22 je serai de retour à Ghenchela et le 
premier acte de mon drame sera joué ; le deuxième 
se passera dans l'Aurès; le troisième dans Bathna ; 
le quatrième à Sétif et à Gonstantine. 

Je me suis imposé, frère, une lourde tâche; me 
voici au milieu des Arabes toujours mal disposés 
pour nous. Le long discours que je viens de faire à 
leurs chefs, pour les engagera payer et à rester tran- 
quilles, sera-t-il écouté? Il faut qu'ils soldent l'impôt 
de 49, celui de 50, ie transport de ma colonne et la 
construction du fort de Ghenchela ; tout cela fait un 
total de 165,000 francs, c'est beaucoup.... J'ai 
cinq mille fantassins et cinq cents chevaux, plus deux 
cent cinquante mulets. Il faut nourrir hommes et 
bêtes. J'ai cent mille rations à Ghenchela, j'en fais 
venir de Bathna, j'en fais porter à Tebessa, j'en re- 
trouverai à Biskra. Ce sont bien des combinaisons, 
c'est un vrai casse-tête. J'y suis fait. Viennent main- 
tenant les opérations de guerre, c'est la partie amu- 
sante et facile. Je n'aurai guère qu'un ou deux com- 
bats dans les Nemenchas et pas davantage dans 
l'Aurès, si j'en ai. 



268 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTIN^. 

Au bivouac de Zoui, le 9 mai 1850. 

Chère Louise, j'ai fait hier à Ghenchela plusieurs 
coups d'État avec les Nemenchas. J'ai changé leur 
caïd et je leur ai donné un homme intelligent et vi- 
goureux qui m'est dévoué et qui saura les mener. 
J'ai une colonne magnifique: je la regard is aujour- 
d'hui dans ces vastes plaines brûlées par le soleil, 
elle tenait plus d'une lieue. 11 y a de quoi mettre à 
la raison tous les Nemenchas. D'ici à deux ou trois 
jours, je verrai la tournure des affaires et je saurai à 
peu près quand je serai à Tebessa. Je n'entrerai 
peut-être pas dans l'Aurès avant le 25, et cela me 
mènerait au 10 juin pour arriver à Biskra. C'est 
bien tard : il fait trop chaud par là pour les pauvres 
soldats. 

Mes lévriers nous ont donné, ce matin, le spec- 
tacle d'une jolie chasse au lièvre. Plock était en 
tête : il allait saisir l'animal, lorsqu'il a été dérangé 
par le cheval de M. Vignart, et Léda qui suivait de 
près a remporté la palme et saisi la pauvre bête qui 
sera mangée demain. 



269 



A LA MÊME. 



11 mai 1850. 

Je suis contrarié, chère amie : je croyais cette nuit 
surprendre les insoumis, et à minuit j'ai appris 
qu'ils s'étaient enfuis. J'envoie demain une petite 
colonne avec le colonel Mirbek et Espinasse pour 
faire payer les tribus et hâter les affaires, mais je 
vois avec regret que je ne serai pas à Tebessa avant 
le 18. Je suis pour au moins quatre jours dans ce 
bivouac. C'est le centre du pays. Envoie-moi mes 
tabourets et chaises de bivouac. Ceux que nous avons 
sont vieux et se brisent. De Neveu en a déjà tué trois 
sous lui, et il a manqué se tuer lui-même en tom- 
bant dans une cave que j'avais fait faire près de ma 
tente pour tenir le vin au frais. 11 en est quitte pour 
une contusion. 



A LA MEME. 



Au bivouac de Raz-Gueber, le 12 mai 1850. 

Chère bien-aimée, je t'écris au bruit du plus épou- 
vantable orage qui, depuis une heure, est venu as- 



— 270 — 
saillir mon pauvre camp établi au .milieu d'un bassin 
entouré de montagnes. Le tonnerre est si effrayant, 
que les chevaux se cabrent, et ceux qui sont mal at- 
tachés s'échappent et courent au hasard. A deux 
reprises différentes, il est tombé des grêlons plus 
gros que des pois. On vient de m'en envoyer une 
pleine gamelle, dans laquelle on peut aisément faire 
frapper du Champagne. Quel temps! le 12 mai, au 
sud, de la glace, de la grêle! Demain nous étouffe- 
rons ; ce matin dans la poussière, à présent dans la 
boue. 

Je n'ai pas de lanternes pour ma tente. Si tu en 
trouves deux bien fortes en cuivre jaune avec les 
glaces bombées, comme celles que j'avais à Alger, 
envoie -les moi avec des bougies que l'on puisse 
adapter à l'intérieur. Si j'avais eu ces lanternes, 
Neveu, Bizot et Eynard ne seraient pas tombés au- 
tour de ma tente qui est perfide à cause de ses grandes 
cordes. 

Je n'ai encore pu jouer qu'une seule fois le whist, 
et encore pour m'obliger à veiller, parce que je vou- 
lais faire partir une colonne à minuit. J'avais invité 
tous les colonels. Nous avons bu du vin chaud. Un 
courrier extraordinaire m'arrive : je le fais repartir 
avec cette lettre... Je t'envoie mille tendresses. 



— 271 — 

A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A TARIS. 

Au bivouac de Raz-Gueber, le 12 mai 1850. 

Me voilà en pleins Nemenchas, frère, parcourant 
un pays où les ruines obstruent nos pas. Des tem- 
ples chrétiens avec ces inscriptions curieuses : Fide 
in Deo et ambula. — Si Deus pronobis, quis adversus 
nos? Tout cela est devant mon bivouac. J'ai fait 
faire quelques fouilles, on a trouvé de petites mé- 
dailles sans valeur. Hier, nous avons reconnu les 
ruines d'une grande ville. J'y ai envoyé trois com- 
pagnies pour fouiller, rien ne dit encore le nom de 
tous ces lieux divers. Mes lévriers ont chassé un liè- 
vre, et l'ont pris sur les marches d'un temple. Il n'en 
était pas plus dur. Les Nemenchas ne veulent pas 
de coups de fusil et payent. Je reste au milieu d'eux 
pour hâter la fin du compte. 

Depuis quelques jours, nous sommes rôtis le ma- 
tin et gelés le soir; cette vie est dure. Louise m'écrit 
souvent, elle fait comme moi, elle trouve le temps 
long et lourd. La Fontaine a raison : 

« L'absence est le plus grand des maux. » 

Je voyage comme le Juif errant. Je marche au 
milieu des sables. La bonne affaire, puisque je n'en- 
tends plus parler politique. Je voudrais vivre long- 
temps ainsi dans le désert, mais avec tous les miens. 
Peut-être en rentrant en France, tout vieux que je 



— 272 — 

serai, j'aurai moins de rides que de plus jeunes agités 
au milieu des soucis et des excitations politiques. Je 
commence à devenir furieusement philosophe, et à 
prendre les choses de ce monde en grande pitié. De 
longues lettres de toi me viendraient bien à propos. 

J'avais déjà vu des ruines en Grèce, en Italie, en 
Asie, mais elles m'impressionnaient moins. Peut-être 
mon admiration pour l'antique était-elle moins dé- 
veloppée, en raison de mon peu de réflexion ; peut- 
être aussi que je trouve les ruines plus dignes d'at- 
tention à mesure que je me rapproche d'elles? C'est 
un langage bien poétique et bien profond que celui 
de ces énormes pierres séculaires qui sont restées 
debout au milieu des tempêtes et de la destruction 
des mondes. 

Je rapporterai à ma femme un curieux album. 
J'ai un dessinateur attaché à ma colonne. C'est un 
jeune fourrier aux chasseurs qui a été à l'École poly- 
technique, renvoyé pour opinion. Son crayon n'est 
pas rouge. J'ai aussi, dans la légion étrangère, un 
ex-officier hongrois que j'ai fait sergent; il dessine 
fort bien. 

J'ai un aumônier, l'abbé Parabère, que je viens 
de faire recevoir chevalier de la Légion d'honneur 
devant la deuxième brigade. 11 va nous dire la messe 
en face d'un vieux temple chrétien. Toute l'armée 
y assistera. Est-ce que tu ne trouves pas qu'on 
élève mieux son âme vers Dieu en plein air que dans 
une église ; le vrai temple de Dieu, c'est la nature. 
L'abbé Parabère est enchanté de dire sa messe. Moi, 



— 273 — 

je penserai à vous tous, à ma femme, à mes enfants. 
Comment vont-ils? Adolphe travaille-t-il? Son mo- 
ment fatal approche. Que faire s'il échoue, conseille- 
moi. Enfin, frère, Dieu nous aidera. Nous étions dans 
une position moins bonne que celle de nos enfants. 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANl'INE. 

Au bivouac de Ridjlen, le 15 mai 1850. 

Rien de bien neuf depuis ma dernière lettre, ma 
femme chérie. Mirbek est rentré hier avec la co- 
lonne que je lui avais confiée et il m'a ramené qua- 
rante-cinq prisonniers-otages, pris parmi les chefs et 
les grands des Ouled-Rechaich. J'en tirerai le meil- 
leur parti possible Demain, en arrivant au bi- 
vouac de Aïn-Sabaïm, je partirai moi-même avec 
ma cavalerie et des troupes sans sacs, et je razzierai 
les Alaârmes qui ne veulent point payer l'impôt. Je 
leur apprendrai comment on fait les coups de main 
vigoureux. 

Hier, trois lions sont venus à cinq cents mètres 
de notre camp et se sont rencontrés à peu de dis- 
tance avec un capitaine de spahis et son ordonnance 
qui se promenaient. Le pauvre officier a eu une 
grande émotion, comme tu penses. 11 prenait les 
lions pour des veaux, puis pour des bœufs, et enfin 

H. 18 



— 274 — 

pour ce qu'ils étaient. Aujourd'hui nous avons vu un 
troupeau de gazelles ; quelques Arabes les ont chassées 
inutilement, c'était un spectacle charmant de les voir 
courir. 

Un bruit affreux court au camp, il vient de Bone 
par un bateau d'Alger. 0n dit que le 4, à Alger, pour 
célébrer la fête, on a fait sauter une mine trop char- 
gée, que douze personnes ont été tuées et quarante 
blessées. On cite parmi les morts, sans les nommer, 
un général et un président de la cour. Les mauvaises 
nouvelles volent à travers les airs. Je voudrais que 
mes baisers pussent prendre le même chemin pour 
arriver jusqu'à toi 



A LA MEME. 



Au bivouac d'Aïn-Sabaïm, le 16 mai 1850. 

Aujourd'hui nous avons chassé le lièvre et la ga- 
zelle. J'ai pris pour toi une jolie petite gazelle et 
une belle antilope, mais j'aurai bien de la peine à les 
faire parvenir à Constantine. Cependant j'essayerai. 
J'ai reçu ta lettre du 13. Les malheurs de ton au- 
truche m'ont fendu le cœur, mais puisque : 

« L'on a graissé la patte à ce pauvre animal, » 

j'espère que cela ira bien. 11 faudrait cependant 



— 275 — 

qu'elle pût vivre en bonne intelligence avec les ga- 
zelles ses concitoyennes. 

La catastrophe du 4, toute malheureuse qu'elle 
soit, a fait beaucoup moins de victimes qu'on ne le 
disait. C'est un vilain jeu que ces mines, et je* frémis 
à l'idée que tu aurais pu être parmi les curieuses 
avec moi, si j'étais resté à Alger 



A LA MEME. 



Tebessa, le 17 mai 1850. 

En arrivant ici, j'ai été reçu ce matin par toute la 
population, drapeaux en tête, fantazzia, etc.; mais 
la chose la plus amusante, la plus curieuse, est celle- 
ci : on avait recouvert deux hommes avec une peau 
de lion superbe et toute fraîche. Les deux Arabes 
imitaient l'animal dans la perfection. Cavaliers, pié- 
tons, chassaient le faux lion qui, à chaque coup de 
fusil, se dressait, sautait, roulait. Nos chevaux se 
cabraient, nos chiens hurlaient; enfin, le lion a été 
abattu et est venu tomber à nos pieds. On lui a de, 
suite arraché sa peau, qui est magnifique et ornée 
d'une belle crinière, et on me l'a offerte. Elle t'arri- 
vera avec une belle couverture fort curieuse donnée 
par le caïd de Tebessa. 



— 276 — 



A LA MEME. 



Tebessa, le 18 mai 1850. 

Je t'écris gelé, transi. Depuis hier soir, la pluie 
tombe à torrents. J'ai été mouillé jusque dans mon lit. 
Je n'ai pas encore eu le temps 'd'aller visiter Tebessa, 
ses temples, ses ruines, ses murailles romaines. J'irai 
demain s'il ne pleut pas. Le ciel est noir et menaçant. 
Quel temps pour le 18 mai à Tebessa, à quatre pas 
de la régence de Tunis dont je vois la frontière. 

Je ne sais pas si nous pourrons nous rejoindre à 
Sétif. Gela dépendra des affaires, de Barrai et de 
mille circonstances; mais ce que je sais, c'est que 
de Biskra j'irai directement à Sétif par El-Cantara. 
Je te verrai donc vers la fin de juin. 



A LA MEME. 



Tebessa, le 19 mai 1850. 



Chère bien-aimée, toujours même horrible temps, 
noir, froid, pluvieux. Nous sommes en plein décem- 
bre. 11 a neigé dans l'Aurès et dans mon malheur, je 
me trouve heureux de ne pas y être. Je rentre à 



— 277 — 
Tebessa que j'ai été visiter malgré la pluie et la boue. 
Quels contrastes! Des ruines magnifiques, une porte 
triomphale de toute beauté : tu en auras les dessins 
ainsi que ceux d'un amour de petit temple ; des co- 
lonnes énormes en marbre rouge : je t'en rapporte 
un morceau, et tout cela au milieu d'un cloaque im- 
monde, d'une ville de décombres! Les jardins sont 
admirables ; il y a des noyers séculaires et des arbres 
fruitiers de toute espèce. 

Ce mauvais temps-là, si inconcevable, n'avance pas 
mes affaires. Je devais recevoir ici un énorme convoi 
de moutons qui n'ont pas pu voyager ni passer les 
rivières que j'aurai moi-même peine à traverser de- 
main, s'il pleut encore ce soir et cette nuit. 



A LA. MEME. 



Au bivouac, sur l'Oued-M , le 22 mai 1850. 

Ta lettre est venue bien à propos pour me faire 
oublier une journée bien longue , bien fatigante et 
pleine de sirocco , et par-dessus le marché traîner 
une queue de dix à douze mille moutons. . . deux lieues 
de gigots... Je m'en débarrasse demain et j'envoie 
tout cela à Constantine. Ma razzia a réussi à mer- 
veille. Les Nemenchas sont épouvantés et payent. Le 



— 278 — 
soir même ils m'apportaient de l'argent. J'ai obtenu 
un résultat à peine espéré. 

Je viens de voir un village digne de la Suisse, 
Oskou: des cascades magnifiques, des jardins ad- 
mirables : pays sauvage, type tout à fait arabe. 

Je saurai après-demain, à Ghenchela, si je garde- 
rai la cavalerie jusqu'au 20 ou si je la renverrai 
le 27. Ainsi, tu peux annoncer aux aimables veuves 
qu'elles auront leurs maris à Gonstantine le 31 mai ou 
le 5 juin. Ils sont plus heureux que moi. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac d'Aïn-M'toussa, le 23 mai 1850. 

J'ai obtenu un résultat excellent. Jamais les Ne- 
menchas n'avaient payé leurs impôts; fuyant vers le 
sud, ils se moquaient des colonnes. Je les ai tournés 
par le sud. Aux tribus récalcitrantes, j'ai tué vingt 
bons cavaliers et un cheik, j'ai pris quinze mille 
moutons et quatre cents chameaux. Ils payent les 
impôts de 1845 et de 1850, environ 75,000 francs. 
Ils payent les frais de la guerre et la construction 
du fort de Ghenchela. J'espère qu'on sera content à 
Alger et à Paris. 



279 — 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A C0NSTANT1NE. 

Au bivouac de Ghenchela, le 25 mai 1850. 

Ce matin, à six heures, j'ai été réveillé par le cour- 
rier d'Alger et ta lettre m'a causé une grande inquié- 
tude. Quelle peur tu dois avoir eue, ma Louise ché- 
rie, à la vue de cet incendie si près du palais, et comme 
j'aurais voulu être près de toi pour te rassurer. Mon 
Dieu, je tremble à l'idée du malheur qui aurait pu 
arriver, si le feu avait gagné le palais. Ce pauvre 
Morel, que fera-t-il? Tu as bien fait de secourir la 
malheureuse femme. 

J'ai reçu la triste nouvelle de la grave blessure de 
Barrai. J'en éprouve un chagrin mortel. J'aimais 
Barrai et depuis longtemps. Frappé au milieu d'un 
succès, il ne sentira pas la douleur. Celle de ses amis 
sera bien plus vive. J'espère encore qu'on le sauvera. 

Rassure-toi pour moi, mon amie, je ne cours au- 
cun danger. 



A LA MEME, 



Au bivouac de Tamorgue, le 27 mai 1850. 



Chère bien-aimée, dans quelques jours les cour- 
riers ne seront plus faciles , et je m'empresse de pro.fi- 



— 280 — 
ter de mes derniers bons moments. J'aurai une lettre 
de toi cette nuit ou demain, mais après cela, je n'en 
aurai peut-être plus qu'à Kanga le 1 er juin ou même 
à Médina le 6. 

J'ai reçu cette nuit le rapport du colonel de Lour- 
mel sur l'affaire du 21. Ce serait trop beau si toute' 
ma joie n'était empoisonnée par la blessure si grave 
du pauvre Barrai. Les Kabyles ont perdu deux cents 
hommes, on a brûlé leurs villages. Us ont déjà de- 
mandé à se soumettre. 

Je vais entrer demain dans les montagnes de 
l'Aurès où nous aurons moins chaud. Il fait de l'o- 
rage et en récrivant, j'entends le tonnerre gronder. 
Voilà bientôt un mois que je t'ai quittée, et je ne te 
verrai pas avant un mois. Que c'est long ! 

Nous avons eu la messe hier. Après la messe, 
spectacle ; un spectacle curieux donné par l'abbé 
qui , dans un accès de mauvaise humeur, a livré un 
combat singulier à sa mule. J'ai bien ri et, comme 
toute chose me ramène à toi, j'ai pensé à ta gentille 
mine si tu avais vu cela. . . 



A LA MÊME. 



Au bivouac de Taourleut, le 30 mai 1850. 



Je suis arrivé aujourd'hui à l'échelon le plus élevé 
de l'absence, ma Louise. Je vais descendre l'échelle 



— 281 — 
à partir de ce jour... Le mauvais temps m'a retardé 
de vingt-quatre heures de marche et de quarante- 
huit heures pour mes affaires. J'ai encore de bien 
mauvais chemins à traverser aujourd'hui et demain, 
et tout le temps que je resterai dans TAurès jusqu'à 
Biskra. Heureusement, j'ai deux chevaux d'une mer- 
veilleuse adresse, Malek et Pacha. Quel affreux pays 
nous parcourons, rien que des trous et des pierres, 
c'est le chaos.... 



A LA MEME. 



Au bivouac de Djelaïl, le 30 mai 1850. 



Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un ro- 
cher au sommet duquel est perchée une ville exacte- 
ment comme Constantine du côté du ravin. Tous les 
habitants couronnent les hauteurs et me regardent 
établir mon camp. Les habitants n'ont jamais rien 
payé à la France. Je leur donne trois heures pour 
payer, ou je vais détruire leur nid de vautours et le 
jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants. 
Ces arbres, ces jardins clans les fentes de rochers 
arides, ressemblent à des perles sur du fumier... De 
loin, le désert se déroule à mes yeux comme une vaste 
mer. C'est une vue imposante et belle. 



— 282 — 
Les chefs arabes arrivent ; je te quitte. Demain, 
mauvaise et longue journée dans les montagnes. 



A LA MEME. 



Au bivouac de Kriran, le 31 mai 1850. 

Chère Louise, quel pays sauvage et horrible! Pas 
un arbre , pas de végétation , pas même d'insectes, 
ils fuient cette terre maudite. Ma colonne tient trois 
lieues à travers ce chaos désolé ; nous marchons sur 
un, à la queue., dans des sentiers détournés où Ton 
roule sur des cailloux. Nous sommes partis à cinq 
heures du matin de Djelaïl que je n'ai pas détruit, 
parce que les habitants ont payé, et je suis arrivé à 
Kriran à une heure et demie. Mon arrière-garde ne 
sera pas installée au bivouac avant cinq heures du 
soir. 

Après ces rochers arides, incultes, affreux, nous 
sommes tombés dans une oasis ressemblant à un 
village égyptien.... Des palmiers sur le bord d'une 
rivière, grossie et jaunie par les dernières pluies, des 
jardins assez beaux, quelques cultures, un village 
assez propre que je viens de parcourir. 

Aucune colonne française n'avait encore passé 
par le Djebel-Chechar. Pour moi, je suis content d'y 
être venu, mais je n'y reviendrai plus. Le temps est 



— 283 — 
lourd et encore orageux, nous n'en avons pas fini 
avec les tempêtes. 



A LA MEME. 



Au bivouac cTOueldja, le 1 er juin 1850. 

Pas de lettres de toi, ma Louise, pas de courrier, 
pas de nouvelles. Je suis d'une tristesse noire. . . Ouel- 
dja est une horrible ville bâtie en terre, au milieu de 
trois délicieuses oasis de palmiers, d'oliviers, de gre- 
nadiers. C'est une tache de boue noire au milieu 
d'un bouquet. Tout autour un horizon de montagnes 
très-rapprochées, et nues et arides. Ce contraste est 
admirable. Mon bivouac est dans un immense champ 
déjà moissonné et entouré de palmiers de trois côtés. 

Je te rapporte de cette tournée des coquillages 
pétrifiés très-bien conservés, ramassés sur le pic le 
plus élevé du Djebel-Chechar. La mer a passé par là. 
Je te rapporte aussi une charmante écharpe de Tu- 
nis en belle soie. Je l'ai achetée au fils du cheik de 
Kanga. 



— 284 — 

A M. LEROY DE SAINT- ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Kanga, le 1 er juin 1850. 

Cher frère, cherche sur ta carte, entre Negrin et 
Biskra, un point qu'on appelle Kanga. C'est de là 
que je t'écris. Je viens d'y descendre du Pjehel-Che- 
char par des chemins sans nom. Je ne sais pas com- 
ment j'ai osé y jeter ma colonne. Au milieu de ces 
rochers arides et nus, vieux comme le monde, j'ai 
bivouaqué sous trois oasis délicieuses, bâties en terre 
grise, et entourées de palmiers et de grenadiers. 
Autant de petites Zaatcha que j'ai contraintes à 
payer et que j'aurais jetées dans le ravin en une 
heure. Telles sont Djelaïl, Khisan, Oueldja et Kanga. 

T'ai-je écrit depuis la belle affaire qu'a eue la co- 
lonne de Barrai dans la Kabylie? Nous en aurions 
tous été trop joyeux si elle n'avait failli coûter cher. 
Barrai, au commencement de l'action, a reçu une 
balle en pleine poitrine. Il a remis le commandement 
à de Lourmel', qui a merveilleusement achevé l'œu- 
vre. Barrai va mieux ; on a extrait la balle au-des- 
sus de l'épaule gauche. 

Nous avons cru, ici, Paris en état de siégé. La 
nouvelle était prématurée ; mais cela vous arrivera. 
On dit que Changai nier a pris des mesures draco- 
niennes en cas d'émeute. État de siège pour toute la 

1 Depuis général, lue glorieusement sous les murs de Séhastopol. 



— 285 — 
France, ordre de faire feu sur telie ou telle légion de 
la garde nationale, si elle se présente en armes. 
Tout cela est vigoureux et bien. Il faut en finir ou 
tendre le cou. 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE. 

Oueldja, le 2 juin 1850. 

Je rentre de Kanga, ma bien-aimée, et je viens de 
parcourir un pays qui doit être plus mauvais que 
celui qui mène aux enfers. Figure-toi des escaliers 
entre des rochers à pic et des précipices, et puis le 
lit d'une rivière encaissée. On voyage ainsi pendant 
une heure et demie, puis on entre dans une forêt de 
palmiers où nous avons déjeuné à l'arabe. J'avais 
amené la cavalerie et cinq cents hommes sans sacs. 
Ma colonne n'aurait pas pu passer. J'avais une suite 
de plus de cent officiers, tout le monde a mangé le 
couscoussou de Kanga. Nous avons dévoré des abri- 
cots. . . . 

Demain, je m'élève de nouveau vers le nord pour 
redescendre ensuite sur Biskra. C'est là que nous 
souffrirons cruellement de la chaleur! Je n'y resterai 
pas longtemps. 



286 — 



A LA MÊME. 



El Bordj Clieurfa, le 3 juin 1850. 

J'ai reçu cette nuit ta lettre, et la douloureuse 
nouvelle de la mort de Barrai. Je n'étais pas couché, 
je veillais pour une affaire grave. J'ai pleuré mon 
vieil ami, j'ai déploré cette mort, toute glorieuse 
qu'elle soit. Arriver si haut, remplir si bien sa place, 
et mourir de la balle d'un obscur Kabyle. Encore s'il 
eût été tué en Russie ou en Angleterre, j'aurais moins 
de regrets. Pauvre Barrai, âme loyale s'il en fut 
jamais ! 

Sois tranquille pour moi, chère amie, mon heure 
n'est pas encore venue, et elle ne doit pas sonner en 
Afrique. Ce serait déjà fait, si cela avait dû être. 

Quand je t'écrivais hier, à cinq heures du soir, 
d'Oueldja, j'étais loin de penser que quelques heures 
plus tard, cette oasis n'existerait plus. J^es habitants 
ont refusé de payer l'impôt, et ont eu l'audace de 
m'assassiner deux soldats du 20 e . L'un a eu la tête 
couper 1 , et l'autre est revenu au camp couvert de 
sang. J'ai demandé les coupables, on me les a re- 
fusés. 11 était huit heures du soir. A minuit, la ville 
était investie et à trois heures et demie, à la pointe 
du jour, la charge battait, on enfonçait les barri- 
cades, on entrait dans la ville, on se battait dans les 
rues, dans les maisons et, à cinq heures, Oueldja 



— 287 — 
était en mon pouvoir, ses maisons en feu, et cinquante 
cadavres sur le terrain ; le reste s'est enfui. J'ai en- 
voyé les femmes et les enfants dans l'oasis voisine de 
Bou-Hamed, route de Kanga. (l'est une leçon ter- 
rible qui effrayera les oasis et les Arabes. Je n'ai eu 
que quelques blessés, Oueldja n'existe plus. 



A LA MEME. 



Au bivouac de Médina, le 6 juin 1850. 

J'ai reçu ton jambon, des légumes, du vin, et du 
pain de Bathna. 11 était temps, notre pain était moisi 
et nous manquions de légumes depuis longtemps. Je 
ne me remets pas vite de la secousse que m'a causée 
la mort de Barrai. Quand j'ai appris cette nouvelle 
j'étais très-préoccupé de mon affaire d' Oueldja que 
je faisais déjà investir. Je me suis contenu, et j'ai 
beaucoup pris sur moi, mais je l'ai payé : hier au soir, 
j'ai eu mes crampes d'estomac avec violence. J'ai pris 
douze gouttes de mixture qui m'ont calmé. Depuis, 
je suis toujours souffrant... Nous allons nous reposer 
ici demain, pas moi, car les jours de repos pour la 
colonne sont mes jours d'écriture et de travail. 



288 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac de Médina (Aures), le 7 juin 1850. 

Cher frère, tu ne me gâtes pas dans cette longue 
expédition. Je n'ai guère de ta prose et j'ai peur que 
ton silence ne soit une preuve de mauvaise santé. 
Chacun a ses douleurs dans ce fragile monde. J'ai 
appris, le 3, la mort de mon pauvre ami Barrai, 
tombé glorieusement sous le plomb d'un Kabyle. 

Les gens d'Oueldja, comptant sans doute sur leurs 
palmiers, leurs murs et leurs jardins, ont refusé l'im- 
pôt, et, par voie de passe-temps, ils m'ont assassiné 
deux soldats du 20 e qui s'en allaient péchant, 

« Dans le courant d'une onde pure. » 

L'un est resté sur le coup, l'autre est revenu au camp 
raconter l'attaque. Je me suis fâché, j'ai demandé 
les coupables, on m'a promené. 

Cette nuit, à deux heures du matin, je faisais in- 
vestir la ville barricadée, et, à la pointe du jour, pen- 
dant que je faisais occuper les palmiers et les jardins, 
trois bataillons pénétraient de vive force dans la ville 
où l'on se défendait de chaque maison. J'ai passé 
brûlant tout et laissant, dans les rues d'Oueldja, cin- 
quante cadavres. Tout cela fut l' affaire de deux 
heures. 

Les oasis et les habitants étaient terrifiés! Ils re- 



— 289 — 
connaissent aujourd'hui, un peu tard, qu'ils ont ce 
qu'ils ont mérité. L'impôt sera payé. 

Demain je pénètre dans la vallée de l'Oued-Âbiad 
où jamais colonne française ne s'est montrée. Nous 
verrons quel sera l'esprit de la réception dans ce 
pays que notre visite n'amuse guère. 

La mort de Barrai, les affaires du cercle de Bougie, 
la nomination provisoire de Lourmel, exigent ma pré- 
sence à Sétif. Je dois songer à y rentrer. 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE. 

Au bivouac de Scnef, le 8 juin 1850. 

Chère Louise, je suis biveuaqué par une chaleur 
de quarante degrés, au milieu de vingt villages su- 
perbes, qui ne se sont jamais bien soumis, qui ont plus 
d'une faute à se reprocher et que je vais punir en 
une fois de toutes leurs iniquités. Les premiers vil- 
lages étaient froids et arrivaient lentement me sa- 
luer. Je les ai si mal menés, que les autres sont arrivés 
en masse. Je leur ai donné jusqu'à ce soir pour payer 
les impôts et les amendes que je leur inflige. S'ils ne 
s'exécutent pas, je ferai comme à Oueldja, j'enverrai 
trois colonnes brûler tout. Ce sera dommage, car 
c'est un beau pays. Je crois et j'espère qu'ils paye- 
ront. 

II. 19 



— 290 



A LA MEME. 



Tighaminine, le 9 juin 1850. 

Je viens d'arriver dans un entonnoir entouré de 
rochers à pic, qu'on pourrait appeler la fin du monde. 
Pour seule issue, une bordure de rochers d'une élé- 
vation de cinq cents mètres. C'est dans ce défilé 
dangereux, que je vois demain engager ma colonne. 
Jamais troupes françaises ne se sont montrées ici. 
Une inscription taillée dans le roc constatera notre 
arrivée, notre passage, le numéro des régiments, de 
la colonne, et mon nom comme commandant de l'ex- 
pédition. Dans ce moment six cents hommes travail- 
lent à combler les trous, élargir les passages, couper 
ou faire sauter les rocs ; demain nous passerons tous. 
Le défilé a environ six cents mètres de longueur, et 
nous aurons ensuite une montagne à gravir en la- 
cets. La colonne mettra cinq heures à gagner la 
plaine. Hier, j'ai fait le méchant: j'ai menacé, terrifié 
les populations pour gagner la force morale dont j'ai 
besoin avant de m'engager dans un tel passage. Si 
je devais avoir des coups de fusil, je n'exposerais 
pas ma colonne dans le Kanga-Tighaminine. 

Les Arabes eux-mêmes n'y passent pas et ne com- 
prennentpas comment j'ose m'y aventurer. Je le ferai, 
je passerai, et j'ouvrirai la route aux Arabes. J'aime 
mieux cela qu'une victoire. Tous les villages ont payé 



— 291 — 

hier soir et ils ont bien fait, je les aurais anéantis. 
Adieu, ma Louise chérie, je vais visiter, surveiller et 
activer mes travaux. C'est magnifique. 



A LA MEME. 



Biskra, le 12 juin 1850. 

Je suis arrivé ce matin ici à neuf heures, avec cin- 
quante degrés de chaleur. J'ai placé mes hommes 
sous les palmiers, j'ai fait couler l'eau partout. Pour 
moi, je me suis réfugié dans un bain maure en con- 
struction. Je suis au milieu des gravats, des planches, 
de tout l'attirail des maçons, mais je suis protégé 
contre le soleil par les gros murs et les grosses voûtes 
et j'y vois clair par les portes. J'espère que je dor- 
mirai, car voilà deux nuits que je ne ferme pas 
l'œil. 

Demain j'ai à courir, à visiter Biskra avec le co- 
lonel Bizot qui vient d'arriver. Depuis ce matin nous 
sommes dans les événements et les accidents de tout 
genre. Tous les chefs arabes sont venus au-devant 
de moi avec de la fantazzia et des juments. Malek est 
devenu furieux et s'est cabré tout droit. 11 a failli me 
désarçonner, mais je tiens bien et je l'ai rudement 
éperonné. J'en suis quitte pour un petit coup de tête 
dans le front.... bagatelle. 11 était superbe et faisait 



— 292 — 

F admiration des Arabes.... Un pacha bai magnifique 
s'est jeté sur mon Salem noir, l'a abattu à coups de 
pied et a cassé la selle de Roman qui était dessus. 
De Place a reçu un coup de pied de cheval et est 
étendu sur son lit. Ce ne sera rien. De Neveu m'a 
encore cassé un tabouret. Tu le plaisanteras quand 
tu le verras avec son long bâton dont il te contera 
l'histoire. 

J'écris à mon frère et à ma mère, et je t'envoie les 
lettres. Tu ajouteras quelque chose et tu les feras 
partir. J'attends le courrier de France. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Biskra, le 12 juin 1850. 

Me voici dans Biskra, frère , étouffant par cin- 
quante degrés de chaleur. Heureusement, c'est le 
commencement de la fin. Nos opérations seront bien 
finies, bons résultats, succès partout. 

Les Nemenchas razziés, Oueldja qui voulait jouer 
le jeu de Zaatcha brûlée et punie, l'Aurès traversé, 
visité dans tous les sens et toujours en maître, nos 
baïonnettes brillant où pas une ne s'était montrée 
avant elles et passant partout, jusque dans ce fameux 
défilé de Ranga , que les Arabes disaient imprati- 
cable. J'y étais à dix heures du matin pour le recon- 



— 293 — 
naître avec mon capitaine du génie; à midi, j'y jetais 
six cents travailleurs; le soir, à six heures, la route 
était praticable, et le lendemain, mes colonnes fran- 
chissaient en trois heures et sans accident le passage 
de Kanga. Entreprise audacieuse qui a prouvé, une 
fois de plus , que les Français surmontent tous les 
obstacles; l'effet moral est grand. Je laisse, outre le 
souvenir d'une difficulté vaincue, le bienfait d'une 
route où l'on ne supposait pas un sentier praticable. 

Nous nous flattions, cher frère, d'avoir passé les 
premiers dans le défilé de Kanga : erreur. Au beau 
milieu, gravée dans le roc, nous avons découvert une 
inscription parfaitement conservée, qui nous appre- 
nait que, sous Antonin le Pieux, P. P. 111.1, père de 
la patrie pour la quatrième fois, la 6 e légion ro- 
maine avait fait la route à laquelle nous travaillons 
seize cent cinquante ans après ; car, si je ne me 
trompe, c'est cent quarante ou cent quarante-trois 
ans après Jésus-Christ que, sous Antonin le Pieux, 
ces événements devaient se passer. 

Nous sommes restés sots. Il n'y a rien de nouveau 
sous le soleil, et celui de Biskra est trop chaud. 



A MADAME DE FORCADE. 

Chère bonne mère , je suis arrivé ce matin sous 
Biskra. Figure-toi une forêt de palmiers entourant des 



— 29/i — 
maisons en terre grise, tristes et affreuses, de véri- 
tables taupinières. C'est une singulière idée d'avoir 
songé à occuper Biskra. Le duc d'Aumale croyait y 
amener le commerce du sud, il s'est trompé. 

J'ai réussi partout, j'ai battu les Nemenchas qui 
n'avaient jamais rien payé et qui m'ont soldé environ 
150,000 francs ; j'ai donné quelques sévères leçons 
et effrayé le pays. Je suis passé là où personne 
n'avait osé passer depuis Antonin le Pieux , qui y 
avait envoyé une légion romaine. J'ai fait recon- 
naître partout notre force et notre autorité, et je vois 
avec bien de la joie la fin de mon expédition et de 
mon absence si longue. Dans douze jours, je serai 
à Constantine auprès de ma femme... Le 14, je pars 
pour Sétif où des affaires m'appellent. La mort du 
pauvre général Barrai rend ma présence nécessaire 
dans sa subdivision... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNALD, AVOCAT A PARTS. 

Sétif, le 20 juin 1850. 

Je touche au port, cher frère, je suis à Sétif, et j'y 
ai trouvé tant de besogne que j'y resterai jusqu'au 22. 

Est-ce qu'un tailleur de Lyon ne m'a pas envoyé 
à Constantine un billet de moi de 550 fr. , payable 
le 15 juin 1820, à Paris! Je ne me rappelle ni lebil- 



— 295 — 
let, ni le tailleur. 11 y avait ma foi bien prescription 
de trente ans ; mais nous n'usons pas de ces moyens. 
J'ai répondu que l'on payât. Cette queue de jeunesse 
est plus longue que celle de M. Considérant; mais, 
quel œil elle possède aussi ' ! Ah ! mon fils, quelles 
leçons il recevra de moi ! Je ne pense pas qu'il fasse 
jamais de dettes. Je lui raconterai l'histoire de ma 
vie, pour garantir la sienne des mêmes dangers. 
Comme il me tarde de le voir arriver à Constantine 
auprès de moi! Ces enfants nous poussent. Nous 
vieillissons, frère, il n'y a que notre cœur et notre 
amitié qui resteront toujours jeunes et chauds. C'est 
une consolation. J'en ai besoin en ce moment: je 
suis dans la maison de Barrai ; tout m'y parle de 
lui, et je le cherche en vain. Il avait trop d'ardeur 
pour un général. 11 a regretté la vie qu'il s'était faite 
belle. 

Voilà une longue et intéressante expédition. En 
rentrant, je ferai avec soin un résumé pour le gou- 
verneur. J'ai organisé l'Aurès et consolidé notre 
puissance. J'ai stupéfié les Arabes par l'audace de 
mes marches. Ah ! si je courais après les Prussiens, 
je passerais bien autre part! Mais Dieu ne veut pas. 
Tu n'as pas besoin de me recommander des Mesloises 
qui est avec moi depuis quatre ans, que j'affectionne 



1 Le Maréchal avait, à cette époque, liquidé les dettes de sa 
jeunesse; quelquefois des réclamations isolées et insignifiantes se pré- 
sentaient connue celle dont il est question dans cette lettre. On voit 
les observations moitié plaisantes, moitié sérieuses qu'elles suggéraient 
an Maréchal, et la manière dont il les acquittait. 



— 296 — 
et que je serai heureux de voir officier et décoré. 
Nous y arriverons. 



AU MEME. 



Constantine, le 25 juin 1850. 

Cher frère, je suis ici depuis le 23. J'ai eu à peine 
le temps d'embrasser Louise. Des monceaux de lettres 
et d'affaires, un courrier d'Alger ; une colonne à for- 
mer et à faire partir; le choléra à Tunis et le bateau 
qui me vomit cent cinquante Tunisiens à Bone , et 
que je fais parquer au fort Génois ; un complot avorté 
à Oran ; les voltigeurs algériens qui font leurs farces 
à Philippeville, et que j'envoie à Bathna ; les trans- 
portés de Bone : il y a de quoi occuper dix bonnes 
têtes et je n'en ai qu'une. 

Que ne viens-tu passer tes vacances à Constan- 
tine. Ta toux céderait à l'air chaud de l'Afrique. 11 
faut venir. Yoici une lettre pour mon fils. 



A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD. 

Mon cher enfant, j'ai reçu ta lettre et je vais y 
répondre en détail. Tu dois être dans le coup de 
feu de tes examens, et je ne passe pas une journée 



— 297 — 
sans penser à toi et faire des vœux pour que tu* 
réussisses. Quel que soit le résultat, tu as travaillé : 
je dois une récompense à tes efforts. Pars donc pour 
l'Afrique le plus tôt possible, tu es attendu à Constan- 
tine, les bras ouverts. Ton oncle te donnera toutes 
les instructions nécessaires et l'argent de ta route. 
J'ai, d'ailleurs, encore l'espoir que ton oncle voya- 
gera avec toi: cette distraction lui fera du bien. La 
chaleur rétablirait sa santé. Je vais le presser beau- 
coup. J'aurai le temps de t'écrire encore une fois. 
Je n'ai pas besoin de te recommander d'être en 
voyage poli avec tout le monde, mais de ne te lier 
avec personne. 

11 faut toujours se méfier dans le monde, et sur- 
tout en voyage, des gens qui parlent beaucoup, font 
patte de velours, et se jettent à votre tête. Le bon 
sens te dira que les aigrefins recherchent l'inexpé- 
rience des jeunes gens. Sois toujours calme et sé- 
rieux, regarde les hommes dans le blanc des yeux, la 
main sur ta bourse : avec ces précautions tu peux 
voyager. Fais tes petites affaires et n'en parle jamais 
à des étrangers. Adieu, cher enfant, à bientôt, ta 
petite mère et moi, t'attendons avec une vive im- 
patience. 



A M. LEROY DE SATNT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Eh bien, frère, si tu es raisonnable, tu viendras 
avec mon fils et tu comprendras mes raisons. Ta 



— 298 — 
inaladie traîne, tes nerfs s'aiguisent par la douleur, 
ton imagination est tendue vers les mêmes idées, il 
te faut une secousse, un changement d'air et de ré- 
gime, un repos complet de tête ; tu as tant travaillé ! 
11 te faut un exercice salutaire. Tu trouves tout cela 
réuni dans le voyage de deux mois que je t'offre. Ne 
viens qu'en août, tu es à la veille de tes vacances du 
Palais. Tu n'as qu'une seule objection passable à me 
faire.... objection de père de famille, l'argent î Eh 
bien, frère, tu me permettras bien à moi, qui ai reçu 
si souvent ta bourse tout entière, de t' offrir un mor- 
ceau de la mienne. Nous partagerons en frère toutes 
les dépenses du voyage. Notre frère fera ton Palais 
et tout sera pour le mieux. Tu ne laisseras pas Eu- 
génie seule. N'a-t-elle pas ses enfants, Adélaïde, 
notre frère, Jean, toute la famille? Tu vois que j'ai 
pensé à tout, prévu tout. 



AL MEME. 



Constantine, le 5 juillet 1850. 

Le courrier d'Alger m'arrive, frère, sans m'ap- 
porter de lettre de toi, et ma lettre partira avant que 
le courrier de France ne me parvienne. Le gouver- 
neur me donne de flatteurs éloges sur mon expédi- 



— 299 — 

tion, ses résultats, la manière brillante dont j'ai 
conduit l'opération et débuté dans le commandement. 
Il a envoyé mon rapport d'ensemble au ministre. 

Oui, c'est un beau commandement, tu en jugeras 
si tu viens. Je croyais ne pas avoir à me préoccuper 
de politique, et voilà que le complot d'Oran nous a 
mis la puce à l'oreille. Je me suis constitué une po- 
lice. J'ai été obligé de faire quelques changements 
de résidence. Mes transportés de Bone sont toujours 
en exaltation, en conspiration. L'arrivée d'un certain 
Hugelmann, enragé de premier ordre, va augmen- 
ter ces bonnes dispositions. Ils me feront quelques 
mauvais coups et je leur laverai la tête avec du 
plomb. Ils me gâtent mes centres agricoles où ils 
ont retrouvé des frères en barricades. Tout cela me 
donne de la tablature. Ajoutes-y le choléra que Tu- 
nis vient de communiquer à Bone. 

Je viens d'envoyer Eynard avec une colonne sur 
la frontière de Tunis. Un établissement de mine, as- 
sez maladroitement concédé, nous cause des embar- 
ras. Je ne l'aurais certainement pas autorisé dans 
cette situation. La frontière n'est pas régulièrement 
délimitée et les mines se trouvent sur l'extrême li- 
sière. C'est une question brûlante et qui peut nous 
amener des conflits avec Tunis. J'en comprends l'im- 
portance et je veille au grain. 

Je m'arrête avec confiance et bonheur à l'idée 
de te voir venir avec mon fils. S'il en est autrement, 
j'en aurai un véritable chagrin. Allons, frère, viens 
nous voir, viens t' étonner devant la vieille Cirtha. 



— 300 — 
Embrasse ta femme et pars. .Ne me prive pas du 
bonheur de t'embrasser comme je t'aime. 



A.U MEME. 



Constantine, les 20 et 25 juillet 1850. 

Cher frère, le courrier de France m'apporte tes 
deux lettres du 26 juin et du 3 juillet. Je me suis 
d'abord livré à la joie de savoir franchie la première 
moitié des examens d'Adolphe, J'en suis heureux. 
C'est d'un bon augure pour le reste. Dans tous les 
cas, j'approuve tes idées si Adolphe n'est pas reçu; 
et, dans ce mécompte, il n'y aurait rien de fâcheux , 
tu le mettras dans une maison spéciale où il piochera 
de nouveau. Tout est entendu sur ce point. 

Si cette première partie de ta lettre m'a parfai- 
tement satisfait, il n'en est pas de même de la se- 
conde. Tu ne viens pas. Je comprends tes raisons, je 
les sens et je les combats. Qu'est-ce qu'une absence 
de deux mois? Tu retrouveras tes moutards grandis 
et plus gentils, ta femme embellie; l'absence sied 
aux femmes légitimes. Allons, ta première lettre 
m'annoncera le jour de ton départ et j'en aurai bien 
de la joie. 

Depuis que je sais que mon fils doit venir, le temps 
me semble d'une durée interminable. J'attends cet 



— 301 — 

enfant avec une impatience que partage sa petite 
mère. C'est déjà bien qu'il ait été déclaré admissible. 
Ce serait magnifique s'il était reçu. S'il ne l'est pas 
cette année, il sera admis l'an prochain, voilà tout. 
En attendant, qu'il vienne vite et que je l'embrasse, 
c'est tout ce que je désire. 

Le courrier d'Alger m' arrivera dans quelques 
jours et fixera mes incertitudes. 

J'ai augmenté ma ménagerie de deux lions, Juba 
et Cirtha. Aussitôt que mon fils en aura joui un peu, 
je m'en débarrasserai. Ils font une peur terrible à 
Louise. Du reste, ils sont charmants, joueurs comme 
des chats, suivants comme des chiens. Rien de plus 
comique que leurs jeux avec les singes: ceux-ci pas- 
sent dans leur crinière de familières inspections ; 
mais quand Juba, ennuyé de ces privautés qu'il 
souffre, menace et gronde, les singes, en deux bonds, 
gagnent le haut de leur colonne et, de là, insultent 
le roi des animaux. Les gazelles, l'autruche, les ci- 
gognes aiment peu le moment où mes lions se pro- 
mènent dans le jardin et, quand ils y sont, les chiens 
refusent d'y descendre. Tout cela sera bon pour 
deux mois encore, puis je les proposerai au Jardin- 
des-Plante*. 

Le choléra nous entoure sans nous inquiéter. Il 
sera sur la frontière de Tunis, aidé par son allié le 
Rhamadan. On finira par ne plus faire attention du 
tout au choléra et l'on en mourra moins. 



S02 



AU MEME. 



Constantine, le 15 août 1850. 



Cher frère, j'ai reçu mon fils en bonne santé, heu- 
reux , joyeux d'être à Constantine comme nous le 
sommes de l'y voir. Je l'ai trouvé grandi , presque 
homme. Tu l'as mis en état de monter son cheval et 
les miens. Je lui ai fait voir une fantazzia superbe par 
les plus beaux cavaliers de la province. Tout est nou- 
veau pour lui. Nous avons fait des armes, c'est ton 
élève. 11 sait déjà se défendre gentiment. Il retour- 
nera à Paris cavalier et saura tirer le pistolet comme 
il faut le savoir. Je le fais travailler, je l'interroge sur 
l'histoire, la géographie historique. Mon aide de 
camp l'entreprend sur les mathématiques. 

11 est on ne peut mieux avec sa petite mère qui 
est charmante pour lui. Enfin le jeune homme est 
choyé, canssé, accueilli partout. C'est une belle et 
noble nature, nous la cultiverons. Tu t'apercevras de 
son passage en Afrique. Il t'écrit une longue lettre, 
sans doute son journal depuis qu'il est ici. H se porte 
bien et supporte la chaleur en homme ; elle est cruelle 
en ce moment. Je travaille dans mon cabinet et la 
sueur coule de mon front. 

Je suis content de la force d'Adolphe dans la na- 
tation. Tu nous auras à tous enseigné cet art. 



30S 



AU MEME. 



Gonstantine, le 15 septembre 1850. 

Cher frère, je n'ai jamais été si longtemps sans 
t'écrire. Je pars demain pour Guelma et Bone, avec 
une smalah énorme. Ma femme, mon fils, mes aides 
de camp, six chevaux, etc. Nous ferons un voyage 
intéressant pour eux, très-occupé pour moi, mais, au 
moins, je prendrai de l'exercice dont j'ai besoin. 

Louise a été sérieusement indisposée, elle a gardé 
le lit pendant quatre jours; elle pleurait de la peur 
de ne pas aller à Bone; moi je souffrais de la voir 
souffrir. Adolphe a été charmant d'attention et de 
soins pour sa petite mère. Je te dirai avec bonheur 
que Louise aime beaucoup mon fils, et que celui-ci 
aime ma femme, comme il eût aimé sa mère. Gela 
me rend heureux, parce que j'espère qu'il en sera de 
même avec ma fille. Ta belle-sœur a, quand elle veut, 
un caractère si gracieux, qu'il est difficile de ne pas 
l'aimer. 

Ton neveu a bien pris à Gonstantine, il y avait des 
écueils. Ni trop fier, ni trop familier, il est bien. Il a 
de la tenue et de la bonté à la fois. Excellent natu- 
rel, par.out il se fait aimer. Il lui reste encore quel- 
ques gestes collégiens qui ne sentent pas la bonne 
société. II se formera. 

Il rentrera à Paris, bourré de cadeaux pour ses 



— 304 — 
tantes et sa sœur, il en saute de joie.... Sa mère lui 
a changé sa montre en argent pour une montre d'or 
très-jolie. On le gâte un peu et je laisse faire. Je 
ferai mouvoir les grands ressorts quand on partira. 
11 faudra travailler ferme. Il en sent la nécessité. Il 
s'en ira sous l'impression de bons conseils et de frap- 
pants exemples. 11 appréciera ma position et tâchera 
de se montrer digne de son père et de notre nom. 

Tu travailles trop, tu ne songes ni à ta femme ni 
à tes enfants. Tu négliges ta santé. Je vois ton 
voyage de Lyon avec plaisir, ce sera de la distrac- 
tion et un peu de repos en outre. Ah ! si tu avais voulu 
venir ! 

Louis -Philippe est donc mort, hélas! et dans 
l'exil ! Les Bourbons ne sont pas heureux. S'ils ont 
quelques défauts, ils ont de royales qualités. Que fe- 
ront les autres, aînés et cadets, et la duchesse d'Or- 
léans, et le comte de Paris, et la République et l'Em- 
pire? Pauvre France! Nous sommes plus tranquilles 
ici. On ne bronche pas dans mon gouvernement. 
Ma foi, je frapperais dur. 



AU MEME. 



Constantinc, le G octobre 1850. 



Cher frère , pendant que ma femme et mon fils 
s'amusaient et jouissaient d'un voyage agréable, 



— 305 — 
moi, je piochais, j'inspectais régiments et villages, 
et je me couchais harassé de fatigue. Ajoutez à cela 
la représentation , les réceptions, les discours et les 
dîners. Louise et mon fils ont fait plus de cent- vingt 
lieues à cheval gaîment et enchantés. Ils ont tout 
supporté, ondées cle pluie et de soleil, et se font une 
fête d'aller à Bathna et à Lamhessa. 

Le 13, j'ai des courses, le soir bal au palais ; le 16, 
nous partirons. 

Adolphe a eu un bon moment : il m'a demandé 
de lui-même à partir par le bateau du 23, pour 
pouvoir reprendre son travail à Paris, le 2 novem- 
bre. J'ai trouvé cela bien. C'est un garçon qui a un 
bon fonds, de l'esprit, un peu cle légèreté, du cœur 
et du sens. 

11 n'a pas fait grand' chose ici; c'est vrai; mais 
comment travailler au milieu de tant de sujets de dis- 
traction! 11 a vu beaucoup d'officiers et nourrit le 
désir de porter l'épauletle. Il emportera de bons sou- 
venirs, et l'envie de se revoir sous le toit paternel. 

Quand il te reviendra, fais-lui comprendre la né- 
cessité du travail. J'espère que ma sœur Eugénie ef 
ses enfants sont toujours florissants. Adieu, frère. 



20 



?>0(> — 



AU MÊME. 



Coiistiintine, le 15 octobre 1850. 



11 faut que je trouve un moment pour t'annoncer 
une bonne nouvelle, frère. Bou-Akkas, dont je t'ai 
parlé, ce fameux Bou-Akkas qui jamais n'avait voulu 
se faire voir à Gonstantine, refusant d'y venir, au 
Prince, à Galbois, à Bedeau, à Herbillon ; Bou-Akkas, 
le dernier des grands chefs non entièrement soumis, 
est ici depuis le 12. 11 assistait le 13 à nos courses, 
le I h il a déjeuné chez moi avec tous les chefs arabes, 
auxquels je l'ai bien fait voir. C'est un grand bonheur 
pour moi que le succès de cette longue et délicate 
négociation. Gela me fera plus d'honneur qu'une 
victoire. 

Le ministre sera satisfait. Ge sont des résultats 
comme il les aime, positifs et sans perte d'hommes 
ni d'argent. La porte de Djidjelli est ouverte : me 
permettra-t-on d'y passer? 

La soumission de Bou-Akkas, c'est l'inviolabilité 
du Ferdjouah disparue au souffle de la puissance 
française îî Dis cela à tous ceux qui te demanderont 
ce que c'est. 



307 



AU MEME. 



Constantine, le 22 octobre 1850. 

Cher frère, il y a quelques heures, j'ai mis mon 
pauvre Adolphe en voiture. J'ai le cœur d'autant plus 
serré que je me suis contraint davantage. Cette lettre 
le précédera auprès de toi tout au plus d'un jour. 

Il m'a laissé de lui une heureuse et douce image. 
Son caractère bienveillant, son humeur agréable, 
l'ont fait aimer ici. Ce voyage lui aura servi beau- 
coup. Il a vu notre métier sous son plus séduisant 
aspect, il le trouve superbe. Je ne lui ai montré que 
des officiers bien nés, bien élevés, animés de bons 
sentiments. 11 les croit tous de même. Au jour de la 
désillusion, il saura faire un choix. 

Sa petite mère et lui se sont embrassés en pleurant. 
Louise l'aime comme son fils. 

Adolphe te racontera Lambessa, ses ruines, la 
forêt des cèdres... il a beaucoup vu et partant beau- 
coup retenu. 11 faut maintenant, frère, me faire tra- 
vailler ce monsieur fort et ferme. Qu'il soit reçu ou 
la giberne l'attend. 

Tu me diras si tu l'as trouvé grandi, formé. 

Que dis-lu de Bou-Akkas? Un événement qui, en 
Afrique, a retenti jusque dans le désert, passera-t-il 
inaperçu chez vous? C'est ma foi possible. Ça n'en 
serait pas plus agréable. Cependant le gouverneur en 



— 308 — 
écrit au ministre, et m'a fait à moi de sincères com- 
pliments. 

Voilà cette pauvre reine des Belges morte aussi ! 
Encore une noble femme éteinte avant le temps î 
Encore une poignante douleur pour la reine Amélie ! 
Le ciel n'a pas pitié de cette noble famille. Les dé- 
tails de cette mort nous ont tous attristés. 



AU MÊME. 



Constantine, le novembre 1850. 

Encore une révolution algérienne, frère, le général 
d'Hautpoul remplace le général Charron dans le 
gouvernement de l'Afrique ; le général Schramm 
prend le portefeuille delà guerre. Je regrette le pre- 
mier, je n'ai rien à redouter du second, le troisième 
me connaît. Donc tout ceci me touche peu. C'est 
M. d'Hautpoul qui m'a nommé où je suis. Je ne sup- 
pose pas que le gouverneur regrette l'œuvre du mi- 
nistre. Depuis huit mois, j'ai travaillé, j'ai grandi, je 
me suis assis. 

Je sais mon devoir; j'ai demandé l'autorisation de 
me rendre à Alger pour prendre les instructions du 
nouveau gouverneur. 

Le départ de Charron m'attriste. C'était un ami, 
et c'est nn homme lovai. 



— 309 — 

J'allais oublier de te dire que je viens d'être l'ob- 
jet d'une haute faveur de la part du Pape. Sa Sain- 
teté aura su l'appui que je donne à la religion et aux 
bons prêtres , elle m'a nommé grand officier de 
l'ordre du Christ. 

Mon affaire de Bou-Akkas est arrivée à Paris dans 
un mauvais moment, elle a passé inaperçue entre les 
deux ministres. 

J'ai dans ce moment trois colonnes dehors sous 
les généraux Bosquet, Luzy et le colonel Marulaz. 
Je ne laisse guère reposer les Arabes. 

As-tu lu l\Ère des Césars par Romieu? livre spiri- 
tuel, érudit, bien écrit, audacieux, et qui a du vrai. 
Il est certain que moi , homme loyal , homme de 
cœur, je ne me laisserai jamais dominer par la rue, 
Plutôt mille fois lever la bannière du chef de bande ! 
Et de là à devenir César, ou donc est l'impossible? 

J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre vraiment 
gracieuse au sujet de Bou-Akkas. Ce pauvre Bou- 
Akkas, il a déposé sa carte sur un fauteuil vide. Ce- 
pendant le ministre Schramm m'a complimenté. 



AU MEME. 



Alger, le 20 novembre 1850. 

Cher frère, je t'ai annoncé quatre lignes d'Alger, 
et je tiens parole. J'ai été bien accueilli par le non- 



— 310 — 

\(m\u gouverneur. 11 me témoigne une confiance que 
je mérite. Ma politique , mes plans de campagne, 
mes projets, il les apprécie et me laisse la plus 
grande latitude. Connais-tu le gouverneur? C'est un 
homme intelligent et spirituel. Il a de la décision et 
du commandement. La responsabilité ne le fait pas 
reculer devant elle. Il a eu la politesse de dire que 
le gouvernement de l'Algérie récompenserait un jour 
mes succès. Que Dieu l'entende ! 

Il me fallait cette réception satisfaisante pour 
compenser de tristes préoccupations. 

Je suis tombé ici au milieu d'un choléra effrayant. 
Avant-hier, à dix heures, je prenais le thé chez 
M me d'Avanne dont la fille est l'amie de Louise , la 
brave clame me versait du thé de sa main. Je la 
quitte à onze heures et hier matin, à six heures, on 
m'envoyait chercher : elle était à la mort. Je lui ai 
fermé les yeux à trois heures. Nous l'enterrons au- 
jourd'hui. C'est foudroyant! Comme j'ai été bien 
inspiré de ne point amener Louise. Cette mort l'eût 
effrayée. 

Le résumé du message présidentiel est remarqua- 
blement bien. Le général d'Hautpoul dit qu'il est de 
la main du Président; mais alors, c'est un homme ', 
c'est plein de cœur et d'esprit. 

1 Parti pour l'Afrique au mois d'avril 1848, le général de Saint- 
Arnaud ne connaissait pas encore le Prince, alors Président de la 
République. 



— Mi — 



41) MEME. 



Décembre 1850. 

11 y a un siècle, frère, que tu n'as de mes nou- 
velles : je suis dans le coup de feu de mon inspection 
générale et si occupé que ma santé en souifre. 

La politique me paraît toujours la même, fausse 
et embarrassée. La situation est bien tendue. Le 
message produit un bon effet partout. C'est droit et 
habile, et cela finit bien l'année. 

Et vous, comment la finissez-vous? Gomme je se- 
rais heureux de me sentir auprès de vous! L'absence 
et l'éloignement me pèsent d'autant plus que je n'a- 
perçois pas encore le moment de la réunion. Dans 
quelques mois, déjà trois ans de séparation. Nous ne 
nous verrons pas avant 1852. 

Tu auras la visite d'un capitaine de mon état- 
major, M. de Serionne, bon officier, excellent dessi- 
nateur, neveu de no re ami de Lurieu. 

N'oublie pas d'aller à notre annuel Napoléonien. 
Tu y verras de vieilles figures, nos condisciples ; ils 
en disent autant de nous. Qui est-ce qui est jeune? 
Ta décision suprême sur les voyages projetés est 
raisonnable, mais ne me va que tout juste. Pauvre 
frère, encore deux ans sans te voir. Songe donc que 
je ne puis aller en France qu'à la fin de 1852. Je 
serai certes heureux et bien heureux de recevoir 



— 312 — 

mon frère et sa femme, mon fils et mon neveu, mais 
plus j'en aurai, plus tu me manqueras. 



AU MEME. 



Gonstantiné, les 12 et 22 janvier 1851. 



Le courrier de France ne nous apportait rien de 
toi. cher frère. Un mot seulement de notre sœur 
Adèle, écrit entre deux petits sommes réparateurs de 
la fatigue des bals. Nous sommes sous la neige. 
Constantine a sa coiffure blanche, et je dois à la tem- 
pérature un fort rhume que Louise soigne au lieu 
d'aller au bal, ce qui est d'une bonne femme. 

Voici donc que nos cartes se brouillent ; les por- 
tefeuilles vont encore changer de mains. Ne voit- 
on pas le mois de mai 1852 qui s'avance à pas de 
géant? 

Sermonne mon fils. Dis- lui que la polka et la 
danse ne vont pas avec les mathématiques, l'histoire 
et l'allemand. 11 aura le temps de polker dans trois 
ans d'ici. 

Adieu, frère, je t'embrasse entre deux accès de 
toux. 



— 313 



AU MÊME. 



Gonstantine, le 7 février 1851. 

Ta lettre, frère, me rend perplexe; on dit que je 
suis général de division et rappelé. Ta lettre n'est 
pas la seule qui relève ce bruit. Vous êtes nommé, 
disent les uns ; il n'est bruit que de votre nomination, 
me disent les autres et toujours avec le « rappelé à 
» Paris. » C'est ce qui m'arrange le moins et ferme la 
porte à toute joie. Jamais je ne puis avoir comman- 
dement plus beau, plus intéressant, plus selon mes 
goûts. Je passerais volontiers un bail pour rester en- 
core deux ans ici avec deux étoiles. Ce que je désire, 
c'est de faire l'expédition de Kabylie. Je L'ai prépa- 
rée avec amour, je la ferai avec succès. Elle me fera 
connaître comme général et comme administrateur. 
Ce à quoi je dois viser, c'est à une réputation mili- 
taire pure de politique. Je ne suis ni usé, ni coulé 
comme tant d'autres. Je suis jaloux de ne pas perdre 
cette rare et précieuse virginité. 

Gagnant ma troisième étoile avec l'expédition de 
Kabylie, je regretterai moins de rentrer en France. 
11 faudra bien toujours que j'y rentre pour revenir 
plus tard , car c'est là mon but avoué et bien avoua- 
ble, pour revenir au gouvernement général. Tels sont 
bien clairement ma pensée, mes désirs ; mais que fait 
tout cela contre la volonté du destin! Je suis mili- 
taire : j'obéirai, je tâcherai de faire bien partout. 



- 3U - 

Dans un moment d'embarras, et ils ne sont pas 
rares, on peut bien songer à des hommes nouveaux. 
A-t-on pensé à moi? C'est possible; mais, la crise 
passée, on me laissera ici, on m'oubliera : ce que je 
souhaite du fond de mon cœur. 

Si l'on m'appelle à Paris, mon thème est fait, ma 
ligne tracée, je n'en sortirai pas. Je suis militaire 
avant tout, résolu à devenir homme politique à mon 
aise et à mon heure. Le droit chemin toujours et 
toujours le dévouement à la France. 

Cela ne convient-il pas? Je prends ma disponibi- 
lité et, avec 8,000 francs, je vais vivre avec Louisetle 
dans un coin d'Ittre. Voilà mon plan , frère : l'ap- 
prouves-tu? Je le crois simple et sage. 

Dans toutes ces prévisions d'avenir , ma compen- 
sation c'est de vous embrasser et de me retrouver au 
milieu de vous. Mais je regretterai amèrement que 
vous n'ayez, ni les uns ni les autres, fait le voyage 
de INumidie. Ma femme regrettera plus d'une fois 
son palais de Constantine; tout y a été pour elle 
jouissance et plaisir. Je garde les soucis pour moi 
seul, et ceux du commandement semblent lourds 
quand on prend les affaires à cœur. 

Enfin, fière, ne nous creusons pas la tête et atten- 
dons. Si je suis nommé, jamais grade ne m'aura fait 
moins de plaisir; c'est cependant le dernier auquel 
je puisse prétendre. 

Le lieutenant-colonel Espinasse se rend à Paris, 
il ira te voir. 



315 — 



AU MÊME. 

Constantine, les 12 et 22 février 1851. 

Cher frère, tu crois à un répit pour ma rentrée en 
France. J'en serai bien satisfait, si je puis faire mon 
expédition de Kabylie; ma position sera faite au re- 
tour, et je pourrai voir, à Paris, se dessiner mon but 
final : le gouvernement de l'Algérie. Souvent je me 
rassure à penser que Louise aura bien le temps de 
voir pousser les fleurs qu'elle a semées dans ses jar- 
dins. L'eau nous arrive au palais ; dans deux mois 
nous aurons un bassin en marbre blanc. C'est une 
belle habitation que je regretterai, fût-ce même dans 
l'hôtel d'Alger. Rien, en Afrique, ne me paraît com- 
parable au palais de Constantine. Est-ce parce que 
j'y suis heureux? Dix ans général de division, je les 
y passerais volontiers. Je crois que Louise y toperait, 
quoiqu'elle ait bien son petit grain d'ambition. 

Les bals continuent à Constantine. 11 y en a trois 
cette semaine, c'est un peu trop. Je crains que Louise 
ne se fatigue. Heureusement voici le carême, et je le 
ferai saintement... par raison. 

J'attends le printemps pour aller en guerre. J'en- 
voie par ce courrier mon plan définitif de campagne. 
Je ne demande pas un sol à l'État. Si l'on me refuse, 
on fera plus qu'une faute. 

A quoi pense l'Assemblée? Refuser la dotation. 



— 316 — 

c'est faire fausse route. Le discours éloquent du 
comte de Montalembert est d'un maladroit ami, s'il 
est d'un ami. 

Le gouverneur donne la préférence à l'expédition 
de la grande Kabylie; je regarde l'expédition de la 
petite Kabylie comme plus opportune et plus facile. 
Oui aura raison? 



AU MEME. 



Constantine, les 7 et 12 mars 1851. 

Frère, je me suis laissé acculer jusqu'au dernier 
jour ; puis la besogne commande et la correspondance 
particulière en pâtit. Je prends sur le temps de dîner 
pour t'écrire. Nous avons honorablement clos les soi- 
rées et le carnaval par un beau bal, gai, animé et qui 
a réuni les suffrages unanimes, chose rare ici comme 
partout. Illumination à giorno, tapisseries, tentures, 
verres de couleurs serpentant autour des colonnes et 
sous les arceaux des galeries garnies de fleurs et de 
verdure ; la neige, tombée à flocons, couvrant la terre 
et les orangers des jardins, faisait un magnifique 
contraste : rien ne manquait, c'était féerique. On a 
bu, mangé, dansé jusqu'à six heures du matin, et 
l'on a fini au jour par un combat de boules de neige. 
Louise était charmante de toilette et de grâce; elle 
a fait à ravir les honneurs de son palais et de son bal. 



— 317 — 

Le carême commence : plus de soirées ; nous nous 
reposons, heureux du repos. Nous en sommes tou- 
jours à préférer le tête-à-tête aux réunions et au 
monde. 

Forcade m'écrit pour me recommander La fer té 
qui est à Alger. S'il vient ici, je le recevrai comme 
un parent. 

Je viens encore d'obtenir un succès dans le genre 
de celui de Bou-Akkas. Les Tolbas de Ben-Driss, 
marabouts très-influents, ont fait leur soumission qui 
entraînera probablement celle des Zouaouas et de 
presque toute la Kabylie. Cet heureux événement me 
donne raison et fera sans doute adopter mes plans. 

Je ne m'occupe pas, frère, de ce que disent les 
journaux. Je ne m'y arrête pas et je vais droit mon 
chemin. Quel homme est à l'abri de leurs attaques? 
C'est une sottise que de les relever. 

Nous recevons une petite lettre de Louisette à sa 
mère, lettre fort gentille, bien écrite et bien tournée. 
J'en ai été bien satisfait. Les larmes m'en sont ve- 
nues aux yeux. Tu embrasseras dix fois Louisette 
pour moi. Sa petite mère lui écrit. Ce que tu me dis 
de mon fils me remplit de joie; je serais si heureux 
de le voir réussir cette année ! C'est ma préoccupa- 
tion continuelle et le sujet de nos conversations avec 
Louise qui aime beaucoup mes enfants. 

J'ai reçu de Paris un intéressant courrier.... D'a- 
bord acceptation complète de mon plan, autorisation 
de faire la campagne comme je l'entends. Je ne sup- 
pose pas qu'on me rappelle avant trois mois. 



— 318 — 



AU MÊME. 



Constantine, le 21 mars 1851. 

Cher frère, le courrier de France nous apporte une 
nouvelle qui n'est que justice, la promotion du gé- 
néral Exelmans au maréchalat. Et moi, je fais l'ex- 
pédition de Kabylie. Mes idées sont adoptées, on me 
les tronque un peu, mais je me contente de la part 
qu'on me laisse. 

Fleury m'écrit qu'il a bien envie de venir faire 
l'expédition avec moi. Je lui réponds qu'il sera le 
bien venu. Je lui ferai entendre une musique qui 
vaut mieux que celle des concerts de Paris. Gela lui 
refera l'oreille et lui donnera l'épaulette de lieutenant- 
colonel. 

J'ai écrit à mon fils pour l'encourager. Ne le laisse 
pas se refroidir, chauffe son ardeur. 11 faut qu'il em- 
porte Saint-Cyr d'assaut. 

Le soleil est revenu; je pars pour Milah avec 
Louise. Je vais préparer mon expédition, voir les 
montagnes que je traverserai avec mes colonnes. 
Une division de huit mille hommes , c'est quelque 
chose. 

Je fais venir à Milah Bou-Akkas et les frères Ben- 
Azzeddin. Il faut que je fasse causer ces chefs. Mon 
intention est d'entrer à Djidjelli le 13 mai. C'est le 
13 mai 1839 que j'y entrais le premier à la tête de 



— 319 — 

ma compagnie de voltigeurs. Comme les événements 
ont marché, frère! Qui m'eût dit en 1837, le 13 oc- 
tobre, quand je montais à l'assaut de Gonstantine où 
j'entrais par la brèche, que, douze ans plus tard, je 
passerais sous la porte comme chef de la province ! 
Et tu ne crois pas qu'il y a une destinée. ... Et si je 
suis gouverneur dans ce palais d'Alger, où j'ai monté 
la garde comme lieutenant ! Puisse mon étoile me 
garder cette fin-là ! Dans ce monde il ne faut vrai- 
ment jurer ni désespérer de rien. Avec un peu de 
bonheur, de l'audace, de l'intelligence, on doit tou- 
jours arriver quelque part. Le diable m'a tendu bien 
des pièges, mais, à présent, je me ris de lui. 

Enfin, frère, laissons aller la barque, seulement 
tâchons d'éviter les écueils. 



AU MEME. 



Gonstantine, le 6 avril 1851. 

Je suis dans un terrible coup de feu, cher frère. 
C'est dans ces occasions que l'homme intelligent et 
vigoureux se pose ; aussi, suis-je assez satisfait, bien 
qu'entouré d'une foule de difficultés. Le gouverneur 
ne nous a pas encore envoyé d'ordres ni communi- 
qué les instructions du ministre, mais cela n'arrête 
pas mon activité. J'irai à Djidjelli, tout aussi bien 



— 320 — 

avec dix bataillons qu'avec quatorze. Je me suffirai 
avec mes propres ressources. Le gouverneur projette 
une tournée sur le littoral jusqu'à Bone avant son 
départ, et me prescrit de me trouver à son passage 
le 7 ; je pars demain et j'irai recevoir ses instruc- 
tions. 

Les événements généraux me contrarient. Les 
Kabyles du Djurjura et de ses pentes se soulèvent. 

Les Beni-Mellikens, conduits par une parodie de 
Bou-Maza, un chérif nommé Bou-Barghla, ont atta- 
qué et chassé de chez lui notre allié Si-ben-Aly Ché- 
rif. J'ai, tout de suite, écrit à Bosquet de partir avec 
une petite colonne pour prendre position aux Bibans. 
D'Aurelles est également sorti d'Aumale. Rien ne 
périclite, mais je fais un second plan de campagne 
qui puisse s'adapter aux circonstances. Je propose- 
rai mes deux plans au gouverneur. Ces deux plans 
me conduisent l'un et l'autre à quatre mois de cam- 
pagne. Ce sera long, mais quel résultat je me pro- 
mets ! 

Je serai fixé demain à Philippeville. Si j'ai le 
temps, je t'écrirai quatre lignes. Ai-je raison de te 
dire que je suis dans le coup de feu? Mes ordres sont 
prêts pour tous les cas. Je ne pense pas que devant 
cette complication, le gouverneur m'emmène à Bone. 



— 32) — 



AU ME M 



Constantine, !c 12 avril 1851. 

Cher frère, le gouverneur nous quitte. 11 vient de 
partir enchanté de la division. Il a été bien reçu 
partout, a tout vu en détail, quoique vite, et ne s'est 
montré contraire à aucune de mes propositions. 

J'ai une colonne superbe, forte de douze bataillons 
qui forment deux brigades, sous les ordres des gé- 
néraux Luzy et Bosquet. Je suis prêt, à tout événe- 
ment, à me porter sur le Djurjura par Sétif ou sur 
Djidjclli ; mais je crois que c'est à Djidjelli que j'irai. 
Dans tous les cas, je ferai une belle et utile expédi- 
tion. Peut-être en ferai- je deux ? 

Blangini a porté son quartier général à Aumale 
avec dix bataillons ; le général Camou vient à Sétif 
avec quatre autres, pendant que Bosquet m'accom- 
pagne. Toutes les mesures sont bien prises. Le gou- 
verneur part pour Paris le 25, et se rend à l'Assem- 
blée. 11 lui demandera son expédition de la grande 
Kabylie. Si l'on la lui refuse, il ne veut pas revenir. 
Pélissier fera l'intérim et pourrait bien, cette fois, 
passer en titre. Je pourrais bien, polir mon compte, 
et voudrais bien surtout rester à Constantine jusqu'a- 
près mai 1852. Au delà, l'horizon n'est plus visible. 
Voilà cinq nuits que je ne prends pas de sommeil. 
J'ai bien. pensé à mon expédition et à vous tous que 
j'aime. 

II. 21 



— 322 — 



AU MEME. 



Constantine, le 22 avril 1851. 

J'ai écrit à Eugénie par le courrier du 19 et je 
réponds, frère, à ta lettre du 11 ; tu connais la vi- 
site du gouverneur avec qui je suis dans les meil- 
leurs termes. Il m'accorde tout ce que j'ai demandé ; 
ses instructions pour la campagne s'accordent avec 
mes projets. Ma colonne sera réunie à Milah le 8, 
j'entrerai dans la montagne le 10; le 1:2 et le 13 
j'aurai déjà frappé de grands coups, et le 16, je 
veux être à Ujidjelli. 

Mon expédition a partout du retentissement; on 
a l'œil sur elle. Le Président m'envoie Fleury ; le 
ministre m'envoie Waubert ; le roi des Belges, trois 
officiers de son armée. Nous ferons en sorte de satis- 
faire tout le monde. J'en ai bien pour mes deux mois 
et plus. 

Louise va rester presque seule dans son palais. La 
plupart des dames de Constantine rentrent en France 
pour l'été. Je pense que vers le 10 juin, au moment 
où je ramènerai ma colonne à Philippeville pour la 
ravitailler, Louise pourra m'y rejoindre. Cela cou- 
pera son veuvage. 

Je serai quelque temps sans t' écrire. La besogne 
me déborde. Organiser le départ, veiller aux appro- 
visionnements, laisser des ordres et des instructions 



— 323 — 
pour toutes les éventualités, cela n'en finit pas. Les 
détails fatiguent, mais ce sont les détails qui sauvent. 
J'écris vingt lettres par jour. 

Je ne puis partir avant le 7 et, pour bouquet d'a- 
dieu, j'ai les fêtes et la cérémonie du h mai. 



AU MEME. 



Constantine, le 2 mai 1851. 

La guerre que j'entreprends sera sérieuse, frère ; 
de Milah à Djidjelli, de Djidjelli à Collo, j'aurai devant 
moi dix mille fusils qui défendent un pays difficile. 
Je n'ai que sept mille baïonnettes et déjeunes soldats. 
Ces conditions n'altèrent pas ma confiance dans le 
succès. Je frapperai des coups si vigoureux et si ra- 
pides, que les Kabyles auront bientôt perdu de leur 
audace. 

J'ai écrit une longue lettre au ministre sur la situa- 
tion du pays. Je ne sais s'il m'écoutera ; il ferait bien. 
Au milieu de ces graves affaires qui m'occupent, je ne 
puis, comme je le voudrais, causer avec toi de ta 
santé. Elle me tourmente, non que j'en sois inquiet, 
mais parce que toi-même tu te laisses aller à l'inquié- 
tude. Tu te frappes l'imagination, mauvaise condi- 
tion pour prêter aux médecins un aide dont ils ne 
peuvent se passer. Il faut que tu changes d'air, viens 



— S24 — 

à Constantine. Rassure-nous et fais ce que je te dis. 
Les trois Belges et le Néerlandais envoyés par le 
ministre à ma colonne, dînent chez moi ce soir. Ce 
sont des hommes d'élite. Adieu, embrasse tes en- 
fants et les miens. 



A MADAME DE SALM-ARNAUD, A CONSTANTINE. 



Au bivouac, sur l'Ckied-L..., les 9 et 10 mai 1851 . 

Chère amie , je ne désirais que deux choses: tes 
lettres et le beau temps. Je les ai toutes deux. Après- 
demain, je battrai les Kabyles, non dans le brouillard, 
mais au grand soleil... Nous sommes dans un déli- 
cieux bivouuC. Le colonel Creuly a déjeuné avec nous 
et nous avons bu à la santé de nos femmes, laissées 
à Gonsîantine. 

Bou-Akkas et les frères Ben- Azzeddin sont à mon 
camp et pleins de confiance comme tout le monde. 
Les affaires s'embrouillent fort du côté de Sétif et de 
Bougie, et il est temps que je frappe des coups dé- 
cisifs pour arriver à Djidjelli et rétablir les affaires. 
Les Kabyles m'attendent au col des Beni-Askar. J'ai 
été visiter les positions qu'ils défendent. Elles sont 
superbes à attaquer et à enlever, et demain, à dix 
heures du matin, ce sera une affaire faite. 






A LA MEME. 



Au bivouac d'EÎ-Aroussa, le 12 mai 1851. 

Je suis fatigué, mais bien portant et je puis dé- 
crire quelques lignes. J'ai eu une belle affaire. Nous 
avons enlevé avec une grande vigueur des positions 
très-fortes, défendues par quatre à cinq mille Ka- 
byles. Les troupes et les officiers ont été admirables; 
mais j'ai un grand chagrin de la blessure du pauvre 
commandant Valicon , qui a été brave comme un 
César. 8a blessure est grave, il a une balle dans 
l'aine. J'espère qu'il en reviendra. Prépare sa femme 
tout doucement. . . . 

Je viens d'accomplir un triste devoir : je sors de 
l'ambulance où j'ai été visiter, encourager mes bra- 
ves blessés , officiers et soldats. J'ai sept officiers à 
l'ambulance et soixante-trois soldats. Les Kabyles 
ont perdu plus de trois cents des leurs. Ils avaient 
promis de venir m'attaquer cette nuit et ils ne l'ont 
pas osé. Tout le monde a dormi tranquille. 

Je fais séjour aujourd'hui pour reposer mes bles- 
sés et battre à mon aise les Kabyles qui sont dons les 
bois autour du camp, et qui essayeront de défendre 
leurs maisons que je brûlerai. Les troupes sont pleines 
d'ardeur. 

P.- S. Mes colonnes viennent de partir, et de ma 
tente, en f écrivant, je vois brûler les villages arabes. 
J'espère. que la leçon sera bonne et leur profitera. 



— 326 



A M. LEROY DE SA1INT-ARISAUD, AVOCAT A PARIS. 



Au bivouac de Kounar, le 15 mai 1851. 

Cher frère, depuis que j'ai quitté Constantine, j'ai 
été bien occupé. Tu t'en es aperçu à mon silence. 
Voici une campagne comme je n'en ai point encore 
faite en Afrique, malgré mes quinze années de vie 
militante. 

De M il ah h Djidjelli, dont je ne suis plus séparé 
que par cinq lieues, j'ai trouvé les Kabyles en révolte 
et en armes. Partout, depuis le 11, et tous les jours 
j'ai eu cinq mille fusils devant moi, derrière moi, sur 
mes flancs. J'ai un convoi de quinze cents têtes, et 
une colonne tenant plus de deux lieues de longueur à 
cause des chemins étroits que je dois suivre. Je ne 
sais comment je n'ai point éprouvé quelqu'échec par- 
tiel. J'ai passé partout, brûlant les villages ennemis 
sur mon passage. Les il, 12, 13, 14 et 15, je me 
suis battu depuis cinq heures du matin jusqu'au soir. 
Le 11 j'enlevais les cols des Ouled-Àskar que les 
Kabyles avaient fortifiés et défendaient avec quatre 
mille fusils. Je ne suis arrivé à mon bivouac de El- 
Aroussa qu'à six heures du soir et mon arrière-garde 
à neuf heures, toujours se battant. Le 12, je suis resté 
à El-Aroussa pour faire reposer mes troupes et ré- 
pandre autour de moi la terreur. Le 13 a été une 



— 327 — 

journée difficile. J'ai eu, dans les bois qu'il m'a fallu 
traverser, cinq mille Kabyles toute la journée sur les 
bras. 11 fallait prendre toutes les positions pour flan- 
quer mon énorme convoi. Deux compagnies du 10 e de 
ligne, régiment neuf, se sont laissé surprendre par 
une charge de cinq à six cents Kabyles parvenus à 
se glisser autour d'elles : cinq officiers et quarante 
soldats ont payé cette faute de leur vie. 

Le 9 e , en dégageant les compagnies compromises, 
a tué plus de cent Kabyles : chance de guerre qui ne 
doit pas troubler un chef. 

Je ne suis arrivé à Heursa qu'à la nuit, et après 
avoir chargé moi-même avec quelques compagnies 
pour empêcher que mon convoi ne fût attaqué et coupé. 
Le 14, bonne journée, le pays devient plus facile. Une 
vive attaque des Kabyles a été repoussée, et ils ont 
subi de grandes pertes. J'établis à cinq heures mon 
bivouac à Djenaah, sur l'Oued-el-Kébir. Le 15, bonne 
route et beau combat. J'arrive à deux heures à Kounar 
d'où je t'écris. 

La pluie tombe à torrents ; c'est un déluge. Cela 
ne me favorise pas pour la journée de demain, à cause 
de mes blessés. Je rentre à Djidjelli avec deux cent 
soixante-dix blessés et quatre-vingt-sept tués. Toutes 
ces pertes sont peu nombreuses pour cinq jours de 
combat, si l'on songe aux difficultés du pays, à la 
lourdeur de ma colonne , mais c'est beaucoup pour 
l'Afrique. 

J'espère que demain je me battrai peu. Le pays est 
découvert ; les Kabyles ne s'exposeront pas, et, si je 



— 3*28 — 

puis passer les rivières, je serai à Djicljelli à trois 
heures. 

Tu vois la valeur des opinions sur la prétendue 
promenade militaire que j'allais entreprendre. Vous 
irez à Djicljelli, me disait-on, en vous promenant le fu- 
sil sur l'épaule. Toute la rive gauche de l'Oued-Sahel 
est en armes, la route de Bougie à Sétif interceptée, 
les Beni-Seliman, que j'ai soumis il y a deux ans, sont 
révoltés. Bougie a été attaquée le 11, et le chérif 
Bou-Barghla grandit et compte avec lui six mille 
Kabyles. Si je ne reste pas sous Djidjelli dix jours 
pour peser sur le pays et forcer les soumissions, 
Djidjelli ne sera pas débloqué. Je ne m'occupe pas 
de Gollo maintenant. Collo peut rester insoumis sans 
grand dommage actuel , si ce n'est avec de justes 
inquiétudes pour les centres agricoles de la vallée de 
Saf-Saf, et la route de Constantine à Philippeville; 
mais qu'y faire? Les gros intérêts sont Bougie et 
Sétif, qu'il faut dégager et relier. La résistance que 
j'ai trouvée par ici n'est que le reflet de la révolte de 
Djurjura et de l'Oued-Sahel. Tout cela est grave, 
frère, et me voici en campagne pour longtemps. 

Je finis ma lettre aujourd'hui 16 mai, à Djidjelli, 
après cinq jours de rudes combats. J'ai trouvé ici 
Pélissier qui m'a très-bien accueilli. Je te laisse pour 
achever mon rapport au ministre ; Pélissier l'em- 
porte. J'ai deux lettres de toi, je n'ai pu que les par- 
courir; je les lirai plus tard. 



329 — 



AU MÊME. 



Au bivouac de Dar-el-Guidjely, le 20 mai 1851. 

Quatre lignes à la hâte, cher frère, pour te donner 
de mes nouvelles. Tu les répandras dans la famille. 
Nous faisons une guerre sérieuse , la résistance est 
générale et bien organisée. Les nouvelles de Bougie 
sont bonnes. Le chérif s'est retiré chez les Beni-Mel- 
likens. L'insurrection ne s'étend pas, les tribus font 
des ouvertures. Gela me permet de garder mes ba- 
taillons. Le général Camou se porte à Aïn-Roua; à 
cheval sur les routes, il est bien placé pour observer 
et contenir les Kabyles. Je pourrai débloquer Djid- 
jelli et dégager la route de Gonstantine à Philippe- 
ville. Hier, mon camp était entouré de Kabyles se 
tenant sur les hauteurs, à une lieue et demie. J'ai 
choisi les plus gros paquets, et avec trois colonnes 
sans sacs, de trois bataillons chacune, je les ai atta- 
qués. Toutes les positions ont été enlevées à la baïon- 
nette. Ma cavalerie a fait un heureux mouvement. 
Elle s'est trouvée en face et à portée des Kabyles que 
nous rabattions dans la plaine. Beaucoup de fusils de 
prix ont été ramassés, ce qui prouve la valeur des 
pertes chez l'ennemi. 

Aujourd'hui , je vais poursuivre les contingents. 
Mes troupes sont pleines d'ardeur et de confiance. 



— 330 — 

J'envoie un rapport que tu trouveras des plus 
simples: les faits parlent. 

Écris au marquis de Trazegnies que la Belgique 
est bien représentée par ses trois officiers : MM. Han- 
noteau, Hennel et Wandermissen. Ce dernier a tué 
deux Kabyles de sa main, le 11, au col. Tu sais que 
j'ai, en outre, à mon état-major, un officier hollan- 
dais, M. Booms, et un major piémontais, M. Car- 
dena. 

J'aurai de grands résultats; mais ce pays est 
neuf. Personne n'y est encore venu. Parle de mes 
combats à mon fils. J'espère que celui qu'il livre 
sera aussi heureux. Je me porte bien. Clermont- 
Tonnerre va bien aussi. Envoie de ses nouvelles à 
sa famille. 

6 heures du soir. 

Cher frère, encore un mot avant de fermer ma 
lettre. Je t'écrivais, ce matin, que je me réservais de 
traiter les contingents, comme les tribus: c'est une 
affaire faite et bien faite. 

Avec deux attaques d'infanterie en tête et sur la 
droite, j'ai amusé les Kabyles ; puis, massant ma ca- 
valerie dans un pli de terrain, j'ai commencé la 
charge au signal d'un coup de canon. L'ennemi 
culbuté, acculé à un ravin, ne pouvait trouver d'is- 
sue que par la plaine, où la cavalerie le sabrait sans 
pitié. Plus de trois cents ennemis ont mordu la pous- 
sière, et je n'ai cette fois que deux ou trois tués et 
quelques blessés. C'a été une brillante affaire. Elle 



— 331 — 

a déjà porté ses fruits. Les Beni-Amram, les Béni- 
Ahmet, sont à mon camp encombré d'armes ramas- 
sées sur le champ de bataille. 



A M. DE FORGADE. 



Au bivouac de ...., le 25 mai 1851. 

Cher frère, au moment où tu m'écrivais ta lettre 
du 11 mai, j'entrais dans les montagnes de la Ka- 
bylie. Les journaux te raconteront les détails de mon 
expédition, une des plus rudes et des plus belles qui 
aient été entreprises en Afrique... Depuis le col fran- 
chi le 11, jusqu'à Djidjelli où je suis arrivé le 16, je 
me suis battu presque toujours, de cinq heures du 
matin jusqu'à sept heures du soir ; j'ai laissé sur mon 
passage un vaste incendie. Tous les villages, environ 
deux cents, ont été brûlés, tous les jardins sac- 
cagés, les oliviers coupés. Nous avons passé, le lu, 
non loin du lieu où l'armée du bey Osman avait été 
complètement détruite en 1804. Les Kabyles avaient 
annoncé qu'ils feraient subir le môme désastre à ma 
colonne. J'ai passé le fer à la main. J'ai fait reposer 
ma colonne à Djidjelli le 17 et le 18, et je suis re- 
parti, le 19, pour soumettre les tribus au sud de 
la ville. J'ai été m'établir au milieu des Beni-Amram, 
la plus grande tribu du cercle. Mon bivouac était 



— 332 — 
entouré de tous les contingents du pays. Le 19, j'ai 
poursuivi les Kabyles pendant deux lieues, en leur 
tuant cent vingt hommes, mais la journée du len- 
demain devait leur coûter bien plus cher. En effet, le 
lendemain 20, j'ai pu livrer une vraie petite bataille. 
Les Kabyles, au nombre d'environ deux mille, avaient 
fait la faute de s'entasser sur une longue crête boisée, 
défendue à leur gauche par un ravin profond et à 
leur droite par une plaine accidentée, qui permettait 
de tourner la position et d'arriver par derrière jus- 
qu'au ravin de gauche. D'un coup d'œil, j'ai vu la 
faute et de suite j'en ai profité. J'ai ordonné au gé- 
néral Bosquet d'amuser en avant l'ennemi par une 
fusillade, et d'attendre mon signal pour charger. Puis, 
j'ai envoyé dans le ravin le bataillon de tirailleurs 
indigènes. Toute la cavalerie, soutenue par le ba- 
taillon de chasseurs à pied, était massée à l'entrée 
de la plaine, derrière un pli de terrain. Au signal 
d'un coup de canon, toutes les troupes se sont élan- 
cées au pas de charge. La cavalerie a été couper la 
retraite aux Kabyles à plus de deux kilomètres, et les 
a rejetés dans le ravin et sur les baïonnettes des 
zouaves. Alors ce n'a plus été qu'une déroute et un 
massacre. Quatre cent trente et un Kabyles comptés 
sont restés sur le terrain. On a rapporté au camp 
cent cinquante fusils, quatre-vingt-dix yatagans, des 
centaines de burnous. Depuis ce jour , la grosse 
guerre est finie près de Djidjelli. Les Beni-Amran, 
les Beni-Ahmed et toutes les tribus au sud de Djid- 
jelli se sont soumises. Dans les combats du 19 et 



o o o 
OOO — 

du 20, je n'ai eu que trois hommes tués et trente- 
cinq blessés. 

J'attaque maintenant et je soumets les Beni-Fou-- 
ghal et les tribus à l'ouest de Djidjelli , puis je re- 
partirai pour l'est en marchant sur Collo. Plus tard, 
je t'apprendrai la fin de mes opérations. 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD, A CONSTANTINE. 

Au bivouac de ...., le 25 mai 1851. 

Chère amie, tu sais enfin tous nos succès, et ces 
nouvelles ont fut taire la malveillance et la méchan- 
ceté. Te voilà tranquille, il n'y a plus de grosses af- 
faires possibles. Tous les contingents sont dispersés, 
et je n'aurai plus à combattre que les tribus isolées 
quand j'exigerai leur soumission. C'est un jeu, en 
comparaison de ce que j'ai eu à faire jusqu'au 20. 

Gérard *, Androclès, comme l'appelle Fleury, te 
remettra fusil, yatagan et cartouchière, qui ont le 
mérite d'avoir été arrachés à des ennemis qui les 
défendaient. 

Mareuil, qui nous quitte, m'a promis de te racon- 
ter tout ce qu'il a vu. Il te montrera quelque chose 
qui te fera plaisir. Ce sont trois dessins faits par le 

1 Le chasseur de lions. 



— 334 — 

capitaine de Serionne, représentant les combats des 
11, 19 et 20 mai. Ces croquis te donneront une idée 
juste, mais en petit, de nos combats. Plus tard on en 
fera trois jolis tableaux. 

Tu as bien fait d'aller au service pour le brave 
Valicon. Nous le regrettons tous beaucoup. La tombe 
de Yalicon est placée à côté de celle du commandant 
Horain, tué comme lui sous Djidjelli en 1839. Nous 
lui ferons faire un monument semblable. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Djidjelli, le 2 juin 1851. 

Frère, j'obtiens des résultats plus complets que 
je n'osais l'espérer. Les soumissions abondent. La 
plupart des tribus formam le cercle de Djidjelli, à 
l'ouest, se sont rendues. J'attends les autres jus- 
qu'au h ; si elles ne sont pas venues, je retourne dans 
l'ouest le 5. J'aimerais mieux ne pas être contraint 
à cette course, cela m'épargnerait du temps et des 
malades ; mais je veux terminer complètement ma 
tâche. Aujourd'hui Djidjelli respire débloqué au sud, 
et à cinq lieues à l'ouest ; l'est m'attend pour se sou- 
mettre jusqu'à l'Oucd-el-Kébir. Alors le cercle sera 
totalement libre, et les communications seront ou- 
vertes, entre Djidjelli et Constantine, par le Ferd- 



— 335 — 

jouah... Ce sont de rapides et beaux succès. J'aurais 
quelque droit d'en être fier, je me contente d'en être 
heureux. 



AU MEME. 



Au bivouac, sur l'Oued-Bou-Kchaïd, le 6 juin 1851. 

Voici une lettre que je commence sans savoir où 
je la finirai ni quand elle partira. Gomme je te l'é- 
crivais rapidement le 2 juin , je n'ai plus eu de coups 
de fusil depuis le 27 mai. Les Beni-Foughal ont ef- 
frayé et entraîné dans leur soumission les tribus plus 
faibles en redescendant vers Djidjelli. Ce qui restait 
encore d'insoumis dans la partie ouest la plus consi- 
dérable s'est résolu à la soumission. L'autre partie, 
qui devait venir à Djidjelli, a suivi la méthode arabe ; 
voyant le danger passé avec ma colonne, ils ne par- 
lent plus de se soumettre. J'y retourne, ce sera l'af- 
faire de huit jours. 

Ce mouvement aura cela de bon , qu'il aidera 
les opérations de Camou entre Sétif et Bougie. Le 
1 er juin, Camou et Bosquet battaient le chérif Bou- 
Barghla qui s'est sauvé en abandonnant ses armes, 
ses bagages. Les affaires vont bien de ce côté ; mais 
j'ai de la besogne en bien d'autres lieux. La fron- 
tière de Tunis remue, et il me reste l'est de Djidjelli 
et le pâté de Gollo. 



~- 330 — 

Je trouverai là de sérieuses difficultés. Je voudrais 
avoir terminé vers le 10 juillet. Les troupes se fati- 
guent, les chevaux et mulets se blessent. Quand on 
combat longtemps, on n'est plus aussi bien outillé 
pour combattre avec vigueur. 

Que de choses à faire dans ma province de Con- 
stantine ! Il me faudrait encore quatre ans pour en 
faire une perle. 

J'en sortirai toujours avec une belle réputation, et 
qui sait ce que le ciel me réserve. Si j'aime la guerre, 
je n'aime pas la politique. Enfin, il faut obéir à sa 
destinée. 

Je serai de retour à Djidjelli le 12 ou le 13. Je 
recevrai un intéressant courrier de France. Le 14 ou 
le 15, je partirai pour l'est. Nous verrons comment 
à Paris on aura su juger notre expédition. Serionne 
a fait trois jolis dessins des combats des 11 , 19 et 
20 mai. C'est réellement exact. 11 croit que l'Illus- 
tration les reproduira. 

Mets les examens de mon fils en bon chemin. 



AU MEME. 



Au bivouac de Ziama, le 13 juin 1851. 

Quelques lignes pour t' empêcher d'être inquiet. 
Je t'écris du milieu des ruines de Ziama, entre 



— 337 — 

rOued-Ziama et l'Oued-Mansouria, limite extrême 
du cercle de Djidjelli. Je vois Bougie, j'y serais en 
deux heures par mer. 

J'ai une mosaïque à dix pas de moi , et sous mes yeux 
un bel aqueduc et un cirque. Nulle colonne française 
n'était venue ici ni dans tout le pays que je parcours 
depuis un mois. Le Titan m'apporte un ravitaillement 
nécessaire, il est devant mon camp. Le tableau est 
pittoresque : une ville de tentes sur les ruines de la 
vieille Thoba , un port improvisé auprès du port de 
Mansouria, la mer animée par tous les soldats qui s'y 
baignent, la gaieté qu'entretient le succès; car hier, 
le canon grondait encore et les Kabyles fuyaient leurs 
villages et abandonnaient leurs troupeaux. Point de 
morts, peu de blessés : la guerre est belle ainsi. 

En résumé, frère, non-seulement Djidjelli est dé- 
bloqué et les tribus soumises à l'ouest et au sud, mais 
d'importantes tribus dépendant de Bougie sont éga- 
lement venues se soumettre. Bien de plus complet 
que mes opérations. 

Vos journaux saisissent mal cette série de mouve- 
ments prévus, combinés, amenant des résultats que 
le temps ne détruira point. D'un autre côté, l'esprit 
de parti enlève toute justice à l'appréciation. 

Je repars demain pour Djidjelli, j'y arriverai le 10 
ou le 17, et le 19 je me dirigerai vers l'est. 



— 338 



A MADAME DE SAINT- ARNAUD, A CONSTANTÏNE. 

Au bivouac, sur l'Oued-Menchar, le 18 juin 1851. 

Je viens de recevoir ta lettre des 15 et 16 , ma 
chère amie, je crois que tu te préoccupes un peu trop 
des articles de journaux. On sait ce que cela vaut, et 
d'ailleurs il faut nous y accoutumer. Je répondrai à 
ces mensonges par de nouveaux succès et par des 
résultats incontestables. On m'avait aussi désigné 
à Djidjelli un misérable employé subalterne des 
vivres, que l'on supposait être l'auteur des calom- 
nies. Je n'ai voulu le voir ni l'interroger. Remercie 
M. et M me de Brandon de leur chaleureuse amitié, 
mais qu'ils fassent comme moi , qu'ils méprisent la 
calomnie. Les faits sont là, et ils parlent plus haut 
que les mauvais petits journaux. 

Bou-Akkas est venu me voir à Djidjelli. C'est un 
homme habile, plein de tact et de finesse, que je crois 
sincère et qui m'a bien servi. 11 va à la Mecque faire 
son pèlerinage. 

Je n'ai nulle envie de m' avancer ni de me com- 
promettre dans la politique. Vois le triste rôle que 
joue à présent Ghangarnier. Il est monté à la tribune, 
a brûlé ses vaisseaux avec l'Elysée, et annoncé aux 
mandataires du peuple qu'ils pouvaient dormir et 
délibérer en paix. A qui croit-il faire peur? Et ce 
qu'il y a de fâcheux, c'est que c'est le rôle de presque 



— 339 — 

tous les généraux d'Afrique, excepté Baraguey-d'Hil- 
liers. Cavaignac, Changarnier, Lamoricière font 
fautes sur fautes ; sur des échelons moins élevés, 
Le Flô... et plus bas encore, Charras qui tourne au 
fanatique. 

Daumas et Canrobert restent dans leur spécialité, 
Randon aussi. La scène du monde et de la politique 
est glissante. Le sage reste dans la coulisse, observe 
et ne paraît qu'à propos. Les Africains qui se sont 
mis en avant n'ont fait encore que de fausses entrées 
et de fausses sorties. Le public rit quand il ne mur- 
mure pas. Avec tout cela j'aimerais mieux rester en 
Afrique , quand je devrais faire chaque année une 
expédition de deux ou trois mois. Ici l'on a sa répu- 
tation dans sa main. A Paris, on la joue sur une 
phrase, sur un mot, sur une démarche, sur un sourire. 
J'aime mieux l'Afrique; m'y laissera-t-on? Nous sau- 
rons cela dans un mois... Adieu, j'ai bien bavardé 
et presque parlé politique, Dieu me pardonne ! 



A LA MEME. 



Au bivouac de El-Kriba, le 20 juin 1851. 

Chère amie, encore un beau succès et un bon ré- 
sultat. Hier , en arrivant au bivouac, les Beni-lder 
m'ont accueilli à coups de fusil. Ils ont blessé Bournan 



340 



à coté de moi. Je me suis élancé sur eux avec l' avant- 
garde, j'ai enlevé un bois d'oliviers qu'ils avaient 
fortifié avec des fossés et des abatis d'arbres, et de 
suite j'ai envoyé quatre bataillons sans sacs pour- 
suivre l'ennemi. Le combat a duré jusqu'à cinq heu- 
res du soir. L'ennemi a perdu beaucoup de monde 
et nos soldats ont fait un butin immense. Cette nuit, 
les Kabyles furieux sont venus tirer sur le camp une 
centaine de coups de fusil. On ne leur a pas répondu, 
et ce matin les grands sont à mon camp et la tribu 
se soumet. Nous leur avons fait bien du mal , brûlé 
plus de cent maisons couvertes en tuiles, coupé plus 
de mille oliviers. Les insensés î Et ils se soumettent 
après î 

La soumission des Beni-Ider en entraînera d'au- 
tres, c'est une des plus influentes du pays. Tout cela 
avance mes affaires et j'en ai besoin, car la chaleur 
arrive. J'ai eu cette nuit une petite crise d'estomac 
qui m'a tenu éveillé avec les coups de fusil. Aussi, ce 
matin, j'ai la tête pesante et des douleurs d'entrailles. 
Je mangerai peu. 

Les tribus qui se soumettent affaiblissent la coali- 
tion, les rassemblements se dispersent et je marche 
à mon but d'un pas ferme et sûr. Il ne manque plus 
que deux ou trois tribus pour compléter le cercle de 
Djidjelli. Chaque tribu que je soumets est bien sou- 
mise, et c'est une pierre que je détache de l'édifice 
kabyle. 

Je suis à cinq lieues est de Djidjelli , et j'en ai en- 
core jusqu'au 25 à tourner dans ces parages. 



341 — 



A LA MEME. 



Au bivouac de Tabcnna, chez les Oulecl-Habibi, 
le 1l\ juin 1851. 



Chère bien-aimée, je viens de célébrer la Saint- 
Jean par un beau combat. Les Beni-Habibi m'ont 
amusé par de belles paroles. Je suis venu m' établir 
chez eux où j'ai trouvé des contingents nombreux. 
Je les ai fait attaquer par deux colonnes que Luzy 
et Marulaz ont vigoureusement menées. Ils ont bien 
compris mes instructions. On a jeté les Kabyles 
dans les ravins et on leur a tué plus de deux cents 
hommes, brûlé de superbes villages, et maintenant 
on coupe leurs oliviers. Croirais-tu qu'aujourd'hui 
24 juin, en Afrique, nous avons un brouillard tel 
que deux fois j'ai été obligé d'arrêter mes colonnes 
et de suspendre le combat? Mes troupes deviennent 
excellentes; il n'y a plus qu'à leur montrer l'ennemi. 
Cette colonne sera terrible à la fin de l'expédition... 
Les officiers de la colonne qui, à d'autres époques, 
ont fait des expéditions dans la province et qui voient 
que tous les combats sont clés victoires suivies de 
soumissions et de résultats, ouvrent les yeux et di- 
sent : « Nous n'avons jamais assisté à de pareilles 
» fêtes. » 11 y a dans la colonne la confiance et l'élan 
avec lesquels on fait de grandes choses. 



— 342 



A LA MEME. 



Au bivouac de Kounar, le 27 juin 1851. 

Chère amie, je ne t'écris plus que pour te parler 
guerre et combats, ce qui ne doit pas toujours t'amu- 
ser. Hier, nous avons eu une chaude et belle affaire 
d'arrière-garde. Malheureusement, elle a été meur- 
trière. Les Kabyles étaient très-nombreux et les che- 
mins difficiles. Jls ont souffert des pertes énormes. 
De notre côté, nous avons eu vingt-huit tués, dont 
deux officiers, et cent trois blessés. J'étais à l' avant- 
garde au bivouac, quand j'ai appris qu'on se battait 
à l'arrière-garde. Je suis parti au galop avec des 
bataillons sans sacs et je suis arrivé trop tard. Les 
zouaves avaient fait une charge offensive qui avait 
arrêté les Kabyles. Ce combat fait encore du bien à 
nos affaires qui marchent toujours. Tous les Kabyles 
du cercle de l'est de Djidjelli sont soumis et organi- 
sés. Le programme du gouvernement est rempli en 
partie. Nous allons procéder à la fin et frapper sur 
Collo. J'irai où l'ennemi sera le plus fort pour en finir 
plus vite. 

Dans tout ce tracas d'affaires, avec cette énorme 
responsabilité, je n'ai pas une minute à moi. Je suis 
descendu de cheval hier à cinq heures du soir. J'y 
étais depuis cinq heures du matin. J'ai fatigué deux 
chevaux, et depuis ce moment je ne fais qu'écrire ou 



— 343 — 

donner des ordres. Je me suis levé à trois heures du 
matin aujourd'hui, et j'en ferai autant demain. Mon 
corps et ma tête travaillent ensemble, et quelquefois 
je tombe anéanti. Oh ! comme il y a des moments où 
je préférerais le calme et le repos sans honneurs ! En 
jouirons-nous jamais? J'en doute. Je n'aime ni la 
politique ni les affaires. Je suis fourré jusqu'aux 
oreilles dans les affaires, et la politique me menace 
comme l'épée de Damoclès. L'homme n'est jamais 
content de son sort. Je voudrais voir à ma place 
bien des gens qui me portent envie. 

J'ai trouvé le Titan hier ici , et la mer était si 
mauvaise qu'on n'a pas pu débarquer mes vivres. 
Nous avons encore eu des brouillards et du froid. 
En vérité, je ne comprends plus rien aux saisons. Je 
vais écrire à ma mère et à mon frère. Mes lettres ne 
partiront que le 5 juillet. 



A LA MEME. 



28 juin 1851. 

Je viens de recevoir le courrier de France. Tout 
le monde est content. Le Prince, le ministre me com- 
blent d'éloges. On me nommera général de division 
à ma rentrée de l'expédition. Charron m'écrit une 
longue et charmante lettre. D'Hautpoul, Daumas, 



- S44 — 

Fleury m'ont écrit également. Enfin, j'ai reçu une cu- 
rieuse lettre anonyme de Ca hors que je t'envoie pour 
t'amuser. On me compare à Bugeaud, Soult, etc.... 
pour les crimes. J'ai lu les articles de journaux qui 
parlent de l'expédition. Ils sont généralement bien. 
Le portrait qu'on a voulu faire de moi dans l'Illustra* 
tion est comique. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Au bivouac de Sra-Mila, Djebella, le 5 juillet 1851. 

Je ne veux pas laisser partir le courrier, cher frère, 
sans te dire que je me porte bien malgré les fatigues, 
les préoccupations d'esprit, la chaleur et la guerre. 
Mes affaires politiques vont à merveille. Les événe- 
ments se chargent de me donner raison à Alger et 
partout. J'avance en soumettant. 

Depuis le !" juillet, j'ai eu trois beaux combats et 
une attaque de nuit. J'ai à regretter dix tués et cin- 
quante blessés , mais j'ai fait subir à l'ennemi des 
pertes considérables, et, ce qui est mieux, j'ai eu 
d'importantes soumissions. Autant de pierres déta- 
chées d'une coalition qui tombe pour ne plus se re- 
lever, si l'on sait se conduire. 

Le 4, la journée a été complète ; j'ai manœuvré, 
j'étais content de moi et de mes soldats aussi. Ils se 



— 345 — 

battent comme des démons. J'avais quitté mon camp 
à quatre heures du matin. J'étais inquiet, j'avais un 
mauvais passage à franchir, chemin difficile et étroit 
à n'y passer qu'un à un. Je craignais pour mon ar- 
rière-garde. Je me hâtai de gagner les hauteurs et 
d'examiner le terrain. L'ennemi occupait de bonnes 
positions, des villages, des crêtes. Mon plan fut arrêté 
de suite. Je manœuvrai pour inquiéter l'ennemi et 
l'empêcher de descendre sur mon convoi. 

Sur mon ordre, le général Luzy, prenant une bonne 
position, amusa les Arabes par une fusillade de riposte; 
puis, je lançai le colonel Perigot avec trois bataillons 
sur une crête qui s'avançait à ma droite, parallèle- 
ment à celle que j'occupais, et se joignant par le 
sommet aux villages que tenait l'ennemi. 

Je maintins cette situation pendant deux heures 
par une fusillade sur place, et mon convoi montait, se 
massait, et l'arrière-garde suivant mon mouvement 
avait coupé les contingents. A un signal convenu, 
l'attaque générale a commencé. Les troupes, au pas 
de charge, ont tout enlevé devant elles, pris les villa- 
ges, poursuivi les Kabyles, et accompli cette brillante 
affaire avec huit hommes tués et seize blessés. 

A une heure, toutes mes troupes étaient campées. 
Mon arrière-garde n'avait pas eu un coup de fusil. 
C'est une belle journée, un bon succès, et les résultats 
étaient au bout ; mon camp regorge de soumissions. 

Tu vois , frère , comme tout cela se déroule et 
avance. Yoilà le pâté entre l'Oued-el-Kébir et l'Oued- 
Z... soumis comme je l'avais annoncé. Je me dirige- 



— 346 — 

rai vers Gollo sans laisser d'ennemi derrière moi, et 
n'ayant plus que des gens démoralisés à combattre. 
Ces conditions me sont nécessaires pour ma colonne 
affaiblie. Ma situation au 9 mai était de huit mille 
quatre cent soixante-sept baïonnettes. J'ai donné 
deux bataillons à Bosquet pour aller renforcer Camou 
sur la route de Sétif. La marche et les combats m'ont 
affaibli. Je n'avais plus, au 27 juin, que six mille trois 
cent douze baïonnettes. Je ne me suis pas plaint ; 
j'ai continué mon œuvre et le succès m'appartient. 
J'aurai fait en Afrique une des plus rudes, des plus 
longues et des plus belles expéditions qui aient été 
faites. Je serai général de division comme il est bon 
de le devenir. 

Et mon fils, que fait -il? Je le vois piochant ses exa- 
mens. Comme il me tarde de connaître le résultat ! 
Et les Écossais, sont-ils revenus? J'ai reçu une lettre 
de Forcade, datée d'Edimbourg. Je n'ai pu lui ré- 
pondre. J'espère bien rester assez longtemps à Con- 
stantine pour l'y recevoir avec Adèle et vous tous. 
C'est mon rêve. 

Ma gracieuse femme m'écrit tous les jours. Dans 
douze jours je serai près d'elle. 



— 547 



AU MEME. 



Au bivouac de Melia-O-Kébir, le 10 juillet 1851. 

J'ai le cœur gonflé de joie, cher frère : toutes mes 
opérations ont réussi, comme je l'avais prévu, selon 
mes plans et au delà de mes espérances; après vingt- 
trois combats, les Kabyles, les contingents, la coali- 
tion se sont avoués vaincus. J'ai achevé le 6 l'œuvre 
de la soumission au centre même du pays insurgé. 
Tous ont baissé la tête et sont venus à mon camp. Ce 
soir, le pays sera organisé et les chefs investis. Que 
me reste-t-il à soumettre? Le pâté de Colio avec ses 
quatre ou cinq tribus qui ne tiraient leur force que 
des contingents et qui, abandonnées à elles-mêmes, 
vont tomber au premier choc. Demain, je marche 
sur Colio. J'y serai le 15. Mon plus redoutable en- 
nemi sera le sirocco qui, le 6, rn'a tué trois hommes 
par asphyxie. Vers le 20, je serai à Gonstantine où 
m'attend la milice avec des cris de triomphe et des 
banquets. 

Je t'envoie la copie d'une lettre autographe du 
Président. Cette lettre m'annonce que je suis général 
de division. Eh bien , cher frère , la voilà cette troi- 
sième étoile! Maintenant, que fera-t-on de moi? Qu'on 
me laisse ici et que tu y viennes, voilà mon vœu. 
Aller en France autrement que pour y passer un mois, 
t' embrasser , soutenir au comité les droits de mon 



— 348 — 
arrondissement d'inspection générale, certes, je ne le 
désire point. Si l'on me consulte, je resterai ici et 
n'irai passer à Paris que décembre et janvier. Le 
printemps me retrouvera à Constantine où j'ai en- 
core tant à faire. 

J'aurai donc en soixante- quinze jours, et tout d'une 
haleine, accompli une opération depuis si longtemps 
jugée nécessaire. Nous raconterons bien des épisodes 
à nos enfants , toi aussi tu les écouteras avec plaisir. 



AU MEME. 



Collo, le 15 juillet 1851. 

Cher frère, je suis ici depuis le 15. C'est te dire 
que la campagne est finie, et glorieusement, comme 
elle a commencé. Hier, j'ai malmené les contingents 
de Collo. Marulaz a été superbe, il les a chargés avec 
quatre bataillons et les a terrifiés par sa vigueur. 

La journée a été belle, mais elle me coûte cher. Le 
commandant Former, des spahis, a été tué. C'est la 
seule victime. 

le commandant Valicon a péri dans la première 
journée, Former dans la dernière. Tous deux m'a- 
vaient supplié de les emmener. 

Quatre-vingts jours d'expédition, vingt-six com- 
bats, lutte vive et acharnée , mille hommes touchés 



349 



par l'ennemi. Un sur sept et toujours des succès. 
Expédition critiquée au début, rude à conduire, au- 
jourd'hui juste sujet d'éloges. 

Louise vient me rejoindre ici le 20, je serai bien 
heureux de la revoir. Je commence demain mon 
rapport d'ensemble et mon inspection générale. 
J'aimerais mieux dormir trois jours. 



AU MEME. 



Philippeville, le 23 juillet 1851. 

Ta lettre du 7 juillet, frère, m'est parvenue ici 
le 20. Tu sais à présent que je suis général de divi- 
sion. J'ai reçu mon brevet. Voilà marnasse complète, 
ma carrière accomplie, le but touché. Je suis par- 
venu au grade le plus élevé de l'armée, car je ne 

songe point au maréchalat à moins qu'on ne 

fasse la grande guerre en Europe, et que les boulets 
me respectent comme ici les balles m'ont respecté. 
Quant aux positions, mon étoile et la destinée y pour- 
voiront. Je m'efforcerai seulement de me maintenir 
à leur hauteur. Je me repose donc, frère, dans ce 
grade, objet d'un long et saint labeur. C'est un rang 
assez élevé, surtout quand il s'y joint quelque répu- 
tation militaire. 

Qu'est-ce qu'on dit? Que Baraguey a donné sa 
démission, que Castellane le remplace, que la pre- 



— 350 — 
mière division de Paris m'attend !.... Mon Dieu, je 
préfère bien rester en Afrique, sauf à t' aller voir un 
peu en décembre. Je ne demande que ce congé après 
ma tâche finie et bien finie. 

Les Philippevillois, milice, autorités civiles, com- 
merce, population m'ont fait, ainsi qu'à mes troupes, 
une réception cordiale. Les toasts à l'armée, à la 
France, à l'Algérie, au commerce, tout cela roulait, 
mais de politique point. Je n'avais pas permis qu'il 
en fût question. Ce soir, j'aurai rejoint ma colonne à 
son dernier bivouac avant Constantine, et demain 
j'entrerai ovans et triumphans. Ces manifestations 
sont d'un bon esprit; pourquoi m'y serais-je opposé? 
C'est la première fois qu'en Afrique je vois la popu- 
lation civile fêter ainsi les colonnes expéditionnaires 
qui viennent de se battre pour la sécurité et le pro- 
grès de nos intérêts algériens. C'est ainsi que notre 
expédition se distingue un peu de toutes les autres, 
lsly à part, elle est peut-être la première \ 

J'ai trouvé Louise ici le 20. Tu conçois le charme 
de notre réunion. Je te remercie bien de m'avoir an- 
noncé que mon fils est admissible. Encourage-le ; je 
lui écris quatre lignes. 

J'ai reçu du duc d'Aumale une lettre affectueuse 
et pleine de compliments sur mon expédition. 

1 On trouvera dans l'Appendice, à la fin du volume, les principaux 
passages du rapport présenté le 16 août 1851, par le général Randon, 
ministre de la Guerre, au Prince, alors Président de la République. Il 
ne sera pas sans intérêt de rapprocher ce rapport de la correspondance 
pour bien saisir la suite et l'ensemble des opérations militaires, et 
l'importance des résultats obtenus par le Maréchal. 



— 351 — 



A M. ADOLPHE DE SAINT-ARNAUD. 

Constantine, le 23 juillet 1851. 

Cher enfant, tu es admissible et moi je suis géné- 
ral de division. Nous avons fait tous deux un pas de 
plus dans le monde. Il t'en reste à toi beaucoup à 
faire en montant. Je viens d'atteindre le sommet de 
l'échelle militaire. Ma nomination , l'expédition que 
je viens d'achever avec quelque succès, aplanissent 
devant toi les difficultés de la route, je l'espère du 
moins. Mais que jamais cette idée ne ralentisse tes 
efforts et ton zèle. Cher Adolphe, il est doux de ne 
devoir rien qu'à soi-même. C'est une grande satis- 
faction pour les cœurs bien placés. Fais ta carrière 
à force de persévérance, d'étude et d'énergie. J'ai 
plus commandé à la protection que je n'y ai eu re- 
cours. Tu feras comme ton père. J'espère qu'au mo- 
ment où je t'écris, tes affaires sont bien avancées. 
Que j'aurais de plaisir à presser sur mon cœur un 
Saint-Cyrien ! Adieu, ta petite mère t'embrasse, nous 
sommes sûrs de te revoir cette année, soit ici soit à 
Paris. 



352 — 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Constantine, le 31 juillet 1851. 

Cher frère, j'ai reçu ta longue lettre du 10 au 21 
juillet, et tu dois penser si je l'ai lue avec intérêt et 
émotion. Je n'ai pas de temps à perdre en corres- 
pondance, puisque dans quinze jours nous pourrons 
échanger de vive voix nos idées. 

Une dépêche télégraphique du 23 me donne avis 
que je suis nommé au commandement d'une division 
active à Paris, et me transmet Tordre de me rendre 
sur-le-champ à mon poste. Je donne mes instructions 
et je pars. Où dois-je descendre? Je l'ignore. Je ne 
connais pas la division qui m'est donnée. Je compte 
sur toi pour ce détail, si je ne suis pas suffisamment 
renseigné à Lyon d'où la dépêche est partie. 

J'arrive avec ma femme. Je ne te fais part d'au- 
cune réflexion sur la voie qui s'ouvre devant moi. 
C'est ma destinée. Je la suis ; j'obéis. J'arrive avec 
un renom militaire qui n'est pas sans valeur, et je 
saurai le soutenir. Quant à la ligne à suivre, nous 
serons trois pour trouver la bonne. Le conseil s'as- 
semblera et décidera. 

L'idée qui me domine et qui étouffe bien des re- 
grets, c'est le plaisir de te revoir, de t' embrasser, de 
te serrer sur mon cœur, toi et mes enfants. J'écris à 
notre mère que je ne puis passer par Bordeaux, mais 



— 353 — 

que j'irai la voir dès que j'aurai pris à Paris terre et 
langue. 

Me voilà donc lancé, frère, dans la politique où 
Dieu seul sait ce qui m' adviendra. 

Mon fils est-il reçu? Notre frère et Adèle seront 
bien tristes de manquer leur voyage d'Afrique. Aussi 
pourquoi ont-ils tant attendu!.... Ils viendront plus 
tard.... à Alger. 



A MADAME DE FORCADE. 

Constantine, le 1 er août 1851. 

Bonne mère chérie , j'ai reçu par le télégraphe 
l'avis que je suis appelé au commandement d'une 
division de l'armée de Paris, et l'ordre de partir sur- 
le-champ. 

Je m'embarque le 8 pour France, je serai à Paris 
le 14 ou le 15. J'avais d'abord la pensée de passer 
par Bordeaux et Malromé, mais je n'aurais pu rester 
que vingt-quatre heures avec toi. Je vais donc direc- 
tement à Paris, et quand je serai un peu casé, que 
j'aurai pris l'air du pays, je monterai dans un wagon 
et j'irai t' embrasser ainsi que ma fille chérie. 

Me voilà rapproché de vous tous. Sera-ce un bien? 
Sera-ce un mal! L'avenir le dira. Je regrette l'A- 
frique où j'ai grandi, mais je ne peux pas ne pas obéir 

il. 23 



— 35/i — 

à un ordre, et refuser un poste qui n'est pas sans 
danger. 

Je serai bien heureux de te voir., bonne mère, de 
causer avec toi et de t' embrasser. Que de choses 
nous aurons à nous dire ! 



AL COMMANDANT CHAUDRON. 

Constantine, le 2 août 1851. 

Quatre lignes pour vous remercier, mon brave 
ami , de vos cordiales félicitations. Oui, j'ai fait une 
belle et rude campagne. Yingt-six combats en quatre- 
vingts jours, plus de quarante tribus soumises... Me 
voilà lieutenant général, et je vais à Paris comman- 
der une division active. J'aimerais mieux rester ici, 
mais il faut obéir. J'aurai le bonheur d'embrasser 
mes enfants. Adieu, ami. Le temps me presse. 



' 



MINISTÈRE 



1851 - 1 852 -1855- 185 i 



A MADAME DE FORGADE. 



Pnris, le 20 août 1851. 

Bonne chère mère, Louise, Adèle, mon fils et moi, 
nous quittons Paris le 24 au matin, pour nous diriger 
sur Bordeaux où nous arriverons le 25. Le 26 nous 
prendrons le bateau à vapeur qui nous conduira à 
Saint-Macaire. Envoie-nous la voiture pour nous me- 
ner à Malromé. Je ne te parle pas du bonheur de 
t'embrasser ainsi que ma fille chérie, mais je te fais 
les recommandations suivantes que je te prie de ne 
pas négliger. Louise et moi, nous sommes fatigués de 
visites, dîners, compliments, etc. Nous avons besoin 



— oob — 
d'un repos complet. Nous allons chez toi pour toi, 
pour vivre de la vie de famille et d'intérieur. Ainsi, 
pas de présentations ni de dîners. 

Le Prince, qui m'a parfaitement reçu, n'a voulu 
m'accorder de permission que jusqu'au h septembre. 
Tu vois que j'ai peu de temps à te consacrer, mais 
j'ai soif de te voir, de t'embrasser et de causer avec 
toi, et pais je serais malade si je ne pressais pas ma 
fille chérie sur mon cœur. A bientôt 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, AVOCAT A PARIS. 

Malromé, le 1 er septembre 1851. 

Cher frère, je pense comme toi : ma présence est 
nécessaire à Paris et à l'École militaire. Je quitte 
Malromé, je prends, le 4, le bateau de Langon et 
après quelques visites indispensables à Bordeaux, je 
pars. Forcade et sa femme nous remplaceront auprès 
de ma mère. On m'a offert de me nommer représen- 
tant de la Réole. J'ai refusé, le moment n'est pas 
venu. 



— 357 — 



A MADAME DE SAINT-ARNAUD. 

Paris, le 7 septembre 1851. 

Chère amie, je suis arrivé à Paris, hier soir à huit 
heures, très- fatigué. De Blaye à Poitiers, j'ai voyagé 
dans une mauvaise voiture qui a failli nous laisser en 
route. A. Poitiers, j'ai retrouvé M. Thiers et sa fa- 
mille en chemin de fer , et nous sommes revenus 
devisant de tout, excepté de politique 1 . 

Les chemins de fer ne me vont pas plus que les 
diligences et les courses par mer et rivière. Décidé- 
ment je ne suis plus l'homme des voyages, à moins 
de les faire à mon aise dans une bonne voiture , à 
cheval ou en ballon. Gela m'effraye. Est-ce que je 
vieillirais? 

J'ai trouvé ma maison grande et triste. Il faut que 
tu sois là pour l'animer. On prépare notre installa- 
tion. 



1 Par un hasard singulier, M. Thiers, qui revenait des Pyrénées, et 
le Maréchal, qui quittait les propriétés de sa mère, se rencontrèrent 
sur le bateau à vapeur qui conduit de Langon à Bordeaux. Tous deux 
revenaient à Paris et ils se retrouvèrent au chemin de fer, qui, à cette 
époque, s'arrêtait à Poitiers. Avant ce voyage, le Maréchal n'avait 
parlé qu'une fois à M. Thiers. C'était le 2k février 1848, sur la place 
du Carrousel. Ils devaient se retrouver encore une fois en présence, le 
17 novembre 1851, à l'Assemblée législative, le jour où fut discutée la 
proposition des questeurs. 



358 



A LA MEME. 



Paris, le 8 septembre 1851. 

Quel gouffre que ce Paris ! Le temps vous y dé- 
vore et s'écoule avec la rapidité de l'éclair. On tourne, 
on court, on parle, on écrit, on est harassé et rien ne 
se fait, rien ne marche, rien n'avance. Hier, c'était 
dimanche, journée perdue. J'ai quitté mon frère à 
quatre heures, fait quelques visites, dîné seul , et je 
suis allé m' ennuyer au Fidèle Berger, opéra-comique 
qui passe pour amusant. Ce matin , à six heures , 
j'étais debout. J'attends le tapissier qui n'est pas 
venu et j'enrage. 

Je n'ai vu personne que Leflô qui part aujourd'hui 
pour six semaines. Toujours le même homme, ma- 
ladif, frondeur, inquiet. Il faut qu'il soit sûr de n'être 
pas réélu, car il dit tout haut qu'il ne veut pas se re- 
présenter aux électeurs. Je l'ai trouvé vieilli, il m'a 
dit que j'étais rajeuni. Il veut retourner en Afrique, 
il a raison. Je voudrais bien n'en être pas sorti. Plus 
je vais, plus je m'enfonce dans des regrets qui ne 
sont pas moins vifs pour être stériles. 

Mon pauvre fils n'a plus que quelques jours à pas- 
ser à Paris. 11 faut qu'il soit le 20 à Compiègne. Son 
régiment quitte Paris à la fin du mois et va à Limo- 
ges. Je veux qu'il fasse la route avec le dépôt et à 



— 359 — 

cheval; il faut qu'il apprenne à panser et à habiller 
sa bête. 



A LA MEME. 



Paris, le ( J septembre 1851. 

Depuis hier, chère Louise, j'ai des pensées sérieu- 
ses et graves, et tu les comprendras quand je t'aurai 
dit pour toi et la famille que les bruits qui me fai- 
saient ministre sont fondés. Hier, j'ai été embrassé 
comme ministre par un officier général qui vit dans 
la pensée du Prince. 11 paraît que ma nomination 
est arrêtée, et qu elle aurait lieu d'ici la fin du mois. 
Le soir même, en rentrant chez moi, j'ai trouvé une 
invitation à dîner à l'Elysée pour aujourd'hui, en 
bourgeois. J'irai, et peut-être le Prince m'en parlera- 
t-il? Plus les circonstances deviennent graves, plus 
je m'effraye, non par peur, non par fausse modestie : 
j'ai confiance en moi; mais il me semble que je ne 
suis pas assez mûr pour le ministère. Au reste, et 
c'est l'avis de mon frère, si je dois être ministre, il 
vaut mieux que je le sois de suite. J'aurai un mois 
pour me préparer, prendre de l'aplomb et étudier les 
questions. Si je suis nommé, mon frère Forcade re- 
cevra de suite, par le télégraphe, l'ordre de se ren- 
dre à Paris. Que rien de tout ceci ne transpire hors 
des murs de M a Ironie. 



360 — 



A. LA MEME. 



Paris, le 10 septembre 1851. 

J'ai dîné hier chez le Président. Il a été pour moi 
affectueux, charmant. Il m'a mené au spectacle. En 
sortant nous avons été accueillis par des cris de : 
Vive Napoléon, vive le Président, quelques cris de 
vive la République! Tout le monde se découvrait: 
cela vaut mieux que les cris. 

Voilà deux nuits que j'ai des maux d'estomac, je 
ne dors pas. Je m'ennuie dans mon isolement. Ne 
retarde pas ton départ et quitte Malromé le 15. 



A LA MEME. 



Paris, le 11 septembre 1851. 

J'ai passé hier une bonne journée à Vincenncs, 
chez le colonel Répon, avec Canrobert, d'Allonville, 
Marulaz. Tout Orléansville était là . Aujourd'hui, 
m'est arrivé le courrier d'Alger avec trente lettres. 
Il y en a trois pour toi que je te garde. Dans une 
heure je vais à l'Elysée, où j'aurai une grande con- 
versation avec le Prince. Je ne t'écrirai plus à Mal- 
romé, mes lettres ne t'y trouveraient plus. 



— 361 — 



A MADEMOISELLE DE SAINT-ARNAUD. 

Paris, le 17 septembre 1851. 

Ma fille chérie, tu es aujourd'hui séparée de ta 
petite mère, et pendant le temps que tu as passé avec 
elle, tu as pu apprécier toutes ses qualités, et je suis 
bien heureux de voir à quel point nous serons tous 
unis dans une même pensée. 

Profite du temps que tu passes à la campagne. 
Travaille, orne ton esprit, donne une bonne direction 
aux inspirations de ton cœur. Il faut que tu sois une 
femme distinguée. La société n'accueille avec faveur, 
en hommes comme en femmes, que ceux qui sont 
capables de briller dans son sein. Les autres végè- 
tent et disparaissent. Le nom et la position de ton 
père ne doivent pas te suffire. Dans ce temps de ré- 
volution, la fortune peut nous élever bien haut comme 
nous trahir. 

Il est bon d'être toujours à la hauteur des événe- 
ments. Montrons-nous dignes de ses faveurs, et en 
même temps au-dessus de son inconstance. 



— S62 



A M. DE FOUCADE. 



Pans, le 30 septembre 1851. 

11 y a un quart d'heure que j'ai ta lettre du 27, 
mon bon frère , et j'y réponds sans perdre une mi- 
nute. Je suis heureux d'apprendre que tu quittes 
Malromé et reviens à Paris. Nous causerons tranquil- 
lement et nous nous entendrons mieux. Ta politique 
n'est pas tout à fait la mienne. Tu vois les choses à 
un point de vue moins élevé, moins général que 
moi. Tu ne vois que la situation et les embarras du 
moment, et tu penses que la réélection du Président 
suffit pour les écarter. Moi, j'embrasse plus d'avenir, 
je voudrais voir la France sortir du cercle vicieux où 
elle se perd. Je voudrais surtout anéantir la démago- 
gie, car le gouvernement des démagogues m'est telle- 
ment odieux, que j'aimerais mieux mille fois mourir 
que d'en subir la honte. 

Puisque notre bonne mère consent à faire le sa- 
crifice de votre présence à Malromé , il faut qu'elle 
le fasse tout entier et vous laisse partir de suite. 
Plus tôt tu seras à Paris, mieux cela sera. Je n'ai pas 
besoin de te dire, cher frère, combien tout le inonde 
ici accueille avec joie l'idée de ton retour. 



— 3(53 



A MADAME DE FOUCADE. 

Paris, le 9 octobre 1851. 

Bonne chère mère, je réponds sans retard à ta 
lettre, et te donne des nouvelles de toute la famille. 
Mes frères ont déjeuné chez moi ce matin et vont 
bien, ainsi que leurs femmes. 

Je suis encore un peu souffrant. Les préoccupa- 
tions politiques ne me vont pas. J'aime mieux la vie 
active et la guerre en plein air, que la guerre qui 
commence dans les discussions de cabinets et d'as- 
semblées et finit dans les rues. Tous les journaux du 
matin annoncent que j'entre au ministère. Je n'en 
sais encore rien. 

Il paraît qu'à Malromé vous avez de la pluie et de 
la grêle. C'est fâcheux pour tes vendanges. Tout va 
de travers dans ce siècle. Mon fils travaille sa théo- 
rie et se prépare à partir pour son régiment. 



A MADEMOISELLE DE S AI NT- ARN A U D. 

Paris, le 1 er novembre 1851. 

Ma fille chérie, je n'ai pas reçu de tes nouvelles 
depuis plusieurs jours, et tout occupé que je suis 



— 364 — 

depuis mon entrée au ministère , je pense à toi et je 
suis inquiet. 

Ton frère est parti hier pour son régiment. Il était 
bien triste, mais déterminé, en garçon de cœur, à faire 
son devoir et à honorer son nom. 

Je mène, ma fille chérie, une vie bien agitée, et 
ce sera bien pis quand l'Assemblée sera réunie dans 
trois jours. Le ciel aidant je ferai face à tout. Em- 
brasse cent fois ta bonne maman. 



A LA MEME. 

Paris, le 9 novembre 1851. 

Ma fille chérie, au milieu de tous mes soucis, de 
toutes mes occupations, je prends un instant pour 
t'écrire, pour t' envoyer tous mes baisers de cœur. 
Je serais bien heureux de t'avoir près de moi, mais 
je pense à l'avenir et je m'efforce d'être raisonnable. 
D'abord, et avant tout, il faut songer à ta santé qui 
a besoin du bon air de la campagne. Tu es trop 
jeune pour aller dans le monde, tu es trop délicate 
pour te fatiguer avant que ta santé soit complètement 
rétablie. Au printemps, tu te prépareras peu à peu 
et tu y paraîtras convenablement l'hiver prochain. 
Le temps passera vite, et si je ne suis plus ministre 



— 388 — 

et que j'aie quelque mission en Afrique , alors je 
t'emmène avec moi. 

Je ne te parle pas de la vie que je mène, elle est 
rude. Je travaille dix-huit heures sur vingt-quatre, 
et je ne vois plus ta petite mère qu'aux heures du 
repas, tout au plus. Tout cela me fatigue beaucoup, 
et les séances de l'Assemblée me donnent des émo- 
tions que je contiens et qui me tuent. Je ne conçois 
pas qu'on accepte deux fois d'être ministre. 

Je n'ai pas le temps d'écrire à ta bonne maman 
aujourd'hui. Ton frère m'a écrit une seule lettre. Je 
commençais à être inquiet. Il se porte bien, est con- 
tent de son sort, de son pantalon de treillis et de son 
grand sabre. Nous embrassons tous bonne maman. 
Aujourd'hui, dimanche, j'ai toute la famille à dîner. 
C'est notre jour de réunion et nous parlons de vous. 



A M AD A VI K DE FORÇA DE. 

Paris, le 19 novembre 1851. 

Chère bonne mère, voilà deux jours que je te sais 
indisposée. Tu as fait une chute et tu t'es blessée à 
la tête. J'espère que les sangsues auront produit un 
heureux effet, et qu'une bonne lettre viendra demain 
dissiper toutes mes inquiétudes. Je t'en supplie, mère, 



— 36(3 — 

soigne-toi. J'ai bien assez de soucis politiques sans 
avoir à y joindre des inquiétudes de cœur. 

J'ai obtenu avant-hier à l'Assemblée une grande 
victoire. Nous étions entre la dictature de Changar- 
nier, une convention ou un coup d'état immédiat. J'ai 
montré de l'énergie et nous avons évité tout cela. Je 
suis monté trois fois à la tribune. J'ai bien vécu de- 
puis quarante-huit heures. Ma position s'est affermie. 
Me voilà ancré dans la politique et placé bien haut. 
Dans ce monde, il ne faut qu'aller droit et avoir du 
cœur. Toute la famille est dans la joie. Je n'ai peur 
que d'une chose, rester au ministère plus que je ne 
voudrai et pourrai. C'est trop de fatigue. 



A LA MEME. 



Paris, le 2 décembre 1851, U heures du matin. 

Bonne chère mère, je t'écris dans un moment so- 
lennel. Encore deux heures et nous allons assister à 
une Révolution qui, je l'espère, sauvera le pays. 

Cette Assemblée folle, aveugle, factieuse sera dis- 
soute, et un appel au peuple décidera du sort d'une 
nation fatiguée d'être ballottée par les inquiétudes et 
les soucis. 

Nous aurons un gouvernement stable, et j'ai la 
confiance que tout ira bien. La République reste. 



— 367 — 
avec le Président nommé pour dix ans. Je n'ai pas 
le temps de t' écrire tous les détails. Paris se réveil- 
lera ce matin, la révolution faite! Une centaine d'ar- 
restations et la porte de l'Assemblée fermée, et tout 
est dit. Aujourd'hui, je n'aurai pas le temps de t'é- 
crire. Mes frères le feront sans doute. 

J'attends le commandant de l'armée de Paris pour 
lui donner des ordres. Tout est prêt, réglé, le minis- 
tère changé. Je fais toujours partie du nouveau : c'est 
sur moi que reposent l'action et la force. 

Adieu , bonne mère , je t'aime et t'embrasse de 
cœur. 



A LA MÊME. 



Paris, le 5 décembre 1851. 

Bonne mère chérie, nous sommes dans un terrible 
coup de feu, mais nous en sortirons. Mes frères t'é- 
crivent tous les jours et te donnent des détails. Moi, 
je n'ai que le temps de t'embrasser et de te dire que 
je t'aime. 



— 368 



A LA MÊME, 



Paris, le 11 décembre 1851. 

Chère bonne mère, j'ai reçu ta lettre et je vois que 
tu as le sang guerrier. Tu prends d'excellentes dis- 
positions pour ta défense. Tu es à la guerre* pendant 
que nous sommes à la paix. Tout se calme chaque 
jour. Dans quelques départements on s'est insurgé. 
Les rebelles seront punis. 

Le lieutenant de gendarmerie de la Réole, M. Mal- 
frein, est capitaine. Le gendarme Michel, dont tu es 
satisfaite, sera brigadier. Adieu. 



1 La propriété qu'habitait la mère du Maréchal est située dans l'ar- 
rondissement de la Réole, contigu à l'arrondissement de Marmande 
où une insurrection avait éclaté. 



— 369 



A MADEMOISELLE DE S AI NT- ARN A UD. 

Paris, le 11 décembre 1851. 

Bonjour, gracieux lieutenant du plus illustre capi- 
taine! Vos dispositions belliqueuses ne m'ont pas 
donné d'inquiétudes. J'ai une grande foi dans la for- 
tune et la raison de la France. J'ai vu ton amie 
Marie, et je l'ai embrassée en souvenir de toi. Ta 
petite mère t'envoie bien des baisers. Ton frère 
commence à être soldat. Adieu , ma Louise chérie, 
je n'ai que le temps de t' embrasser de toute mon 
âme'. 



1 Peu de temps après, la mère et la fille du Maréchal revinrent à 
Paris. A partir de cette époque,* la correspondance n'a plus l'enchaî- 
nement qu'elle présente jusque-là. Les lettres qui suivent ont été 
écrites par le Maréchal pendant les différents voyages qu'il fit dans le 
cours de son ministère, et notamment pendant le grand voyage en 
France qui précéda la proclamation de l'Empire. Il trouva encore 
quelques occasions d'écrire à l'époque de la maladie et de la mort de 
son fils et du séjour passager que sa santé l'obligea de faire à Vichy 
et à Hyères. Après le départ du Maréchal pour l'Orient, la corres- 
pondance reprend sa régularité habituelle. 



2'i 



— 370 



A M. ADOLPHE DE S A1NT- ARN A U D ' . 

Paris, le 9 février 1852. 

Cher enfant, M me de Brancion m'annonce que tu 
as été repris par la fièvre et la diarrhée. C'est un 
surcroît de douleur qu'il faut supporter avec patience 
et résignation. Si je ne te savais raisonnable et bien 
soigné, je serais bien inquiet , bien tourmenté, et je 
ne suis que triste et chagrin de te savoir souffrant. 

Ta petite mère, ta sœur t'ont écrit. 11 me tarde 
bien de recevoir quelques lignes de toi. Ce sera la 
preuve de ton retour à la santé. Ne fais pas d'impru- 
dences et soigne-toi pour pouvoir venir plus tôt voir 
ton père qui t'aime tendrement et t'embrasse de 
cœur. 



AU MEME. 



Elysée, le 11 février 1852, 

Cher enfant, j'ai écrit à la bonne M me de Brancion, 
et je ne croyais pas pouvoir trouver un moment pour 

1 Le fils du Maréchal, cavalier au 5 e régiment de hussards, en gar- 
nison à Limoges, venait d'être atteint d'une fluxion de poitrine à la 
suite d'un incendie qui avait réclamé le secours de la garnison. 



— 371 — 

t' embrasser. Ta maladie se prolonge et mon inquié- 
tude aussi. Ton oncle de Forcade partira demain 
pour te voir, juger de ton état , et décider s'il y a 
moyen de t' amener chez ton père; après lui, ta petite 
mère et ta bonne maman partiront et te ramèneront 
si cela est possible. 

C'est une grande chose pour ces dames que ce 
voyage, mais elles restent ici sous le poids de l'in- 
quiétude et elles aiment mieux partir. Je me déses- 
père de ne pouvoir les accompagner. 

Elles te porteront. mes caresses et mes baisers. 
Soigne-toi bien et dépêche-toi de guérir ; fais tout ce 
que te dira M me de Brancion. 

Ta sœur, qui est aux Oiseaux depuis hier, t'écrit. 
Tu fais le sujet de toutes les conversations et de 
toutes nos pensées. 



AU MEME. 



Paris, le 13 février 1852. 

Cher Adolphe, ton oncle est auprès de toi et j'at- 
tends avec impatience de tes nouvelles par lui. 11 est 
chargé de te donner tout ce que tu désireras. 

M me de Brancion continue à m'envoyer exactement 
les bulletins de ta santé. Pauvre enfant, comme tu 
souffres et comme on t'arrange! Patience! Tune 



— 372 — 

sauras jamais combien ton père souffre et quelles 
inquiétudes Font assailli depuis sept jours. 

Ta petite mère t'écrit. Dépêche-toi de guérir et 
viens me dédommager de tout le chagrin que tu m'as 
causé. 

Ton père qui t'aime. 



AD MÊME. 



Paris, le 15 février 1852. 

Cher Adolphe, je rentre chez moi et je trouve un 
moment pour t'écrire deux lignes et t'envoyer deux 
baisers. Ta sœur, que j'ai été voir ce matin, me charge 
de te faire passer sa lettre que je t'envoie religieuse- 
ment. Tu y verras que ta sœur est en cage aux Oiseaux 
où elle commence à s'accoutumer plus qu'elle ne veut 
le dire. Elle n'y restera d'ailleurs pas longtemps et 
le mois de mai arrivera vite. Sa santé est bonne et 
je voudrais que la tienne lui ressemblât. 

Tu as vu ton oncle ; après lui tu verras Boyer et 
de Place, et j'espère qu'alors ta convalescence te per- 
mettra de venir chez ton père où tu recevras les soins 
nécessaires. Remercie encore la bonne M me Brancion. 
Je ne saurais trop lui exprimer toute ma gratitude. 

Je serai bien heureux quand tu seras en état de 
m'écrire toi-même. Ta petite mère t'embrasse; elle 



— 373 — 
ne t'écrit pas aujourd'hui, parce qu'elle est allée aux 
Oiseaux. 

Ta tante Adèle va bien et t'embrasse. Tes cousins 
en font autant. Adieu , cher Adolphe, je t'aime ten- 
drement. 



A M. DE FORCADE, A LIMOGES*. 



Paris, le 15 février 1852. 

Cher frère, je viens de recevoir tes deux lettres. 
Je ne suis pas content des nouvelles que tu me don- 
nes. Je vois une maladie très-grave, que les méde- 
cins ont de la peine à définir, qui tourne en longueur, 
une complication de maux et de souffrances pour mon 
pauvre enfant, et je suis dans une inquiétude mor- 
telle. Si je n'étais pas lié ici, je partirais de suite. 

Tu as beau me dire qu'il n'y a pas de danger, je 
ne me défends pas de mes inquiétudes. J'attends ta 
lettre demain avec impatience. 

Remercie M ine de Brandon et son excellent mari 
de leurs soins pour mon fils. 



1 M. de Forcade s'était rendu à Limoges. La flirxion de poitrine de 
son neveu s'était compliquée d'une fièvre typhoïde. 



— 374 



AU MEMi:. 

Paris, le 17 février* 1852. 

Cher frère, nous avons reçu ta lettre ce matin. Le 
conseiller d'État est venu avec la sienne. J'ai le cœur 
un peu moins brisé, mais toujours gros, bien inquiet. 
Cette maladie traîne trop. Je me débats contre 
l'anxiété. Mes cheveux en blanchissent encore. 

Embrasse mon fils et donne-lui du moral et du 
courage. Pauvre enfant , tant souffrir si jeune î 



AU ME MU. 



Paris, le 19 février 1852. 

Cher frère, je suis anéanti de douleur, j'étouffais 
depuis quinze jours, car mes pressentiments ne me 
trompent jamais. Je n'ai pas une lueur d'espoir, il 
y a mieux, je n'en ai jamais eu. 

Ne quitte pas mon pauvre enfant. 



375 



AU MEME. 



Paris, le 21 février 1 852. 

Je n'ai pas la force de t'écrire, mon frère; moi je 
n'ai jamais espéré, moi je souffre depuis vingt jours 
et je renferme mes larmes et ma douleur profonde, 
éternelle, et je travaille. C'est ma vie qui commence 
à partir avec mon pauvre enfant 



A M. LEROY DE SAIIST-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Elysée, le 23 février 1852. 

Cher frère, je t'écris quelques lignes du Conseil 
où ma pensée n'est pas avec ma personne. J'ai reçu, 
ce matin, la lettre collective de mon frère et de toi. 
Je ne te parle pas de mon désespoir, je vis de cela 
depuis six jours. Que faire! Qu'imaginer î Je n'ai 
même plus la force de prier ni de me révolter. J'at- 
tends mon frère Adolphe ce soir. Viendra-t-il, ne 
viendra-t-il pas? Que me dira-t-il? Que m'écriras-tu 
demain? Mon Dieu, je crois être préparé à tout et je 
sens que je redoute encore tout. Quelle épreuve, mon 
frère! Aurai-je la force d'y résister? Pauvre enfant, 
si noble, si fort, et le perdre!... Ce ne sont que ceux- 
là qui s'en vont. 



— 376 



AU MEME. 



Paris, le 23 février 1852. 

Cher frère, Adolphe est arrivé et m'a donné les 
plus déchirants détails. Je n'ai pas plus d'espoir ni 
plus de souffrance. 

Je fais partir, ce soir, M. de Place, Gœuret et De- 
lattre. Si mon pauvre fils vit encore, reconnaît encore 
quelqu'un, il aura un moment de douce émotion, et 
quelques baisers de plus de la part de son père. 

Je respire encore jusqu'à demain au moment où 
je recevrai ta lettre. . . 



A M. DUFAY DE LAUNAGUET, 

PRÉFET DE TARN-ET-GARONNE. 



25 février 1852. 



Cher Henri, le même malheur qui t'a frappé et 
dont tu souffriras toujours est venu m'accabler. Je 
n'ai plus de fils. Je vais rouvrir toutes tes plaies. 
Mais à qui veux-tu que je dise mes tortures, si ce 
n'est à mon meilleur ami? Pleurons ensemble, ami, 
car pour des consolations, pour du bonheur il n'en 
est plus pour nous. J'étais trop fier de lui, trop heu- 
reux par lui. Dieu m'a frappé. Dieu me l'a retiré. Sa 
volonté soit faite ! Mais elle est par trop cruelle, 



— 377 — 

A MONSIEUR DE FORGADK, 

MAITP. E DES T. EQUÊTES AU CONSEIL 1) ' É T A T. 

Paris, le 23 mai 1852. 

Cher frère, j'ai bien pensé au triste vide qui t'en- 
tourait dans ce Malromé, où tant de doux souvenirs 
nous suivaient '. Je t'ai plaint du fond du cœur, tout 
en me promettant de ne plus aller chercher là des 
regrets que je retrouve partout. Tu as raison de foc- 
cuper beaucoup pour ne plus penser. Finis-en vite 
avec les affaires, et reviens-nous. 

Je suis dans une mauvaise veine de santé. Mon 
estomac me fatigue. J'ai bien besoin de Vichy et de 
son secours. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

Vichy, le 17 juin 1852. 

Cher frère, nous sommes arrivés hier à cinq heu- 
res. Mauvais temps, mauvaises routes, froid, instal- 
lation petite, étroite, peu convenable ; d'ailleurs, tout 



1 Six semaines après la mort de son fils, le Maréchal avait perdu 
sa mère. 



— 378 — 
paraît triste par une pluie battante. Vichy est un 
grand et beau village ; les établissements de bains 
sont remarquables. C'est un curieux spectacle que 
cette procession de malades de tout rang, de tout 
âge, de tout sexe, de toute figure, qui se presse en 
tout sens, et n'a d'autre but, d'autre occupation, 
que de boire de l'eau, de prendre des bains et des 
douches. C'est une distraction pour les oisifs... Ce 
matin, nous avons bu notre premier verre et pris 
notre premier bain. Les deux Louise boiront une eau 
différente de la mienne, eau ferrugineuse et prove- 
nant d'une autre source. Du reste, la mauvaise hu- 
meur de toute mauvaise installation à part , les deux 
Louise vont bien. 

J'ai trouvé du travail ici, et je n'en suis pas fâché. 
Je n'aime pas l'oisiveté. Je me suis arrêté à Nevers 
et à Moulins, où j'ai vu les autorités et visité les éta- 
blissements militaires et les casernes. 

Le pays n'est pas bon. Les fonctionnaires m'ont 
paru inférieurs aux difficultés du temps. C'est un mal 
à peu près général. 



/VU MÊME. 



Vichy, le 20 juin 1852. 



Cher frère, je t'avais déjà écrit quand j'ai reçu ta 
lettre du 16. Depuis, j'ai reçu une lettre de notre 



— 379 — 
frère. Je lui ai répondu. 11 a dû te com munie mer ma 
réponse suivant nos us et coutumes. 

Il y a du vrai dans ta lettre, cher frère ; mais du 
vrai applicable aux situations ordinaires de la vie 
politique et officielle. En thèse générale, tout homme 
politique qui quitte sa place, s'expose à ne plus la 
retrouver; mais, grâce au ciel, je n'en suis pas là; 
et si je devais défendre ma position, j'aimerais mieux 
me retirer de suite. Je n'userai jamais mes forces et 
ma valeur dans des luttes cachées de cabinet. Quand 
on ne me croira plus utile, je suis prêt à m'en aller. 
Les eaux de Vichy m'étaient ordonnées, elles me 
sont nécessaires; jusqu'à présent elles me vont bien, 
j'y reste..., non pas en homme trop sûr de lui et de 
sa position , puisque je devais y passer au moins six 
semaines, et que je n'y resterai que vingt-cinq jours. 
Tu vois donc que je fais la part de toutes les néces- 
sités. 

Après des déluges, une inondation véritable, car 
F allier a envahi les promenades, et comble la source 
des goutteux qui fulminent, les eaux baissent, le 
soleil se montre sous un ciel grisâtre. 11 y a lutte et 
j'espère des jours meilleurs. 

Tu sais que nous faisons ménage commun ', mais 
dans les meilleures conditions. On est peu chez soi. 
Vingt jours sont bien vite passés; c'est un bivouac 
de plus, moins la compensation des coups de fusil. 
Je bois, je baigne, je douche. L'appétit revient. Je 

1 Avec lu famille Ferav. 



— 380 — 
sens la force me pénétrer et tendre mes muscles. 
Ecris-moi. Rends-moi compte de ce qui se passe 
dans la grande ville. 



AU MEME, 



Vichy, le 24 juin 1852. 

Je viens de lire ta lettre à ma femme : je l'ai trou- 
vée si gentille, si gaie, que j'ai auguré que tu te por- 
tais bien. Je devrais aussi écrire gaiement, car les 
eaux me vont, c'est positif; je reprends le teint clair 
et les couleurs de la famille. Je m'occupe toujours 
d'affaires et d'affaires sérieuses. Je réfléchis de loin 
sur la politique. Combien de gens s'égarent, qui 
croient se donner du relief en se pavanant dans une 
hostilité futile, car elle ne repose sur rien. Le devoir 
des hommes du gouvernement, c'est de l'éclairer et 
de le soutenir à la fois, non de le miner sourdement 
sous le prétexte de le servir en niant sa force et son 
droit. 

11 n'est pas de pouvoir qui n'ait fait des fautes; 
mais il n'est pas de corps qui ne subisse l'influence 
de quelques mineurs. Tant que je serai aux affaires, 
je ne céderai rien à ces faiseurs d'opposition, que 
l'ambition et le regret de n'être plus rien consument. 
Tristes gens, mais peu à craindre aujourd'hui ! 



381 — 



A M. DE FOUCADE. 



Vichy, le 1 er juillet 1852. 

Cher frère, le moment de mon départ approche, 
et les occupations de tout genre se multiplient telle- 
ment que je n'ai plus un moment à moi pour t' écrire. 
Dans deux heures je pars pour la Palisse, et cette 
tournée va me prendre ma matinée. 

Je connais ta faiblesse pour les traditions parlemen- 
taires. Tu manques encore d'expérience politique, 
cher frère, puisque tu n'as pas tout à fait abandonné 
ces idées anti-gouvernementales. Rappelle-toi ce que 
je le dis : il n'y a pas de gouvernement possible , 
en face des idées dominantes, le socialisme et la 
révolte, en suivant les idées parlementaires, vieilles 
ornières remplies de boue où l'on tombe... et où l'on 
tombe misérablement. Rappelle-toi cet aphorisme, 
c'est le vrai. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Vichy, le 5 juillet 1852. 

Cher frère, je ne voulais plus t' écrire, mais un 
petit événement, arrivé hier soir, me remet la plume 



— 382 — 
à la main pour f épargner toute inquiétude à mon 
sujet, au cas où le fait embelli arriverait à Paris 
jusqu'à toi. 

Hier, après midi, je suis monté à cheval avec ma 
femme, le sous-préfet de la Palisse et sa femme. Je 
voulais voir l'embarcadère du chemin de fer de Cler- 
mont qui sera à Saint-Germain, gros bourg à trois' 
lieues de Yichy. C'était la fête. La population de 
Saint-Germain est très-augmentée par les ouvriers 
qui viennent travailler au chemin de fer, et par un 
assez grand nombre d'internés politiques appelés là 
par le même motif. 11 y avait beaucoup d'ivrognes. 
En sortant du village, nous avons donné sur une 
bande qui barrait le chemin. Mécontents d'être trou- 
blés, ils ont été insolents et ont passé de la menace 
aux violences. Ils ont crié aux pierres dont les tas 
bordaient la route. Nous avons fait filer les femmes 
et tâché de faire entendre quelques paroles de rai- 
son, puis résisté à la violence. Les coups de pieds 
aux chevaux roulaient, les pierres volaient ; j'en ai 
reçu une très-grosse à la tête. Mon chapeau est 
tombé, le sang coulait abondamment. J'ai donné le 
signal de la retraite. Le crépuscule était venu et j'ai 
pu, en me mettant du bas côté, dissimuler à Louise 
ma blessure jusqu'au moment où j'ai trouvé de l'eau 
pour me laver la tête. A dix heures, j'étais à Vichy, 
pansé et arrangé. J'ai bien dormi, je suis pansé de 
nouveau ce matin. Ce ne sera rien et je partirai tou- 
jours le 8. 

Ce n'est pas au ministre que les pierres ont été 



— 383 — 
lancées, c'est tout simplement aux aristos. C'est la 
guerre de la veste contre l'habit. C'est l'esprit géné- 
ral du mauvais peuple. Et vous rêvez des ménage- 
ments, vous préparez des grâces , vous doublez une 
dangereuse audace, vous creusez l'abîme et vous y 
tomberez tôt ou tard, tôt si vous n'y faites pas atten- 
tion ! Du reste, rien de nouveau qu'une chaleur étouf- 
fante. 

Nous avons été voir Effiat.... souvenir de la folie 
de Cinq-Mars et de Thou qui voulaient conspirer 
contre un grand homme, pygmées qu'ils étaient, 
sacrifiant leur pays à leur ambition et à leurs pas- 
sions! Les femmes les plaignent, tous les hommes 
sensés les auraient condamnés. Les meubles, les ta- 
pisseries, le style, les arbres séculaires, tout parle du 
maréchal d' Effiat et de ses fils. C'est un paysan en- 
richi qui possède Effiat. 11 vit dans sa cuisine et va 
la faire couper en deux par une cloison, parce qu'il 
la trouve trop grande. Il veut vendre et demande 
750,000 francs. Il faudrait en dépenser 300,000 
pour rendre le château habitable. C'est beau de 
souvenir, mais sans agrément. Adieu, frère, à toi de 
cœur. 



384 



A M. DE FORCADE. 



Strasbourg, le 19 juillet 1852. 

Cher frère, un mot avant de monter à cheval et de 
faire exécuter un passage du petit et du grand Rhin. 
Le voyage se continue au milieu des acclamations 
et d'une pluie, d'une mitraille de bouquets et de 
fleurs. Demain je vais à Baden avec le Prince ac- 
compagner la grande duchesse Stéphanie. Cela pro- 
longe mon absence de deux jours. 

Strasbourg a sa robe de fête. Le soir, la ville est 
en feu. 11 aurait fallu mettre les incrédules sur le 
passage du Prince. J'en aurais volontiers attaché 
quelques-uns derrière le train de ma voiture. C'est 
un curieux voyage et j'en jouirais si j'étais maître de 
moi. 



— 385 — - 



AU MÊME. 



Baden, le 21 juillet 1852. 

Cher frère, je t'écris d'Allemagne, dans un ma- 
gnifique pays où tout en admirant, tout en nous re- 
posant, nous faisons de bonnes affaires pour notre 
pays à nous. 

Je ne te décrirai pas Baden, où l'on vient, de tous 
les coins de l'Europe, chercher moins la santé que le 
plaisir et l'aspect de la belle nature. Otez les jeux, 
il serait impossible de ne pas goûter ici un profond 
calme d'esprit. 

Notre frère a retrouvé ses vingt-cinq ans, sa santé, 
sa gaîté. Je ne peux plus le tenir. Tu le crois à Ba- 
den avec moi, pas du tout. Hier et ce matin, il a tout 
vu , tout visité, et il est parti pour Garlsruhe avec 
Canrobert qui va en mission. Moi , je ne suis pas 
gai; je pense beaucoup et ma santé, très-belle en 
apparence, n'est pas ce que je la voudrais. 



25 



— 386 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Moulins, le 17 septembre 1852. 

Cher frère , je trouve un moment de liberté. Je 
m'enferme chez moi et je t'écris. J'assiste, depuis 
mon 'départ de Paris, à un spectacle incroyable. Je 
me replie sur moi-même, j'ouvre les yeux, je les re- 
ferme et je me demande si je suis en France, et sous 
quel millésime je vis. Quelle nation !.. Quel peuple !.. 
Qu'est-ce que l'opinion! A Bourges, vive Napoléon ; 
à Nevers, vive Napoléon , vive l'Empereur ; à Mou- 
lins, vive l'Empereur seulement. Une foule, un con- 
cours immense, malgré la pluie une sympathie 

visible.... parfois de la frénésie.... toujours l'ombre 
de l'Empereur au fond du tableau, quand elle n'est 
pas au fond des cœurs. C'est étourdissant, c'est par- 
fois même attendrissant et, chose consolante et ras- 
surante à la fois, l'homme que l'on entoure de cette 
ovation continue, toujours calme sans être insen- 
sible, ne s'enivre pas, ne se monte pas, il reste dans 
son imperturbable sang-froid. Bien des têtes parti- 
raient.... 11 veut que la vérité se fasse jour et voilà 
tout. 

Frère, l'Empire est fait; mais il ne sera proclamé 
qu'à son moment utile. 

Nous sommes dans les mauvais départements, 
que sera-ce plus loin? Je vais traverser de nouveau 



— 387 — 
ce bouge de la Palisse. Je vais bien , me ménage et 
me sens fort. Je comprends que je ne puis pas être 
malade. Je te recommande mes Louise. 



AU MlîMK 



Grenoble, le 23 septembre 1852. 

Cher frère, je t'écris quatre lignes en poste. Où 
es-tu? A Ittre, à Paris? Ma lettre te trouvera. Quelle 
manifestation, frère, quelle signification! Voilà un 
peuple qui retrouve un nom, un souvenir, un homme, 
le prend, l'élève, écrase de son ombre une ridicule 
Piépublique, et sur ses débris rebâtit un trône im- 
périal î 

Dieu fasse que le trône soit solide et que ses bases 
compriment à jamais les révolutions. 

Les étrangers qui sont avec nous n'en reviennent 
pas. Ils sont plus impérialistes que nous-mêmes. Le 
département de l'Isère et les départements voisins 
se sont levés poussant un seul cri : Vive l'Empereur ! 

Nous marchons sur Toulouse. Je voudrais y être. 
Dieu protège la France et le Prince. C'est ce qui me 
donne de la force. Je reçois une lettre de Forcade ; 
il goûte les douceurs d'Arcachon. 



388 — 



AU MEME. 



Avignon, le 26 septembre 1852. 

Eh bien! frère, qu'en dis-tu? Nous avons gagné 
notre Austerlitz. Vit-on jamais route mieux tracée? 
A Avignon, l'enthousiasme était impossible à dé- 
crire. Jusqu'à la corporation des portefaix enrégi- 
mentée et gardant le Prince î 

Lis le Moniteur. Porte-toi bien et sois le plus for- 
tuné des chasseurs. 



A M. DE FORCADE. 



Marseille, le 26 septembre 1852. 

Cher frère , nous arrivons dans cette ville où une 
nouvelle machine infernale devait nous envoyer dans 
un monde meilleur et changer nos triomphes en 
massacre. Dieu ne l'a pas permis; la tâche du 
Prince n'est pas terminée. 

Nos triomphes continuent malgré cette machine 
qui devait éclater au milieu des roses et des bouquets. 
Nous voguons en plein Empire, et les oreilles me 
cornent : Vive l'Empereur!... 



389 — 



AU MEME. 



Aix, Je 29 septembre 1852. 

Nous nous rapprochons, et ce n'est pas sans un 
vif plaisir que je pense que je me reposerai près de 
toi, à Bordeaux. Je remercie le ciel de me donner la 
force nécessaire pour supporter les fatigues de tout 
genre qui m'accablent jour et nuit. Quelle responsa- 
bilité ! Que de soucis ! Nous avons déjà eu le com- 
plot de Marseille, mais nous n'en sommes pas quittes. 
Je ne puis pas te dire ce qui se trame, mais je puis 
t'assurer que je veille sur l'homme qui sauve et gran- 
dit la France. Je le couvrirai de mon corps, car je 
comprends où sa mort mènerait notre pays. Comme 
un généreux cheval de course, j'irai jusqu'au bout et 
j'espère ne pas tomber en touchant le but. 

Nous allons toujours de triomphe en triomphe. 
L'enthousiasme fait la traînée de poudre, la présence 
du Prince y met le feu. A Toulon, nous avons eu un 
spectacle grandiose: l'entrée en rade en présence de 
la flottille pavoisée, parée, enthousiaste et faisant feu 
comme un volcan continu ; le soir une fête véni- 
tienne, un épisode des Mille et une nuits, un bal sur 
mer ravissant, merveilleux. Je raconterai cela à ma 
sœur pour la faire enrager. Je vous embrasserai dans 
huit jours. 



390 



A M. LEROY DE SAINT- ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

1 er octobre 1852. 

Cher frère, je t'écris à Paris où tu arriveras le k ou 
le 5. Encore une entrée, et une belle entrée. L'Hé- 
rault a fait son sacre comme les autres départements. 
C'est égal, je veille ; dans les contrées méridionales, 
derrière l'enthousiasme on peut trouver le fanatisme. 
Je voudrais être à Bordeaux. 

Hier, à Nîmes, les rues étaient encombrées. Trente 
mille blouses, vestes et bonnets, nous rappelaient 
drôlatiquement aux arènes les anciens Romains 
assistant à des jeux plus sérieux que ceux où nous 
avons vu de tristes taureaux rossés à coups de pieds 
et à coups de bâtons. 

Tu as ramené Louisette. Je suppose Louise éga- 
lement de retour. Nous serons le 17 à Bordeaux où 
j'aurai le plaisir de revoir mon frère Forcade. 



AU MEME. 



Carcassonne, le 4 octobre 1852. 



Cher frère, je t'écris de la préfecture de l'Aude. 
J'ai parcouru dans tous les sens et avec un mélan- 
colique plaisir ces lieux où a vécu notre père, ces 



— 391 — 

salons où notre mère a brillé*. J'habite l'apparte- 
ment qu'occupait notre grand-père. Carcassonne est 
encore plein du souvenir de notre père... probable- 
ment parce que son fils y revient ministre. J'ai reçu 
une foule de lettres et de demandes de vieilles mo- 
mies qui toutes étaient les amies de la préfecture 
de 1803. C'est toujours ainsi. 

La réception de Carcassonne a été très-bonne, 
comme partout, bruyante, napoléonienne, impéria- 
liste. Le bal n'a fait entendre qu'un cri : Vive Na- 
poléon III. 

Nous partons pour Toulouse. Là finissent mes 
appréhensions. On dit que les socialistes battus par- 
tout se sont réunis à Toulouse pour faire une dernière 
résistance. Ce sont gens la plupart graciés. 

Il en sera à Toulouse ce qu'il en a été partout, La 
présence du Prince fait comme le soleil, elle fond la 
glace. 

Adieu, frère, j'aurai bien du plaisir à t' embrasser. 



AU MEME. 



? 



Bordeaux, le 9 octobre 1852. 

Cher frère, j'avais chargé Forcade de t'écrire, 
pensant ne pouvoir le faire moi-même, je trouve 
cinq minutes et je t'écris. 

1 Le père du Maréchal avait été préfet de l'Aude, sous le Consulat, 



— 392 — 

Bordeaux s'est montré la première ville de France 
par sa réception. A Grenoble, enthousiasme de cœur; 
à Toulouse, enthousiasme de tête ; ici, enthousiasme 
de conviction et bonne société. Curieuse page d'his- 
toire. Le Prince a fait un discours qui aura un long 
retentissement. 

Que j'aurai du plaisir , après tant d'émotions , de 
me retrouver au milieu de vous. J'ai présenté le 
Conseil général au Prince. Dans une courte et gra- 
cieuse réponse, il m'a donné le nom d'ami. 

Nous partons demain après la messe, quittant 
Bordeaux enchantés, et le laissant sous le charme. 

Eh bien ! toi qui n'aimes pas les discours, comment 
trouves-tu celui de Bordeaux? Voyons? C'est un beau 
et noble manifeste qui satisfera l'Europe, ou elle est 
bien difficile. Tout le discours est dans cette pensée 
française : « Quand la France est satisfaite, l'Europe 
est tranquille. » 

Il faut qu'on s'accoutume à voir la France prendre 
son rang. 

Je n'ai plus que quatre bals, c'est-à-dire quatre 
jours. J'en ai assez. Je demande le silence et des 
pommes de terres en chemise. 

Beau soleil, mais vent du nord. Gros rhume, esprit 
content, espoir de te voir, voilà la situation, elle est 
satisfaisante. Fais comme l'Europe, sois tranquille. 
Je t'embrasse de cœur. 

J'espère que tu seras à la gare avec le Conseil 
d'État... je me trompe, Monsieur le maire, vous se- 
rez à votre poste. 



393 



AU MEME. 



Hyères, le 17 mars 1853. 

Cher frère, je t'écris à tout hasard, car je crains 
bien que tu ne sois parti et en route pour Hyères. 
Louise s'est inquiétée un peu vite le jour de mon ar- 
rivée à Marseille, et a sonné l'alarme. 

11 est vrai que j'ai été rudement atteint, mais je 
suis resté le plus fort. Je suis en convalescence. Je 
cours après les forces, je le fais avec une prudence 
dont ce que j'ai souffert m'a fait comprendre l'abso- 
lue nécessité. Si donc tu n'es pas parti, ne t'expose 
pas à faire inutilement un ennuyeux et long voyage. 
Si tu es parti, tu seras le bien venu et le bien reçu. 
Ne permets à personne de la famille de courir les 
routes. En vérité, nous sommes trop loin. Je suis 
bien soigné, bien tranquille. Tout ira bien. 



A M. DE FORCADE. 



Hyères, le 22 mars 1853. 



Cher frère, le conseiller d'État vient de partir pour 
Toulon, heureux, tranquille, autant qu'il était arrivé 



— m — 

inquiet et bouleversé. 11 a vu les progrès d'un vilain 
mal arrêtés, la santé revenir comme par enchante- 
ment avec les forces qui augmentent chaque jour. 
11 se passait chez moi quelque chose d'extraordinaire. 
Le corps, l'esprit, tout était malade, et cet état avait 
occasionné un grand désordre qui avait attaqué le 
principe de la vie. Je me suis réfugié dans la médi- 
tation, de la méditation dans la prière. J'ai élevé 
mon àme vers Dieu, et le calme est rentré dans mon 
cœur. 

J'ai trouvé dans le curé d'Hyères un prêtre comme 
je les comprends et les aime. Nous avons eu de lon- 
gues conférences, et dimanche je communierai 
comme un vrai chrétien. Cette conversion t' étonnera 
peut-être, et tu verras en moi une grande transforma- 
tion. La prière est un excellent médecin, rappelle- 
toi cela dans l'occasion. Tu feras lire cette lettre à 
ma gracieuse sœur, son âme élevée me comprendra. 

Notre frère est donc parti ce matin, et cette fois 
en touriste, l'esprit libre et le cœur léger. Il arrivera 
vendredi et vous donnera des détails. J'ai été bien 
bas et il m'a vu ressusciter. Le général Yusuf et sa 
femme, dont l'amitié dévouée était venue soutenir la 
Maréchale dans une dure épreuve, sont aussi partis 
ce matin quand ils m'ont vu dans le port. 



395 — 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Hyères, le 27 mars 1853. 

Frère , clans la nuit d'hier, j'ai eu une crise bien 
douloureuse. Une. névralgie s'est promenée dans 
mes bras, dans mes reins, s'est fixée au milieu de ma 
poitrine. Quelles atroces douleurs ! Pas une seconde 
de repos ni de calme, bains sulfureux, ventouses; la 
douleur a cédé. Elle m'a permis de respirer, j'étouf- 
fais. 

Ce matin, le curé d'Hyères est venu me dire la 
messe dans mon salon. La Maréchale et moi nous 
avons communié. C'était une cérémonie digne et 
simple qui élevait l'âme vers la prière. J'en étais 
ému et j'en ai retiré autant de calme que de satis- 
faction. Donne ces détails à mon frère et à ma fille. 

La névralgie devait sortir, elle est sortie. Si elle ne 
doit pas revenir, je ne l'ai pas payée trop cher. Je 
n'ai rien perdu de mes forces. 



AU MÊME. 



Marseille, le 29 mars 1853. 



Cher frère, j'ai levé mon camp d'Hyères, et je 
suis à Marseille en bon état. J'établis mon quartier 



— 396 — 

général au Prado, dans une jolie maison, sur le bord 
de la mer, avec jardin, rivière, billard, et en plein 
midi. Je suis là, seul avec ma smalah, en bon air, 
maître de me promener, de me renfermer, de rece- 
voir, de me celer, enfin, dans toutes les conditions 
nécessaires à une bonne convalescence. Je resterai 
là tout le temps convenable pour suivre sévèrement 
sous les yeux de Chargé, qui en est ravi, le traite- 
ment qui doit me rendre la vigueur dont les affaires 
d'Orient rendront l'emploi utile... si cela marche 
mal. 

L'Empereur m'ordonne de me soigner. Il ajourne, 
à cause de ma santé et des affaires d'Orient, l'expé- 
dition de la Rabylie à l'année prochaine. Je suis donc 
libre de toute préoccupation et je resterai ici huit, 
dix, quinze jours s'il le faut. Ma convalescence mar- 
che d'un pas ferme, malgré les rudes assauts que j'ai 
supportés. Les jambes reviennent, je prends un 
exercice modéré, l'appétit est bon. J'en suis à la 
poule au riz sans pain. 

L'Egyplus, arrivé de Stamboul, apporte d'assez 
graves nouvelles. Le gouvernement se montrera 
prudent, mais ferme et décidé à maintenir la dignité 
de la France. Je ne sais pas, frère, mais il me semble 
que d'ici à peu de temps, il faudra en découdre 
quelque part. A la volonté de Dieu, nous sommes 
prêts. 



597 



A M. DE FORCADE. 



Marseille, le 30 mars 1853. 

Cher frère, me voici installé à Marseille, aussi 
bien que possible pour n'être pas chez moi... 

La partie religieuse de ta lettre m'a fort touché. 
Chez les hommes de cœur, chez les hommes de bien, 
Dieu finit toujours par parler, parce que sa voix est 
la seule vérité, la seule consolation. Une fois cette 
voix sainte entendue, on ne prête plus l'oreille à autre 
chose. J'ai été tout naturellement conduit à Dieu 
par la voie ordinaire que parcourt la faiblesse hu- 
maine : la douleur, la méditation, la prière. Dieu ne 
m'a pas repoussé, et tu peux être sûr que je ne ferai 
plus un pas en arrière. A la fougue, à l'irritation qui 
me dominaient, ont succédé le calme et une gravité 
peut-être trop sérieuse, mais qui tient encore à ma 
maladie. J'ai tant souffert î J'espère retrouver bien- 
tôt une douce gaieté, mais je ne me dissimule pas que 
toutes mes idées sont graves et sérieuses. Je lis beau- 
coup V Imitation de Jésus-Christ, et cet admirable 
livre qui me pénètre d'admiration m'inspire aussi 
une défiance pénible de mes forces. Dieu me donnera- 
t-il assez de puissance de volonté, assez de persévé- 
rance pour rester dans cette noble voie qu'il me 
montre? C'est ce que je lui demande tous les jours 
avec ferveur. 



— 398 — 
Je ne pense pas quitter Marseille avant d'être en 
excellente situation... Il faut que je me prépare pour 
les événements qui peuvent nous arriver d'Orient. 
De toutes manières, je puis rendre encore quelques 
services, soit au dedans, soit au dehors. Je sens que 
ma tâche n'est pas terminée et je veux être à sa hau- 
teur. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Marseille, le 31 mars 1853. 

Cher frère, pendantquejeme porte bien ici, quemes 
forces reviennent, que je me nourris, que je digère, 
que je dors, que j'oublie mes douleurs, tu broies trop 
de noir à Paris et tu me déclares.... incurable. Mais 
j'espère bien guérir, et radicalement. Je ne suis pas 
assez ennemi de moi-même pour repousser tout ré- 
gime, et même un régime très-sévère et très-long. 
Je ne le redoute pas, je m'y soumettrai. J'appellerai 
à mon aide tous les moyens que la prudence, l'expé- 
rience, suggéreront. Je guérirai, Dieu aidant. Tu 
enveloppes dans le même anathème allopathie, ho- 
mœopathie ; alors il n'y a plus de médecine, il faut 
laisser voguer la barque au hasard. Je suis plus re- 
connaissant que cela. J'honore l'homœopathie à la- 
quelle je crois devoir un fameux cierge; il n'y a que 



— 399 — . 

la foi qui sauve. Tu écrivais sous l'influence de tes 
névralgies accumulées dans le voyage; quand tu 
seras dégelé tu penseras autrement. Tu aurais été 
mieux à Marseille qu'à Hyères, qui n'a eu pour nous 
que le mistral et la neige. Ici nous avons des jours 
mêlés de soleil. La température est douce, et voici 
venir avril qui n'a pas les caprices de mars. 



AU MEME. 



Marseille, le 5 avril 1853. 

Tu persistes dans tes conclusions, cher frère, et 
tous tant que nous sommes qui nous trouvons, par la 
grâce de Dieu, on the wrong sicle of fifty \ nous 
sommes, nous devons être incurables et végéter la 
proie des infirmités. ... Tu pourrais bien avoir rai- 
son; plus j'y réfléchis, plus je suis porté à le croire. 
Cependant je lutterai sans laisser peser dans la ba- 
lance ni espérance, ni crainte, mais comme un chré- 
tien doit le faire. Sais-tu, frère, ce que l'on nomme 
épiphénomène ? La science appelle de ce nom une 
des mille misères qui, dans le cours d'une maladie, 
surtout dans une maladie grave, tombent sur un 
pauvre malade déjà las de souffrir. 

1 Dicton anglais qui signifie : être du mauvais côté de cinquante 
ans, avoir dépassé cinquante ans. 



— 400 — 

L' épiphénomène ne tient pas à la maladie et n'a 
de valeur qu'en raison de la masse de souffrances 
qu'il apporte. Tu comprends? Eh bien! frère, je 
viens de supporter un second épiphénomène, c'est- 
à-dire un second accès de névralgie en pleine poi- 
trine, comme le premier, et qui, pendant douze 
heures, m'a arraché un long cri de douleur. C'est le- 
martyre ou je ne m'y connais pas. Aujourd'hui je 
suis dans le paradis. La douleur a disparu; mes 
forces n'ont pas souffert, car je rentre de faire une 
promenade de deux heures ; malgré cela, je ne pense 
pas partir lundi. Je veux réparer le-mal de ce maudit 
épiphénomène. Quand les médecins ne comprennent 
pas quelque chose, ils font les plus drôles de raison- 
nements. Tout cela ne prouve qu'une chose, c'est 
que la pauvre humanité est bien frêle, bien chétive, 
et qu'il faut toujours être prêt à plier bagage et à 
s'en aller. 

Donne ce bulletin à la famille, cher frère, il n'a 
rien de mauvais. L'œil est vif, la tête bonne et les 
jambes assurées. Le cœur t'aime toujours. 



A MADAME DE FORCADE. 



Marseille, le 9 avril 1853. 



Chère sœur, je suis en retard avec vous et je ré- 
clame l'indulgence qu'on ne refuse pas aux malades 



— Û01 — 

même en convalescence, et j'y suis grâce à Dieu, qui 
m'a donné la force de supporter bien des souffrances. 
Aujourd'hui que je me vois dans le port, je puis bien 
dire que j'ai aussi, d'un œil calme et résigné, vu le 
naufrage de bien près. . . . 

Le calme et le repos me sont désormais néces- 
saires. Quand la vie a été ébranlée dans sa base, il 
faut si peu de chose pour la briser, surtout quand on 
végète sur cette terre depuis plus d'un demi-siècle! 
Que d'hivers à côté des printemps qui vous bercent 
de leur riant avenir ! 

Nous causerons en famille de ma vie, de mes mé- 
ditations d'exil à Hyères : c'est un souvenir qui ne 
s'effacera pas facilement de mon esprit. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ETAT. 



Marseille, le 13 avril 1833. 



Je ne t'écrirai plus de Marseille, ni de la province, 
frère, et je vois arriver avec un vif plaisir le moment 
de t'embrasser. Je pars samedi 16, je dînerai avec 
toi et la famille ; ce sera une véritable fête. Ma santé 
est bonne, la maladie est morte, le progrès continu, 
sûr et lent. Les forces renaissent ; la graisse reparaît 
par places, pas encore sur mon visage qui a cepen- 
dant repris ses couleurs. Le coffre était d'airain, il 

II. 2 G 



— 402 — 
ne sera plus que de fer; il a reçu une fière secousse 
qui aurait fait sombrer bien des bâtiments. 

Le curé d'Hyères est venu me voir. C'est un digne 
prêtre. 



AU MEME. 



Marseille, le 15 avril 1853. 

Je ne voulais plus t'écrire de ce Marseille, dont le 
mistral me chasserait aujourd'hui, si je n'étais décidé 
à le quitter demain. Demain je coucherai à Avignon 
qui vaut moins, et j'irai à Valence, qui ne vaut pas 
mieux. 

Tu prêches bien, cher frère, mais je voudrais te 
voir ministre et composer ta bile. Des ennemis, qui 
n'en a pas? J'en ai, mais ils ne valent pas mes amis. 

Je ne suis pas encore assez chrétien pour professer 
le calme dont tu parles et dont je comprends toute 
la nécessité, tous les avantages, tous les mérites. 
Quoique vieux, je suis un homme d'Etat encore 
jeune, mais on apprend autant sur ce terrain que sur 
celui des batailles; j'ai encore le temps de travailler 
et je travaillerai à me refaire. 

Ainsi donc, frère, jeudi 21 , je t'embrasserai. Je 
me rejette avec complaisance sur cette pensée qui 
adoucit pour moi les derniers sifflements du mistral. 



— 403 — 
Nous allons nous retrouver en famille. C'est une 
bonne chose et qui vaut mieux que toutes les gran- 
deurs. Préviens toute la famille. Que personne ne 
manque à l'appel. 



AU MEME. 

Saint-Omer, le /ijuin 1853. 

Cher frère , quatre lignes pour te donner de mes 
nouvelles. Je me porte à ravir, et malgré des jour- 
nées très-fatigantes, cinq à six heures à cheval. C'est 
une remarquable épreuve. Maintenant je puis mar- 
cher sans crainte de rechute. 

J'ai été reçu partout avec faveur et sympathie. 
C'est un bon voyage qui prépare bien celui de l'Em- 
pereur. 11 faut que toutes ces populations aiment 
l'Empereur, pour qu'elles reçoivent si bien son mi- 
nistre de la guerre que l'on sait être la personnifica- 
tion du dévouement à sa personne. Il paraît que j'ai 
plu aussi aux Lillois. Le temps m'a favorisé jusqu'ici. 
Je n'ai plus qu'un jour de fatigues. Je serai lundi à 
Paris. * 



— m — 



A M. DE FOUCADE, 



Paris, le 11 juin 1853. 

Il y a quelques jours que j'ai reçu ta lettre, cher 
frère, et je m'empresse de te reconforter contre le 
spleen anglais qui menace de te saisir à Londres. 
Vois tout, promène-toi, admire, fais tes affaires et 
reviens-nous. Comment es-tu arrivé à ton âge et à une 
expérience que donnent toujours le maniement des 
affaires et le frottement avec les hommes , sans être 
pénétré de cette vérité que, dans ce monde, tout 
marche lentement, quand cela marche? Le statu quo, 
l'inertie, c'est l'état naturel des choses, et plus on 
désire le mouvement, le progrès, plus on voit à quel 
point il est difficile de l'obtenir. Tu quitteras l'An- 
gleterre sans avoir terminé les affaires de ta femme. 
Le palais de la chicane, à Londres, est un antre où 
l'on se perd. Il y a des procès qui durent trois siècles, 
et ils ont traversé six générations. Laisse 8aint-Paul 
et reviens admirer Notre-Dame : c'est plus facile. 
A Londres, la vie n'est supportable qu'avec un grand 
luxe de voitures et de chevaux, beaucoup de société, 
de distraction et des parties de campagne tous les di- 
manches. Ne quitte pas Londres sans avoir été dîner 
à Kichmond au Star and garter et n'y bois pas de 
bourgogne. 

Je pars jeudi pour Metz et Lunéville. 



— 405 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD. CONSEILLER D ETAT. 



Luné ville, le 19 juin 1853. 

Cher frère, tu me crois eu route pour Paris. J'ai 
le cap sur la Prusse. Il a plu à S. A. R. le prince de 
Prusse d'aller inspecter Sarrebruck, pendant que 
j'inspecte Metz, et l'Empereur, qui songe à tout, m'a 
ordonné d'aller de sa part saluer le prince de Prusse. 
J'espère me tirer convenablement de la commission ; 
je sais mon monde. Cette excursion m'intéresserait, 
si je ne me sentais tant d'affaires derrière moi. C'est 
égal, je vais voir les troupes prussiennes. Je compa- 
rerai. Je viens d'en inspecter de si belles et de si 
bonnes! Si je pouvais les emmener à Sarrebruck, le 
Prince rirait et moi aussi. 

Ma santé tient bon. Le mouvement, l'action, me 
réussissent. Quand je suis au milieu des troupes, je 
ne suis jamais malade. 

J'ai fatigué, j'ai eu des journées cruelles à Metz 
où j'ai voulu tout voir; mais je suis reposé et cela va 
bien. En Prusse je me reposerai, tout en voyant et 
en observant tout. 



406 — 



AU MEME. 



Sarrebruck, le 20 juin 1853. 

Me voici en Prusse, cher frère. Beau pays, bons 
chevaux, femmes.... nous avons mieux. J'ai visité 
les casernes, les écuries, les magasins du 8 e hulans. 

J'ai été fier d'être français. Nous n'avons rien 

à envier à nos voisins. Nous verrons l'ensemble 
demain à la revue. 

J'ai envoyé un aide de camp prendre les ordres 
du prince de Prusse qui arrivera ce soir à Sarrelouis. 
J'irai, je pense, trouver son Altesse Royale demain 
de grand matin. Je l'accompagnerai dans ses revues 
et je reviendrai avec elle à Sarrebruck, je dînerai et 
je m'arrangerai de manière à partir immédiatement. 
Gela s'appelle marcher, mais je n'aime pas à perdre 
le temps. 

Je me repose un peu de mes revues, réceptions 
et ovations de Metz et de Lunéville. Comme j'ai été 
reçu ! Il paraît décidément que je suis quelque peu 
populaire en France. Les civils m'accueillent aussi 
bien que l'armée. 

Ce soir, je traite les autorités civiles et militaires 
de Sarrebruck, des braves gens bien raides qui 
ne disent pas vingt paroles de français, et, dans ma 
smalah, nous avons de la peine à rassembler trente 



— 407 — 

mots d'allemand. Cela va faire une conversation 
bien intéressante. 

Que de besogne je vais retrouver dans mon ca- 
binet î 



A M. DE FOUCADE. 



Paris, le 7 août 1853. 

Te voilà, cher frère, dans les montagnes, dans les 
paysages, dans les surprises et les grandeurs de la 
nature si belle et si imposante des Pyrénées. J'envie 
ton sort, moi qui viens des brouillards de la Saône et 
des pavés de Lyon. La ville des révoltes a cependant 
été hospitalière pour moi: j'ai été reçu très-chau- 
dement, et en songeant à l'accueil de sifflets fait au 
brave maréchal Bugeaud, j'ai pensé à l'injustice et 
à la sottise des hommes. Les socialistes s'étaient 
donné rendez-vous à Sathonay pour m' examiner. Je 
les ai vus et j'ai été me jeter dans leur masse en 
disant : « Vous voulez voir le ministre de la guerre, 
regardez-le bien; moi j'aime assez regarder les gens 
en face. » Le procédé leur a plu et ils l'ont dit. Tu 
juges si je suis flatté. 

L'affaire d'Orient est toujours en suspens. La 
Russie nous joue et traîne en longueur pour arriver 
au temps où l'on ne pourra plus tenir la mer. Dans 



— 408 — 
mon opinion, les Russes garderont ce qu'ils ont pris 
et ne quitteront les provinces que contraints et for- 
cés. 11 faudra en venir à la guerre. 

La question des subsistances nous prépare aussi 
des embarras. On prend toutes les mesures possibles, 
mais tout est délicat. Ce n'est pas une chose facile 
que d'administrer et de gouverner. La disette est 
un mal dangereux. De la disette à la révolte, et de 
la révolte à la révolution il n'y a qu'un pas, et le pas 
serait bien vite franchi dans la situation des partis, 
qui ne pensent qu'au mal sans songer à la patrie 
qu'ils ruinent. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Boulogne-sur-Mer, le 27 septembre 1853. 

Je voulais f écrire, frère, hier en arrivant, mais 
j'ai été saisi par le froid à Calais, je me suis mis au 
lit. Bien frotté, bien chauffé, j'ai retrouvé la chaleur 
et le repos. Aujourd'hui je vais bien, malgré les ca- 
prices de l'équinoxe: froid, pluie, peu de soleil. Je 
supporte bien le voyage. Nous voici à Boulogne. 

Quel rapprochement, frère! Mesure le temps de 
1840 à 1853. Celui que l'on traînait en prison rentre 
Empereur, salué, fêté, reçu avec un enthousiasme 
impossible à décrire. Quelles pensées ont dû remuer 



— 409 — 

son cœur î Et, sans compter le doigt de Dieu, que 
de persévérance, de patience et d'habileté il a fallu 
pour en arriver là ! Mon frère, tout est écrit: l'homme 
s'agite et Dieu le mène. Comme cela est vrai ! Et 
Dieu a bien choisi son élu. L'Empereur le fera voir 
dans des circonstances peut-être plus graves encore 
que celles dont il a su faire les marches de son 
trône. 

Ce voyage a été une longue suite de triomphes 
et d'enthousiasmes de bon aloi. 

LL. MM. sont satisfaites et heureuses, elles se 
portent bien. L'impératrice a de la volonté et de 
l'énergie, elle ne veut pas être fatiguée. 

Adieu. L'Empereur me fait appeler. 



GUERRE D'ORIENT 

(AVRIL-SEPTEMBRE 1854). 



Constantinoplc. — Gallipoli et Varna. — Organisation de 
l'année. — Siège de Silislrie et retraite des Russes. — 
Choléra et incendie de Varna. — Expédition de Grimée. 
— Débarquement. — Bataille de l'Aima. — Passages de la 
Katcha et du Belbeck. — Marche sur Balaclava. — Mort 
du Maréchal. 



« Ma santé est toujours la même. Elle se 
» soutien! entre les souffrances, les crises 
» et le devoir. Tout cela ne m'empêche pas 
» de rester douze heures à cheval un jour de 
» bataille. Mais les forces ne me trahiront- 
» elles pas? » 

(Le Maréchal de Saint- Arnaud au Ministre 
de la Guerre, 22 septembre 18S4.J 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

iWarseille, le 19 avril 1854. 

Cher frère, après un voyage dont le commence- 
ment avait été si agréable pour nous jusqu'à Dijon 1 , 
nous avons parcouru notre route sans fatigue avec 
un peu de poussière et nous arrivons à Marseille à 
bon port, assez bien portants tous deux. J'ai trouvé 

1 Les deux frères du Maréchal l'avaient accompagné jusqu'à Dijon. 



— 412 — 

de la besogne à Marseille et des nouvelles contradic- 
toires de r Orient. On parle d'une marche rapide des 
Russes ; Omer-Pacha aurait été forcé de se concen- 
trer en avant de Schumla; si les Russes font une 
pointe vigoureuse, ils peuvent nous mettre dans l'em- 
barras, arriver vite sur Andrinople et trouver la ca- 
pitale ouverte... Mon sang^bout dans mes veines. 
Que de temps perdu, et tout marche encore si len- 
tement ! 

J'ai écrit à ma fille qui doit pleurer son mari ' ; la 
Maréchale écrira demain aux Forcade. Adieu, frère, 
nous voici encore séparés pour longtemps , mais 
nous pensons l'un à l'autre et nous nous aimons tou- 
jours de loin comme de près. 



AU MEME. 



Toulon, le 23 avril 1854- 

Je suis à Toulon, cher frère ; j'y ai retrouvé le so- 
leil du midi, ses splendeurs , sa chaleur douce, un 
beau ciel bleu... A la bonne heure, voilà un pays. 
J'avais laissé à Marseille la pluie et un ciel gris et 
froid. J'ai fait une entrée superbe à Toulon où m'at- 

1 Le marquis de Puységur, gendre du Maréchal, l'avait suivi en 
Orient en qualité d'officier d'ordonnance. 



— m — 

tendait la réception la plus cordiale. Ce soir, grand 
diner chez le préfet maritime. J'ai trouvé, à Toulon, 
notre Eugène de Faget, major de la marine'. De- 
main, journée bien occupée : visite à l'arsenal et au 
port où je vais examiner l'installation de deux bâti- 
ments mis à ma disposition, le Chaptal et le Dauphin. 
Nous serons bien, je l'espère, et la traversée sera 
bonne. Le vent est à l'ouest. Après déjeuner, revue 
de la division Forey réunie à Toulon, près de quinze 
mille hommes. Je verrai tout le monde de près, je lui 
dirai un mot. J'ai déjà longuement devisé avec les 
généraux Forey, d'Aurelles et Lourmel. chacun saura 
ce qu'il lui reste à faire. 

Louise t'a rendu compte de ce que nous avons fait 
à Marseille. J'ai revu et reçu lord Raglan et son 
état-major. Je les ai réunis à dîner avec les autorités 
civiles et militaires de Marseille. Nous sommes avec 
lord Raglan dans les meilleurs termes. J'ai visité 
son Caradoc; ce n'est assurément pas le type de 
l'installation anglaise. Lord Raglan s'est embarqué 
hier, par un bien mauvais temps. 

Je rentre à Marseille mardi, et jeudi je compte 
m' embarquer... Plus je vais, plus j'ai confiance. 
L'Autriche a fait un pas en envoyant des troupes 
dans le Monténégro et une flotte contre l'insurrec- 
tion grecque ; c'est une manière de se déclarer contre 
la Russie. 

Le 7, je serai donc à Gonstantinople. Je t'écrirai 

1 Camarade de collège et ami du Maréchal. 



— m - 

de Malte, de Candie, d'Athènes. Delattre 1 va bien, 
il monte à cheval souvent. Je n'ai encore ni Puysé- 
gur, ni de Villers, ni Lostanges; mes domestiques 
rament sur le Rhône , Dieu sait quand ils arriveront 
à Avignon. 



A MADAME DE FOUCADE, 

Marseille, le 26 avril 1854. 

Chère sœur, je vous adresse nos adieux que vous 
transmettrez à votre mari et à la famille. En passant 
par votre bouche, ils auront quelque chose de moins 
amer. Vous savez que je ne dis jamais adieu, mais 
toujours au revoir. Cela m'a réussi assez bien jusqu'à 
présent pour que je continue. 

Nous nous embarquons donc demain et nous ne 
vous écrirons plus que de Constantinople. 

Constantinople ! comme nos projets s'envolent , 
comme le destin se joue des hommes, comme la vo- 
lonté de Dieu est souveraine auprès de la nôtre!... 
J'ai vu le bon curé d'Hyères et nous avons causé 
longuement. 

Toute la Smalah va bien ; les maris soupirent bien 
en pensant à leurs femmes. Qui ne soupire pas? Mais 

1 Neveu du Maréchal, engagé volontaire aux chasseurs d'Afrique. 



— 415 — 

la gloire est dans les nuages qui empêche les regrets 
d'être trop amers, et puis on espère un prompt retour 
et on le caresse déjà avec les songes de l'espérance. 
Il faut laisser à tout le monde ses illusions. 

Adieu, chère sœur, écrivez-nous souvent et ne nous 
oubliez pas... 



A M, LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

Marseille, le 27 avril 1834. 

Cher frère, je vous avais fait mes adieux , je 
croyais m'embarquer aujourd'hui , le ciel en a dé- 
cidé autrement; je le regrette moins, puisque j'ai 
pu recevoir ta lettre à laquelle je réponds. Le Chap- 
tal qui m'était destiné a fait, heureusement sans 
nous, en venant me chercher à Marseille, une grosse 
avarie qui le menait droit à un naufrage. Il en a 
pour un mois de réparations. Dans quelques heures, 
le Berthollet sera dans le port de la Joliette à ma dis- 
position ; mais il lui faudra la nuit, la journée de de- 
main pour s'installer, prendre mon changement, mes 
chevaux, etc. Le 29, je serai donc abord. A quelque 
chose malheur est bon : le vent se calme ; que le Ber- 
thollet nous mène donc sains et saufs aux rives dé- 
sirées du Bosphore et voyons les Russes le plus tôt 
possible. 



— 416 — 

11 nous faut des succès ; des revers seraient dé- 
sastreux au dedans comme au dehors ; et cependant, 
pas un homme de bonne foi ne pourra dire , quelle 
que soit sa couleur, que nous allons chercher de gaîté 
de cœur une guerre lointaine par amour pour la 
guerre. Nous la faisons , indispensable qu'elle est à 
l'honneur, à la dignité de la France et par-dessus tout 
inévitable. Que nous soyons vainqueurs ou vaincus, 
qui pourrait aller contre cette vérité?... Mais je ne 
crains pas les revers, je ne redoute que les lenteurs 
obligées. J'ai foi en Dieu et en mon étoile. Advienne 
que pourra, j'aurai fait mon devoir. Je me sens plein 
d'énergie et de force. 

Dans ce que tu dis, frère, il y a beaucoup de vrai, 
mais c'est le vrai des gens sensés. Tu ne te mets pas 
assez au point de vue des masses et il faut compter 
avec elles. Le peuple donne son argent, ses enfants, 
sans murmurer. Il supporte la guerre un an , deux 
ans, mais il lui faut des bulletins, des résultats, des 
succès qui le dédommagent. Un Fabius Cunclator se 
coulerait ici. Le général doit être sage, prudent, 
mais profiter des occasions et agir; c'est ce que je 
ferai. Toute la politique, je le sais, n'est pas en 
Orient. Mais c'est là que pèsent les efforts gigantes- 
ques de la France et de l'Angleterre. Jeter à six cents 
lieues du pays, la France soixante mille hommes, 
l'Angleterre trente mille, c'est énorme. Et compare: 
l'armée d'Egypte avait d'abord dix-huit mille et puis 
trente et un mille. — L'armée de Morée, vingt-cinq 
mille. — L'armée d'Afrique en 1830, trente mille. — 



— an — 

Nous en avons le double, transportés à une double 
distance, et nous marchons vers le Danube. Nous ne 
pouvons perdre de tels efforts dans l'inaction. 

La Grimée, tu parles de la Grimée î c'est un joyau, 
j'en rêve et j'espère que la prudence ne me défendra 
pas de l'ôter aux Russes. Ce sera pour eux un coup 
terrible. Au reste, ne disons rien à l'avance. Il faut 
causer d'abord avec les Turcs, voir les Russes de 
plus près, savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils peuvent. 
Ce sera le moment d'un plan sage et hardi. Traîner 
la guerre en longueur, c'est faire l'affaire des révo- 
lutions. Voilà, frère, mes idées pour le moment, nous 
verrons plus tard. 

Demain donc à midi, nous serons à bord. Refais 
nos adieux, toujours pleins de regrets et d'espoir, et 
partant du cœur. 



A M. DE FORCADE. 



A bord du Berîhollet, le 1 er mai 1854, 
par le travers du cap Bon, en route sur Malte. 



Cher frère, il faut avoir envie de donner de ses 
nouvelles à ses amis pour se décider à quitter le 
grand air, pour descendre se faire secouer en écrivant 
dans une cabine où l'on étouffe. Cependant, j'aurais 
mauvaise grâce à me plaindre de la traversée , elle 

II. 97 



— 418 - 

m'est favorable plus que je ne pouvais l'espérer. J'ai 
été très-peu malade et je ne sens aucune douleur. Le 
mal de mer a tout chassé ou tout absorbé pour le 
moment. 

Demain mardi 2 mai , vers six heures du matin , 
nous entrerons à Malte, où je passerai la journée, très- 
occupé avec les Anglais. C'est ce qui fait que je 
t'écris d'avance. Le courrier passe à Malte le 3, et 
emportera cette lettre que tu recevras le 8 ou le 9, 
juste au moment où j'arriverai à Constantinople ; car 
je compte m' arrêter à Candie, Smyrne, Gallipoli et 
Rodosto. Rien ne me presse et j'ai beaucoup à voir 
et à étudier. 

La Maréchale a été malade pendant deux jours et 
deux nuits. Aujourd'hui, elle va mieux. Mes aides 
de camp ont plus ou moins souffert, Puységur et de 
Place beaucoup, Cugnac et de Villers un peu. Le 
reste de la smalah jouit d'une santé insolente. De- 
lattre et Lostanges sont les plus fiers et se moquent 
des blessés. 

Adieu, cher frère, le mouvement commence à me 
fatiguer et je vais remonter prendre l'air. 

Malte, le 2 mai. 

Nous sommes arrivés à Malte à huit heures du 
matin. J'ai revu cette ville avec plaisir et regret. 
Quel joyau perdu pour la France î Le gouverneur, 
le général, l'amiral m'ont envoyé complimenter. Je 
déjeune et dîne chez le gouverneur. Les soldats an- 



— â9 — 

glais nous ont accueillis avec des hourrahs répétés. 
11 nous faut la journée pour nous ravitailler d'eau et 
de charbon. Je serai à bord ce soir à dix 'heures , 
et vendredi matin à Candie.... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 



Smyrne, le 6 mai 1854. 

Voici une occasion de te donner de nos nouvelles, 
cher frère, je la saisis. Je me suis arrêté quelques 
heures à Smyrne pour voir quels établissements 
pourraient ici être utiles à l'armée. Je trouve le cour-^ 
rier pour France ; il te portera nos souvenirs et cette 
lettre. » 

J'ai écrit de Malte à Forcade. 11 a dû te commu- 
niquer sa lettre ; cette fois, tu te charges de lui don- 
ner de nos nouvelles. 

Depuis trois jours, plus de mal de mer à bord 
du Berthollet. La Maréchale, qui ne devait jamais 
samariner, est comme dans son salon. Elle n'a ni 
assez d'yeux, ni assez de lunettes, pour admirer 
les villes de l'Archipel qui passent sous son regard 
en fuyant. Nous filons douze nœuds. Elle a vu Chio, 
Milo, Paros, elle visite Smyrne. Hier, nous avons 
passé une partie de la journée à la Canée. Réception 



— 420 — 
officielle, intéressante pour Puységur, Delattre et les 
conscrits qui n'avaient jamais vu de Pacha, de vraies 
pipes, de vrai tabac et de vrai café. 

Au point de vue politique , ma visite à la Ganée a 
produit un bon effet; elle a prouvé que l'alliance 
française et turque n'est point une fable, comme l'af- 
firment et voudraient qu'on le crût, peuple et parle- 
ment grec. Aussi le Pacha s'est- il montré tout à 
notre dévotion. Il n'y avait rien à faire dans Candie 
pour nos troupes, c'est trop malsain. 

Serai-je ici mieux servi par les localités? Demain 
à Gallipoli,, la res militaris va commencer et m'oc- 
cupera sans partage. Je verrai mes troupes , les 
généraux, les dispositions prises, l'installation de 
chacun , grosse et utile besogne. Plus tard, à Con- 
stantinople viendra la politique. Je me tiendrai plus 
en garde, mais conservant toujours la base de mon 
système et l'allure de mon caractère : aller droit 
mon chemin. 

Ma santé dont je ne te parle pas est aussi satisfai- 
sante que possible. J'ai de temps à autre de petites 
crises de même nature , courant de mes bras à ma 
poitrine, pas trop longues, mais douloureuses. Avec 
cela, j'engraisse , ce me semble , et les forces sont 
visiblement revenues. Je ne puis guère me plaindre, 
quand je jette un regard en arrière ; il faut vivre avec 
son ennemi. 

Je ne m'attends pas à recevoir de vos nouvelles 
avant Constantinople. J'y serai le 8 ou le 9; j'y ferai 
une station de quelques jours, puis je reviendrai fixer 



— 421 — 

mon quartier général, je ne sais trop où encore, mais 
je le choisirai bien. 

Nous sentons aujourd'hui la température de l'Asie. 
Adieu frère, souvenir aux amis. 



AU MKME. 

Constantinople, le 10 mai 1854. 

J'ai tant d' affaires que je n'ai pas encore eu le 
temps de quitter le Berthollet. J'installe demain la 
Maréchale dans sa maison à Yeni-Keuï sur le Bos- 
phore, près Tophana, en face Béikos; cherche sur 
ta carte. L'installation est médiocre; nous y atten- 
drons les événements. Je suis ici pour dix jours au 
moins. C'est à Constantinople que tout se traite, et 
mes troupes sont loin d'être réunies. 

J'ai vu le Sultan, ses ministres, les ambassadeurs. 
J'ai été partout reçu comme je devais l'être. Demain, 
conférences avec lord Raglan, Reschid-Pacha et 
Rizza- Pacha, grande journée où seront prises de 
graves résolutions. 

Si tu veux une description de Constantinople, 
prends Théophile Gautier. 



— îm 



AU MEME. 



Constanlinople, le lk mai 1854. 

Cher frère, j'ai trop de choses à te dire pour en- 
trer dans les détails. Je suis plus enveloppé par la 
besogne que dans les jours les plus rudes de mon 
ministère. Qu'il te suffise de savoir que j'ai pris ici 
la position qui convient au généralissime français. 
Mon influence grandit et s'étend. Le Sultan, que j'ai 
déjà vu deux fois, me témoigne bienveillance et fa- 
veur ; les ministres gouvernant ne me refusent rien de 
ce que je crois juste et nécessaire. La question est de 
savoir s'ils pourront tenir tout ce qu'ils promettent. 

Je crois, cher frère, et bien sincèrement, que nous 
servons la Turquie en soutenant son ministère. Je 
trouve dans Reschid et dans Rizza deux auxiliaires 
utiles aux intérêts de la France et de son alliée. Je les 
soutiens. Convaincu qu'un ministère nouveau serait 
un danger, je l'évite. J'ai dépeint exactement la situa- 
tion à l'Empereur. Il sait que je fais mon devoir sui- 
vant ma conscience. Dès mon premier pas sur le ter- 
rain de la diplomatie, je suis obligé d'avouer que c'est 
une chose difficile à traiter. 

Je suis donc ici retenu malgré moi : je préfére- 
rais être au milieu de mon armée. 

Jeudi 18, lord Raglan, Rizza-Pacha, le Seras- 



— m — 

kier et moi nous irons rencontrer à Varna Omer- 
Pacha, mandé à cet effet, et nous y trouverons les 
deux amiraux Hamelin et Dundas. Nous aurons à 
discuter nos plans. 

Dès ma rentrée à Constantinople, j'irai à Galli- 
poli voir mes troupes, faire commencer les mouve- 
ments convenus. 

Peu de nouvelles des Russes ; ils se concentrent 
pour attaquer Silistric, que j'ai engagé Omer-Pacha 
à défendre h outrance. 

Ma santé est bonne. Les crises se montrent quel- 
quefois, mais courtes ; une infusion de poudre complé- 
terait la guérison. 



A M. DE FOUCADE. 

Yeni-Keuï, le 17 mai 185/i. 

Cher frère, je pars demain soir pour Varna et je 
ne serai pas ici pour le courrier qui part le *20 ; aussi 
je prends les devants pour ne pas vous laisser 
sans nouvelles. Quelle vie agitée, frère ! quel chaos 
de pensées se choquent dans ma tête avant de se ca - 
ser! Quelle existence à la vapeur, qui ne laisse pas 
à un événement le temps de se produire et le fait sui- 
vre sans intervalle d'un autre tout aussi important î 

J'arrive ici au milieu d'une crise ministérielle. Je 



- 424 - 

vois le Sultan en particulier, et je le prie de conserver 
des ministres qui sont utiles à la France. Mon in- 
fluence grandit, les affaires marchent, j'obtiens tout 
ce que je demande. 

Hier, invitation du Sultan d'assister à l'examen des 
élèves de l'école militaire turque. Le Sultan a été des 
plus gracieux et a beaucoup causé avec moi. 

Aujourd'hui, je dîne chez le Sultan ; véritable cor- 
vée. Le Sultan ne dîne pas à table. Il paraît avant le 
dîner dans un salon, cause un peu et s'en va, lais- 
sant le soin à un grand visir de présider un repas 
qui dure deux heures et demie et qui est aussi froid 
que les plats qu'on y sert. Demain, départ pour 
Varna; vendredi et samedi, grande et sérieuse en- 
trevue, important conseil. Dimanche, retour à Con- 
stantinople. Lundi et mardi, exécution rapide des 
affaires décidées à Varna, et probablement dans la 
nuit départ pour Gallipoli, où j'irai voir les travaux et 
les troupes, régler les mouvements, passer des re- 
vues. 

La saison est mauvaise, des brouillards, du vent 
du nord, un froid de février. Nos santés vont bien. 
La Maréchale est allée aujourd'hui faire une partie 
avec le prince Napoléon et l'élite des dames de Péra. 
Puységur et de Place l'accompagnent. On va dé- 
jeuner à Béïkos et visiter la mer Noire. Je n'ai pu 
être des leurs, je travaille 

Le 18. 

Il est plus que probable que je pousserai jusqu'à 



— 425 — 

Schumla. Je veux voir l'armée turque et la force de 
défense de Schumla par mes yeux. J'ai décidé Rizza 
à m'accompagner. Je ne sais si lord Raglan pourra 
venir. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Yeni-Keuï, le 25 mai 185ft. 

Cher frère, ma main est lasse d'écrire. Je te donne 
seulement de mes nouvelles. Voici en deux mots où 
en sont les affaires, qui deviennent graves. 

Le bal va s'ouvrir; je suis allé à Varna et à 
Schumla. J'ai passé trois jours avec Omer-Pacha; 
dans l'armée turque, désagréable à la vue, il y a de 
bons soldats. Ils se battront comme des Anglais et 
des Français quand ils seront près de nous. Il y a 
soixante-dix mille hommes et deux cents bouches à 
feu dans le camp retranché de Schumla, qui est ma- 
gnifique. 

Si les Russes attaquent vigoureusement Silislrie, 
ils en seront maîtres peut-être avant quinze jours. 
La politique avec ses ménagements, et la lenteur des 
arrivages nous condamneront-ils à laisser inactive 
l'armée anglo-française? A la suite d'un conseil de 
guerre, nous avons choisi Varna comme base d'opé- 
rations. Je crois qu'il faut entrer en ligne le plus tôt 



— 426 — 

possible. L'embarquement de nos troupes est or- 
donné, il va commencer dans trois jours; le 2 juin 
j'aurai douze mille hommes à Varna, le 8 vingt-quatre 
mille, le 18 quarante mille. Les Anglais suivent le 
mouvement. Nous pourrons donc, si Dieu le veut, 
vers le 20 juin, opposer aux Russes soixante-dix 
mille Turcs, quarante mille Français, vingt mille 
Anglais, et près de trois cents bouches à feu. Le reste 
arrivera plus tard. Je juge que la partie est égale, 
surtout contre des gens que feront peut-être la faute 
de se placer entre un grand fleuve à dos et un camp 
retranché leur faisant face. Je pars ce soir pour 
Gallipoli, j'y resterai jusqu'au 2 juin pour presser et 
surveiller l'embarquement; de là, j'irai à Varna sur- 
veiller le débarquement et l'emplacement des divi- 
sions; je reviendrai à Gonstantinople recevoir ia 
3 e division du Prince, la présenter au Sultan et ia 
faire embarquer. Du 15 au 20 mon quartier général 
sera à Varna. Là nous agirons suivant les mouvements 
des Russes. Au prochain courrier les détails. 

J'ai bien supporté de rudes fatigues et un excès de 
travail. Je vous embrasse tous. 



— 427 



Al) MÊME. 

Gallipoli, le 30 mai 1854. 

Frère, ma vie se passe dans un tourbillon qui me 
roule jusqu'au moment où il m'entraîne. J'ai tant 
d'affaires vitales à diriger que si je rencontre par 
hasard une minute de liberté pour ma correspon- 
dance avec vous tous que j'aime, je ne trouve plus 
la force nécessaire. La fatigue est telle que je n'ai 
plus la puissance de penser et d'écrire. C'est mon 
histoire du dernier courrier. Je voulais te donner 
des détails sur mon voyage à Varna et à Schumla, 
l'armée turque et son chef. Je suis déjà d'un demi- 
siècle en avant de cette course, et voici venir des 
actualités à remplir bien des pages. Mais où prendre 
le temps? En deux mots, j'ai trouvé Varna une place 
défendable, et Schumla fort habilement transformée 
en un camp retranché formidable. 

J'ai vu dans Omer-Pacha un homme incomplet , 
mais remarquable pour son pays d'adoption. J'ai 
trouvé, je te l'ai dit, une armée où je ne comptais 
voir qu'une foule. Troupe mal habillée, mal chaussée, 
médiocrement armée, mais qui manœuvre, obéit, se 
bat et se fait tuer. J'ai trouvé Silistrie se défendant 
sans espoir d'une longue résistance, et les Russes, en 
force et en nombre , attaquant mal , mais sûrs de 
l'emporter en sacrifiant du monde, s'ils persévèrent. 



— 428 — 

Si j'étais en mesure de livrer bataille! Mais je ne 
le serai pas de quelque temps. Je suis revenu à Gal- 
lipoli et j'ai vu. Je n'ai pas le droit de hasarder ni 
de compromettre l'honneur du drapeau en mettant 
en ligne une armée non constituée, non organisée ; 
n'ayant ni son artillerie, ni sa cavalerie, ni son am- 
bulance, ni son train , ni ses transports , ni ses ap- 
provisionnements. 

L'armée anglaise n'est pas plus avancée que nous. 
On ne se fait pas une idée juste de ce qu'est une 
expédition lointaine avec le morcellement des trans- 
ports. Tout arrive par pièces et morceaux ; des canons 
sans leurs affûts et leurs chevaux, des chevaux sans 
leurs pièces et caissons, etc. J'ai quarante-deux pièces 
attelées au lieu de cent. Mille chevaux dépareillés et 
de tout corps, au lieu de six régiments formant trois 
mille chevaux. A toutes ces misères plus regrettables 
qu'évitables , répondent de sérieux retours sur les 
plans adoptés. Nous ne pouvons montrer à Varna 
que nos têtes de colonnes. 

J'organise donc l'armée à Gallipoli; au furet à 
mesure que les divisions se complètent , je les dirige 
par terre sur la ligne des Balkans. Mes troupes 
s'aguerrissent par la marche et les bivouacs, le pays 
parcouru par les troupes françaises sentira son cou- 
rage se relever et les Russes sauront que nous mar- 
chons à eux. La 3 e division partie pour Constanti- 
nople par Rodosto, encadre dans ses rangs une bonne 
division turque de six mille hommes et trente pièces 
de canon qui nous serviront comme nombre et comme 



— 1x19 — 
force. Dès que la 4 e division attendue d'ici à quatre 
jours sera débarquée, la 2 e division marchera sur 
Andrinople , et vers le 15 juin, la 3 e quittera Con- 
stantinople pour marcher sur Bourgas. 

Quand la brigade destinée à tenir garnison à Gal- 
lipoli sera arrivée, la I e division remplacera à An- 
drinople la 2 e , qui viendra s'établir à Aïdos. Les 
troupes à Varna seront portées à douze mille hommes, 
et ma cavalerie sera dans les plaines d' Andrinople, 
où elle mangera et me fera des foins. 

Ma réserve d'artillerie, quarante pièces, suivra 
quand elle sera organisée. Hélas ! quand le sera-t-elle ? 

Tu le vois donc, mes mouvements s'organisent et 
mon plan se développe. Me rapprocher des Balkans, 
des Turcs et des Busses en prenant le temps de me 
concentrer ; je ne puis rien de plus. 

Depuis que je suis à Gallipoli tout a changé de 
face, tout marche. J'ai passé des revues, parlé aux 
chefs, aux soldats ; tout le monde a confiance et porte 
la tête haute. En passant dans les rangs de trente- 
huit mille Français, j'ai pleuré de joie et de fierté. 
J'admirais les soldats que je suis chargé de conduire 
à la victoire, mais pas tous. Combien pleurerons- 
nous de victimes ! 

Cette activité dévorante que tu me connais, frère, 
m'anime et m'empêche d'être malade. On dirait que 
jamais je ne me suis mieux porté. Les crises s'éloi- 
gnent ; je reprends mes forces et mon air de jeunesse. 
Dieu aura pitié de cette belle armée en ayant pitié 
de son chef. 



— 430 — 

Le Sultan m'a envoyé ici, par son séraskier, la 
plaque de son ordre du Medjidié. C'est une dignité 
dont je devrai porter les insignes pendant tout mon 
séjour en Turquie. 

Chaque jour, frère, à déjeuner, à dîner, j'ai des 
officiers de tout grade à ma table. Je leur fais des 
théories de guerre qui paraissent fort goûtées. Mais 
je m'échauffe et m'anime en les faisant ; ma digestion 
en souffre. Il n'y a que les bêtes qui digèrent bien. 



A M. DE FORGADE. 



Gallipoli, le 3 juin 185/j. 

Cher frère, le bateau parti le 1 er juin a porté à 
mon frère huit pages de détails communs à tous et 
qui t'intéresseront. J'ai redonné de la vie à Gallipoli, 
j'ai passé des revues, causé avec les généraux et les 
soldats. J'ai pu comparer mes hommes si pleins d'ar- 
deur, à la démarche fière , à l'air martial, avec les 
Anglais solides comme des murailles, mais qui mar- 
chent comme des machines qui ne demandent qu'à 
s'arrêter. J'ai aussi passé les Anglais en revue , 
j'ai mêlé à ma table les habits rouges et les habits 
bleus. Tout cela commence à s'organiser et je suis 
satisfait. Je voudrais cependant voir tous mes pa- 
quets réunis. Ma cavalerie n'arrive pas, j'ai beau la 



— 431 — 

faire repêcher et remorquer par tous les bateaux à 
vapeur qui me tombent sous la main, cela va lente- 
ment. Cependant, les mouvements de troupes ont 
commencé et l'armée, à mesure qu'elle s'organise, se 
porte en avant. Je vais retourner à Yeni-Keuï pour 
presser auprès du Sultan la solution de plusieurs af- 
faires, et je repars pour Varna. Si je puis, en reve- 
nant, j'irai donner un coup d'œil furtif à Sébastopol. 
Pour cela, il faut que la flotte soit dehors, je n'ai pas 
envie de me faire enlever par les Russes. Je vais ar- 
ranger cela avec l'amiral Hamelin. Je me meurs 
d'envie de voir Sébastopol, parce que j'ai dans l'idée 
qu'il y a quelque chose à faire par là. Les débarque- 
ments me font frémir. Je viens de voir par mes yeux 
ce qu'il faut de temps , de ressources et de moyens 
de transport pour embarquer une simple brigade 
d'infanterie de six mille hommes et une batterie d'ar- 
tillerie avec six cents chevaux. 11 m'a fallu trois jours 
pour démonter le matériel de la batterie, il en faudra 
autant pour le remonter. On a passé trois jours en 
travaillant sans relâche de cinq heures du matin à 
six heures du soir, pour embarquer matériel, hom- 
mes et chevaux, et il n'y avait pas de cavalerie. J'ai 
dû employer pour le transport de Gallipoli à Varna 
neuf gros bateaux à vapeur remorquant trente-deux 
transports du commerce; il faudra quarante-huit 
heures pour arriver à destination. Maintenant, cal- 
cule ce qu'il me faudrait de temps, de vaisseaux, de 
moyens de tout genre pour embarquer cinquante 
mille hommes, les transporter à Sébastopol ou Odessa, 



— 432 — 

et les débarquer en pays ennemi sous le feu des 
Russes qui ont partout des masses. Quel homme 
sensé entreprendrait cela maintenant? C'est possible, 
mais il faut le temps et les moyens matériels. 

Je viens de recevoir des nouvelles de Silistrie. 
Omer-Pacha m'écrit que les Russes attaquent avec 
une grande vigueur et que les Turcs se défendent de 
même. La place est complètement investie et la ca- 
valerie russe intercepte les communications avec 
Schumla. Omer-Pacha croit que Silistrie tiendra en- 
core quelque temps. Je le désire sans y croire beau- 
coup, j'en ai fait mon deuil. 

J'ai d'assez bonnes nouvelles de ma fille, et je vous 
remercie d'aller souvent peupler si agréablement sa 
solitude deMontalais 1 . Il y a à peine six semaines que 
nous sommes séparés, et cela semble déjà bien long 
à tout le monde. Que sera-ce quand nous compte- 
rons par années? Adieu, cher frère, ma santé est 
bonne, et malgré quelques douleurs qui diminuent 
en longueur et en intensité , j'engraisse et je noircis 
à vue d'œil... 



AU MÊME. 

Gallipoli le 3 juin 185/j. 

Je reçois, cher frère, ta lettre des 21 et 23 mai. 
Ah ! voilà comment l'on juge les décisions et les 

1 Maison de campagne du Maréchal à Meudon. 



— 433 — 

mouvements d'un général en chef! Est-ce qu'il faut, 
est-ce qu'on peut raisonnablement, de l'asphalte, des 
salons et des cafés de Paris, s'ériger en conseil au- 
lique? Ne peut-on attendre les résultats? Quand on 
voit les choses, quand on les touche, tout se modi- 
fie, tout change. Il n'y a que les principes généraux 
de guerre, les bases fondamentales qui ne varient 
point, 

La Crimée était mon idée favorite ; j'ai pâli sur 
ses plans. J'ai envisagé d'abord cette conquête 
comme un sérieux et beau coup de main ; mais j'ai 
vu les embarquements et les débarquements, et je 
dis que, pour faire une descente en Crimée, il faut 
de longs préparatifs, une campagne entière, cent 
mille hommes peut-être, et toutes les ressources des 
flottes françaises et anglaises réunies, plus mille 
transports du commerce. 

On m'envoie près de soixante mille hommes, huit 
régiments de cavalerie, un matériel immense ; j'aurai 
eu tout cela en trois mois et demi ou quatre mois : 
c'est fabuleux, frère, et cependant je me plains î 
Vois-tu, dans ces grandes expéditions, l'homme, 
c'est bien peu de chose ; ses desseins, ses projets, 
c'est moins encore : il faut que Dieu sanctionne et 
protège tout cela. 

Je ferai de mon mieux : Dieu est le maître. Je ne 
néglige rien pour mettre les bonnes chances de mon 
côté ; mais je sens bien que je navigue dans une mer 
semée d'écueils, et que chaque jour j'en vois sortir 
de nouveaux du fond des eaux. Adieu, je t'aime 

H. 28 



- 434 - 

bien ; laisse-moi faire une sieste pour rêver de vous 
tous. 



AU MEME. 



Varna, le 9 juin 1854. 

Je t'écris entre deux courses pouf visiter mes éta- 
blissements. Je viens de créer ici un second Galli- 
poli, cher frère, et avec tout aussi peu de moyens. 

Nous marchons lentement : les événements ne 
nous attendent pas. Silistrie se défend héroïquement ; 
voici le quatrième assaut russe repoussé. 

Si nous étions prêts, organisés et concentrés, j'i- 
rais aux Russes, et cependant rends-toi compte de 
cette situation. Les Russes sont difficiles à saisir. 
Quand je les chasserais de la rive droite du Danube, 
je les aurais rejetés sur leurs réserves, voilà tout, et 
moi je me serais éloigné de ma base d'opérations. 
Puis les fièvres ne me permettraient pas de rester sur 
le Danube, et je serais contraint de m'en aller. 

Quand on cherche le point vulnérable des Russes, 
partout on trouve les piquants du porc-épic. Quoi ! 
la seule chose à faire est-elle donc de rester maître 
de la mer Noire et de seconder d'insignifiants mou- 
vements de troupes? N'avons-nous pas l'air de rester 
les bras croisés et de n'être pas venus pour aider les 
Turcs? En passant, hier, sur les hauteurs de Varna, 



— 435 — 

la revue de la division Ganrobert, mon cœur bondis- 
sait, j'avais envie de crier: « En avant! » Avec de 
telles troupes , où n'irait-on pas ! Mais je me suis 
retenu.... l'Empereur m'a confié son armée. 

Je tiens à sauver Silistrie. La raison politique 
comme la raison militaire ont marqué ma place à 
Varna. Dès que je pourrai réunir entre cette place 
et Schumla une force suffisante, j'irai la montrer aux 
Russes, adieu, frère, prie Dieu qu'ils m'attendent. 



A M. DE FORCADE. 

Yeni-Keuî, le 15 juin 1854. 

Voici, je crois, cher frère, la dernière lettre que 
tu recevras datée de Yeni-Keuï. Mon quartier général 
sera le 25 à Varna, où je concentre l'armée avec des 
efforts surhumains; car tout m'arrive par pièces et 
morceaux, et il faut relier tout cela pour en faire un 
ensemble respectable à montrer aux Russes. Oh ! les 
embarquements et les débarquements, que de temps, 
que d'embarras! Enfin, ma première division sera 
complète à Varna dans cinq jours ; à la fin du mois, 
la deuxième et la troisième y arriveront, la deuxième 
par terre et la troisième par mer presque en même 
temps. La troisième division , commandée par le 
Prince, est arrivée par terre de Gallipoli le 12; elle 



— Ù36 — 

a eu à souffrir de la chaleur et du mauvais état des 
routes. Le 17, je présente cette division au Sultan, 
et le 18 elle s'embarque ou plutôt elle commence son 
embarquement, qui durera au moins quatre ou cinq 
jours. Le 18, je pars moi-même pour Gallipoli régler 
définitivement les affaires et les mouvements de trou- 
pes, et je n'y retournerai plus de quelque temps. Le 
20, je serai de retour ici; je prendrai mon audience 
de congé du Sultan, et le 25 je serai établi à Varna, 
à six marches des Russes, que je jetterai dans le 
Danube- s'ils osent m'attendre et si les Turcs sont 
assez braves pour tenir dans Silistrie, qui se défend 
toujours vigoureusement. Les Russes les aident; ils 
font les attaques les plus maladroites, font sauter des 
mines qui leur tombent sur le dos. Quel malheur que 
je ne sois pas prêt ! Et je ne le serai pas avant le 
10 juillet, malgré une activité infernale. Les Anglais 
se concentrent de leur côté ; la division du duc de 
Cambridge part aujourd'hui même par mer. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Yeni-Keuï, le 20 juin 1854. 

Cher frère, j'ai reçu tes deux lettres des 8 et 
9 juin. Je vois que tu te livres toujours avec ardeur 
aux plans de campagne. J'en ai déjà construit labo- 



— 437 — 
rieusement plus de vingt, et je n'en exécuterai pro- 
bablement pas un. On dit : il faut toujours avoir son 
plan arrêté d'avance; moi je dis : il faut être prêt à 
tout et avoir des idées promptes et saines. Les plans 
se modifient selon les circonstances et jour par jour. 
Je quitterai probablement Yarna du 10 au 15 juil- 
let pour marcher sur Silistrie, et mon plan est de 
sauver la ville et de jeter les Russes dans le Danube. 
Mais qui dit que je ne serai pas obligé de faire tête 
de colonne à droite contre les trente mille Russes 
qui sont dans la Dobrutscha ? C'est pour cela que je 
fais occuper fortement Kustendje par les marins de 
la flotte; et si les Russes qui, d'après de nouveaux 
renseignements bien sûrs et bien positifs, assiègent 
Silistrie régulièrement et non pas sans ordre, pro- 
cèdent par tranchées, etc. , et ont fait en avant du 
Danube un très-fort camp retranché défendu par 
quatorze ouvrages armés de pièces de gros calibre, 
camp où ils ont environ quatre-vingt-dix mille hom- 
mes; si les Russes, dis-je, laissent l'armée alliée se 
débrouiller au sortir de la forêt sous Silistrie, mettent 
vingt mille hommes pour défendre leur camp, ce qui 
suffit, et avec soixante mille hommes et les trente 
mille descendus de la Dobrutscha, vont se placer sur 
ma droite et mes derrières, occupent la grande route 
de Varna et Pravadi, et coupent mes communications 
avec la mer, je puis me trouver dans une position 
très-grave. Sois tranquille, j'ai pris mes précautions 
contre la manœuvre et je la déjouerai ; mais tu vois 
avec quelle prudence il faut agir. Si j'avais cent 



— m — 

mille hommes, je mettrais trente mille hommes en 
potence sur ma droite et j'irais droit mon chemin. 

Le Sultan a passé le 17 la revue de la troisième 
division. Sa Hautesse a fait deux choses qui feront 
époque en Turquie ; elle a galopé deux fois et est 
venue saluer la Maréchale, qui assistait en voiture à 
la revue. Elle a dit à la Maréchale des choses fort 
gracieuses et lui a offert son kiosque à Thérapia. 

Ta sœur y sera installée le 26 ; elle y sera fort 
bien pendant mon absence. Elle aura sa résidence 
d'hiver à Péra, dans le palais de l'ambassade. 

Le Sultan parlant en public à une femme chré- 
tienne, c'est une révolution. 

Je continue mes embarquements et mes prépara- 
tifs. Je ne t'écrirai point par le courrier du 25, je 
serai en mer, voguant sur Varna. 

P. -S. Je t'envoie un croquis des travaux de siège 
devant Silistrie, attaque, défense, camp retranché 
des Piusses. Occupe-toi là-dessus; c'est le pont que 
je voudrais détruire en attaquant le camp par sa 
droite et faisant faire de fausses attaques de front et 
de gauche. 



439 — 



A M. DE FOUCADE. 



Yeui-Kenï, le 2h juin 185/i. 

Cher frère, je ne sais si cette lettre te trouvera à 
Paris, ou si tu es encore à mener ta douce vie de 
propriétaire à Malromé. Dans tous les cas, je t'écris 
parce que je ne veux pas, qu'autant que possible, un 
courrier se passe sans vous porter de mes nouvelles. 
J'ai écrit à notre frère une bonne lettre militaire, 
puisqu'il fait des plans et qu'il les aime. J'y ai joint 
un croquis fort intéressant de Silistrie et du camp 
retranché des Russes, qui, loin de perdre leur temps, 
comme on le dit, s'établissaient solidement de ce côté 
du Danube, rendaient leur armée mobile et se pré- 
paraient un champ de bataille. Tout cela n'est pas 
si mal conçu ; dans quelques jours nous en jugerons 
de près. 

Quant à vous, vous vous courberez sur ce chiffon 
huilé qui vous donne une idée du théâtre où se passe- 
ront de grands événements, et vous ferez vos mou- 
vements stratégiques pour mes menus plaisirs. Je 
serai bien heureux si mes idées se rencontrent avec 
les vôtres. 

Je suis dans un coup de feu terrible, la concen- 
tration de mes troupes à Varna , des approvisionne- 
ments de tout genre, de biscuit surtout pour l'armée. 
Il m'en faudrait deux millions de rations, et je n'en 



— 440 — 
ai encore que quatre cent mille, c'est-à-dire pour en- 
viron huit jours. Pas d'opérations à faire dans de 
telles conditions. Heureusement, on m'amène quinze 
cent mille rations. Comme cela mange une armée, 
et cela doit boire aussi, et de Varna à Silistrie il 
y a pénurie d'eau. Je suis obligé de m' ingénier, de 
faire faire mille grosses outres pour suivre l'armée. 
Quel attirail! Quel embarras! Quel plaisir de faire 
la guerre en Afrique et en Turquie ! Quand pour- 
rai-je la faire clans un pays où rien ne manque? 
A Bazardjick, ville de vingt mille âmes, que je fais 
occuper par quinze mille hommes, on n'a trouvé 
personne pour avoir des renseignements, pas d'eau 
courante, des puits sans cordes et sans seaux. 

Dans quelques heures, je m'embarque et je laisse 
la Maréchale bien portante, mais bien triste. Voilà 
la véritable séparation, voilà la guerre qui com- 
mence. Ne comptez pas non plus sur la même exac- 
titude dans la correspondance. Acceptez les lettres 
sans vous occuper quand elles viendront. Elles seront 
plus rares, mais elles gagneront en intérêt. Ah ! le 
premier bulletin fera du bruit en France ! 



— m - 



A M. LEROY DIS SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 28 juin 1854. 

Cher frère, j'arrive ici en toute hâte et les Russes 
n'y sont plus. C'est ce qui pouvait m'arriver de plus 
fâcheux. Les Russes me volent, en se sauvant, une 
bonne occasion de victoire. J'en ai un véritable cha- 
grin. Au moment où j'allais recueillir le fruit de 
toutes mes peines! Ce n'est vraiment pas une noble 
action. Ils ont repassé le Danube en détruisant leurs 
redoutes, leurs batteries, leur camp retranché. Ils 
ont fui devant Silistrie, une bicoque dont les braves 
défenseurs ont écrit une belle page de l'histoire de 
Turquie. 

Nous sommes bien pour quelque chose dans ce 
mouvement rétrograde; il était évident que nous 
avancions, et l'armée russe affaiblie, fatiguée, démo- 
ralisée, n'a pas osé nous attendre... 

Où vont les Russes? Je n'en sais encore rien. 
Vont-ils prendre la ligne du Sereth ou du Pruth? 
Vont-ils se concentrer à Bucharest? se jetteront-ils 
sur les Autrichiens avant que ceux-ci ne soient com- 
plètement préparés? Tout cela est encore dans le 
doute. J'ai envoyé à leur suite des agents intelligents, 
et mes reconnaissances de cavalerie ont poussé jus- 
qu'au Danube. Je crois qu'ils se retireront derrière 
le Pruth, et là ils attendront les événements. Je ne 



— 412 — 

puis, je ne veux marcher en avant que pour aider 
les Autrichiens. S'ils tirent le canon et se battent, 
je les soutiendrai et j'irai prendre les Russes à dos 
ou en flanc. Si l'on reste les bras croisés, je n'irai 
pas passer le Danube comme un niais, rejeter les 
Russes sur leurs réserves et leurs magasins, et m' éloi- 
gner des miens et de la mer, ma base véritable d'opé- 
rations. Il faut donc un mouvement bien décidé des 
Autrichiens et un appel de leur part pour me faire 
m'éloigner beaucoup de Yarna et de la mer. Je sais 
bien que l'on criera après moi en France. Je ne 
m'en occupe pas. 

L'armée française est superbe, pleine d'ardeur, 
l'état sanitaire est bon, malgré la chaleur. L'armée 
anglaise est très-belle. J'ai parcouru leur camp hier 
et ce matin. J'ai été accueilli par des vivats chaleu- 
reux, tous les soldats agitaient leurs armes en criant 
hourra, ça m'a un peu remué. Il y a entre les deux 
armées une cordialité, une union, une sympathie dont 
on ne se fait pas d'idée, et qui semble incroyable 
quand on regarde vers le passé. Lord Raglan et moi 
nous donnons l'exemple. 

Je suis toujours dans le même état, des crises dou- 
loureuses de temps en temps, la figure bonne, du 
sommeil, assez d'appétit. Gela marche, et je ferai bien 
la campagne, deux aussi, trois peut-être. Mais après, 
frère, un repos, un long et entier repos. Avec mes 
souffrances dix-neuf sur vingt seraient au lit, moi, je 
suis à cheval et je commande une armée. Mais tout 
cela se paye, la corde se détend un jour et alors... 



- m — 

à la volonté' de Dieu. En attendant, je prie et ne me 
plains pas. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Varna, le 28 juin 1854. 

Je ne puis me relever du coup que m'a porté la 
retraite honteuse des Russes. Je les tenais, je les au- 
rais infailliblement battus, jetés dans le Danube. Nos 
affaires étaient simplifiées, et si ma santé ne me 
permet plus de continuer à porter mon écrasant far- 
deau, je me serais retiré avec quelque gloire. Au lieu 
de cela, nous voici rejetés dans l'incertitude... J'i- 
gnore encore où sont les Russes, ce qu'ils font et ce 
qu'ils feront. 

J'ai des affaires par-dessus la tête, et chaque jour 
cela augmente, car chaque jour les troupes arrivent 
à Varna. La cinquième division a commencé à dé- 
barquer. Ce sera un grand ennui que cette agglomé- 
ration de troupes à Varna. On ne peut pas laisser les 
soldats inactifs sans danger. Quelle boutique à me- 
ner ! Ce ne serait rien devant l'ennemi, c'est énorme 
dans la condition où nous sommes. 

Toutes ces préoccupations ne vont pas à ma triste 
santé! J'aurais besoin d'un repos complet, moral et 
physique, et tout repos de corps et d'esprit m'est in- 



— hhk — 

terdit. Que Dieu ait pitié de moi, je le prié beaucoup, 
mais sans succès. Enfin, tout cela changera peut être!! 
Chaque jour je suis plus dégoûté des grandeurs et 
des hautes positions. Je ne rêve plus que le repos à 
Montalais avec toi, bien tranquillement. Malheureu- 
sement, je ne puis pas, je ne dois pas me retirer à 
présent. J'appartiens à mon pays et à l'Empereur. 
Je resterai jusqu'au bout, mais c'est un grand sacri- 
fice que je fais... Tout me fatigue, parler, écrire, 
manger, marcher, monter à cheval, tout est la cause 
d'une douleur. Mon Dieu, quelle vie! J'ai cependant 
bien assez souffert... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 4 juillet 1854. 

Cher frère, Omer-Pacha est chez moi depuis ce 
matin, nous sommes les meilleurs amis du monde. Il a 
été parfait de déférence et souvent de raison. Demain 
je lui montre plus de quarante mille Français pleins 
d'ardeur, trop pleins d'ardeur, car ils demandent tous 
à marcher, et c'est un embarras, même un danger. 
L'armée est magnifique, son état sanitaire excellent; 
il ne nous manque que des Russes qui s'en vont, 
Schilder avec une jambe de moins, Paskiewitz avec 
une contusion au pied, Luders avec la dyssenterie. 



- 445 — 

Quel malheur que nous n'ayons pas des ailes! Mais, 
mais, que ferai-je, une fois sur le Danube et même 
à Bucharest? Il faudra revenir. 

Je cherche jour et nuit le défaut de la cuirasse 
russe, je le trouverai et j'y frapperai. On ne peut 
laisser se perdre dans l'inaclion une armée et une 
flotte semblables. 

Le 8 juillet. 

Omer-Pacha m'a raconté d'intéressants épisodes 
de la défense de Silistrie. C'est d'un héroïsme si 
simple que cela fait venir les larmes aux yeux. Le 
bataillon égyptien, après avoir passé dix jours dans 
Arab-ïabia, a été relevé. Il avait perdu deux cent 
cinquante hommes sur cinq cents. Ces braves gens 
ne voulaient pas s'en aller et regardaient comme une 
punition d'être arrachés à une mort certaine et qu'ils 
avaient acceptée. La même batterie a voulu faire le 
service dans Arab-Tabia. Il reste le capitaine et huit 
artilleurs, tous les autres ont été tués. 

J'ai demandé à l'Empereur dix croix et vingt mé- 
dailles pour les défenseurs de Silistrie. 

Les Russes ont enterré quinze cents morts sous 
Silistrie. L'un de mes officiers que j'ai envoyé est 
revenu hier, il a tout vu, tout visité, il me donne 
d'incroyables détails. Arab-Tabia n'a plus forme de 
redoute, les boulets, les obus l'ont tellement labouré 
qu'il n'y a plus ni angles, ni crête, c'est un talus in- 
forme... Les Russes étaient à trente pas. Ils deman- 
daient souvent du tabac qu'on leur jetait. 



- 416 - 

Après ma revue dont j'ai fait les honneurs à 
Omer-Pacha qui était dans l'admiration, nous sommes 
allés voir à Devena la division du duc de Cambridge, 
composée de la garde anglaise et des écossais. C'é- 
tait beau, mais un peu raide, stiff. C'est égal, c'est 
une belle armée et qui se battra bien. Mais la nôtre, 
frère, quelle ardeur, quel élan, quelle désinvolture 
militaire, fière et aisée ! 

Ma santé dont tu t'inquiètes est toujours la même. 
Je ne m'en plains pas, je souffre de temps en temps. 
Je n'y comprends rien, ni les docteurs non plus. Je 
dors et j'engraisse, surtout je t'aime bien. 



A M. DE FORCADE. 

Varna, le 13 juillet 1854. 

Le temps marche, frère, et nous n'avançons pas 
ou si lentement que cela n'est pas visible à l'œil nu. 
Cependant, l'envoyé d'Autriche, colonel comte de 
Lowenthal, a passé deux jours chez moi à Varna. 
Les Autrichiens sont disposés à entrer dans la petite 
Valachie, mais non encore en partie belligérante. 
Ils veulent seulement occuper les positions et places 
évacuées par les Russes dans leur retraite. Ils ne 
feront usage de leurs armes que si les Russes, par 
un retour offensif, veulent reprendre leurs positions. . . 



- 447 - 

La politique, frère, a de la peine à marcher avec 
la gloire. 11 sera difficile d'atteindre les Russes; mais 
s'ils ne font pas la paix, nous les atteindrons cruel- 
lement. En attendant, j'organise et je travaille à 
Varna. Ce qui me donne le plus de mal, c'est de re- 
tenir l'ardeur des officiers et soldats. Tout le monde 
veut marcher en avant et moi qui le veux plus que 
personne, je ne le fais point paraître et je reste froid 
comme glace. Je finirai par passer pour un poltron. 

Triste vie que celle de Varna ! Mauvais climat, 
agglomération énorme d'hommes, mauvaises éma- 
nations, mauvaises influences, quelques cas de cho- 
léra, voilà la situation. J'en ai eu plusieurs cas dans 
l'armée, à Gallipoli, à Constantinople, en mer et ici. 
Je prescris des précautions et l'orage passera. C'est 
Marseille et Avignon qui nous envoient cela. 

Les Turcs viennent d'obtenir un nouveau succès. 
Ils ont passé le Danube à Routschouk, croyant trou- 
ver à Giurgewo trois ou quatre bataillons russes. Ils 
sont tombés sur douze mille hommes et seize pièces 
de canon. Il a fallu le courage turc et la démorali- 
sation russe, pour faire rester les premiers dans la 
position prise. sur la rive gauche. Ils ont perdu du 
monde; trois officiers anglais ont été tués. Ils pou- 
vaient être jetés dans le Danube et perdre l'avantage 
moral du succès de Silistrie. J'ai loué le courage et 
blâmé la témérité. 

Nous attendons donc, frère, la réponse de la Russie, 
qui sera plus évasive que négative et ouvrira une 
autre porte aux négociations. Serait elle positive et 



— 448 — 

ferme dans le sens du non, il faudra à l'Autriche 
quelque temps avant de déclarer la guerre. Les 
Russes seront renforcés, ils seront chez eux, et ferions- 
nous la sottise d'aller les chercher, nous ne pourrions, 
en les battant, que les rejeter sur leurs réserves. 
Une bataille perdue aurait pour eux peu de consé- 
quences, mais une défaite serait désastreuse pour 
nous. Les chances ne sont pas égales. Ce n'est pas 
là qu'il faudra frapper l'ennemi. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT ARNAUD. 

Varna, le 13 juillet 1854. 

Chère amie , je viens de recevoir tes deux lettres 
du 10, l'une jaune et l'autre bleue , mais toutes les 
deux bien bonnes. . . Le courrier ne nous apporte rien 
de nouveau sous le rapport politique. Toujours même 
incertitude bien fatigante en attendant la réponse de 
la Russie. Il faudra cependant prendre un parti. 
Nous ne pouvons pas rester ici les bras croisés, à 
attendre les fièvres, la peste et le choléra. 

J'ai un vésicatoire sur la poitrine depuis hier soir. 
J'ai bien souffert cette nuit, mais une douleur chasse 
l'autre et je n'ai pas eu de crise. Si elles reprennent, 
je me déciderai à subir les ventouses scarifiées. 
Quelle vie et loin de toi î 



- 449 — 

La maréchale Ney est morte, tu gagnes un grade 
d'ancienneté, je crois que tu es destinée à devenir la 
doyenne des maréchales de France. C'est dans l'ordre 
naturel, la plus jeune était la maréchale Bugeaud 
qui a mon âge. Quant à moi, je suis toujours le 
moins vieux, mais je ne sais si je serai jamais le 
doyen.... 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 17 juillet 1854. 

Cher frère, j'ai peu à te dire en fait de nouveau- 
tés. Nos affaires semblent reculer au lieu d'avancer. 
Ce n'est encore ni la guerre ni la paix ; mais le 
temps marche et traînera l'hiver après lui... Demain 
nous avons chez moi grande conférence. Nous ver- 
rons une bonne fois s'il n'est pas possible de faire 
quelque chose et s'il convient de rester indécis de- 
vant les Russes s'en allant sans bruit, les Aulrichiens 
disant, pas trop haut, qu'il faut marcher, les Turcs 
marchant trop, les Prussiens immobiles. On peut 
bien dire que tout n'est pas fini, car rien n'est com- 
mencé. Je remercierais bien qui pourrait me dire 
quel jugement l'histoire portera, dans cent ans, sur 
le général en chef condamné à se mouvoir dans cet 
obscur dédale ! 

II. 29 



— 4"50 — 



4 MEME. 

Varna, le 19 juillet 1854. 

Cher frère, hier grande et longue conférence d'un 
intérêt bien saisissant. Tu nous vois d'ici, les ami- 
raux Dundas et Hamelin, Bruat et Lyons, lord Ra- 
glan et moi. 

Oui, ce sera, si l'on veut, une audacieuse entre- 
prise ; on en aura peu vu de plus vigoureuses et de 
plus énergiques. A voir la position où nous sommes, 
militairement et politiquement, les moyens dont nous 
disposons, on nous accusera de témérité ; soit. Mais 
est-il possible d'admettre que, devant un ennemi qui 
se retire et vous brave, deux belles armées, deux 
belles flottes resteront inactives et se laisseront dé- 
vorer par les fièvres? Non, il faut sa part au 

canon. 

Le duc d'Elchingen nous a été enlevé à Gallipoli 
en douze heures! Tirons de cette cruelle perte un 
avertissement. 

Or, frère, je dépose dans le creux de ton oreille 
que, vers le 10 août, nous débarquerons en Grimée. 

Je calcule mes moyens, j'accumule mes ressources, 
et, tu peux le noter, ce sera. Si nous attendons, nous 
perdrons l'armée et la guerre sera sans fin. Ma santé 
gagne; ma décision prise, j'ai passé une excellente 
nuit. 



— 451 — 



AU MEME. 



Varna, le 29 juillet 1854- 

La commission spéciale que j'ai encore envoyée 
reconnaître et étudier à fond les points de débarque- 
ment en Crimée est revenue hier. Son rapport est clair, 
unanime. Tous ces hommes distingués, spéciaux, ont 
bien vu, bien étudié, se sont assez approchés pour 
recevoir six boulets russes dans leur bâtiment, et tous 
déclarent que le débarquement est possible sans té- 
mérité, et doit réussir si les troupes sont vigoureuses, 
les mesures bien prises et les ressources suffisantes. 

Il faut s'attendre à une forte résistance, à une ar- 
tillerie formidable et bien servie, à des difficultés de 
terrain comme position pour combattre. Le fort 
Constantin , au nord de la ville, est considérable. 
C'est la clé de Sébastopol; c'est par là qu'il faudra 
commencer un siège en règle, mais il faudra en 
même temps faire un siège et livrer bataille. Quelle 
belle page d'histoire militaire ! Au même moment 
immortaliser la Crimée par un siège, une et peut- 
être plusieurs batailles, et un combat naval ! car la 
flotte russe ne se laissera pas brûler sans sortir. 
14 vaisseaux de ligne se défendent partout, et la 
flotte russe a sa valeur, si j'en juge par le coup plein 
d'audace du Wladimir. 

Une conférence a eu lieu hier, chez moi, sous ma 



— 452 — 
présidence. Lord Raglan, sir Georges Brown, l'ami- 
ral Lyons, le général Ganrobert et le général Mar- 
timprey y assistaient; et, après l'exposé fidèle de la 
situation politique et militaire, après avoir comparé, 
discuté les chances de succès, il a été décidé à l'u- 
nanimité que les préparatifs pour l'expédition de la 
Grimée seraient poussés avec la plus grande acti- 
vité, les essais, les répétitions d'embarquement et 
de débarquement de personnel et de matériel conti- 
nués, et que si mon parc de siège, qui est indispen- 
sable à la réussite de l'opération, est arrivé à temps, 
nous irons débarquer en Grimée. Tout ceci est na- 
turellement subordonné aux événements politiques 
qui peuvent se produire. Si je débarque en Grimée, 
si Dieu m'accorde quelques heures d'une mer calme, 
je suis maître de Sébastopol et de la Grimée. Je mè- 
nerai cette guerre avec une activité, une énergie qui 
frappera les Russes de terreur. 

Voilà, frère, où en sont les choses. Je vais demain 
dimanche à Thérapia ; je verrai le séraskier, le divan 
entier, le Sultan, M. de Bruck, M. Benedetti. Je ferai 
mes affaires, et mardi soir je me rembarque pour 
Varna. 

Quand je t'ai souligné la loyauté de lord Raglan, 
ce n'était pas un doute que j'émettais, mais une 
double affirmation. Lord Raglan est la loyauté même ; 
plus on apprend à le connaître, plus on l'apprécie. 
Nous sommes au mieux sous tous rapports, et je le 
considère comme un ami. 



453 — 



AU MEME. 



Varna, le k août 185/i. 

Cher frère, je rentre de Thérapia, où j'ai passé 
quarante-huit heures. J'avais besoin de voir le Sultan 
et les ministres pour presser l'exécution de plusieurs 
mesures. J'ai vu Sa Hautesse et suis resté longtemps 
avec elle. Je lui ai expliqué mes projets. Le Sultan 
y voit le salut de la Turquie... Oui, si Dieu nous 
protège, et si le choléra qui sévit sur ma pauvre 
armée ne rend pas toute entreprise impossible. 

La reconnaissance de la Dobrustcha s'est faite. Les 
spahis d'Orient se sont rencontrés deux fois avec les 
Cosaques et les ont mis en fuite en leur tuant une 
quarantaine d'hommes , sans compter les blessés. 
Les zouaves n'ont pu atteindre les Russes fuyant 
devant eux. Tout cela est bon ; mais le côté triste, 
c'est le choléra, qui a éclaté comme la foudre dans 
les spahis d'Orient, dans la première division, de là 
dans la seconde et la troisième, et fait bien des vic- 
times. Dieu sait si, avec un tel état de santé, il me 
sera possible d'embarquer des troupes! lrai-je em- 
poisonner ma flotte? Du reste, le choléra est déjà à 
bord aussi, mais moins fort qu'à terre. A Varna, le 
fléau faiblit : j'espère que nous sommes dans la pé- 
riode décroissante. 



— kï>k — 

Je fais contre une si mauvaise fortune bon cœur. 
Je soutiens tout le monde, mais j'ai l'âme brisée. 

J'ai lu à Constantinople la réponse faite par la 
France à la Russie. C'est simple, ferme et digne. 
Celle de l'Autriche est habile en attermoiement , en 
espérances de paix, en lenteurs ménagées. Le factum 
russe est un chef-d'œuvre d'astuce. 

Comme tout cela changerait si Sébastopol était en 
nos mains ! 

La Maréchale se porte bien ; elle est dans les hon- 
neurs. Le Sultan l'a reçue dans son harem. Elle y a 
passé une journée. Sa Hautesse lui a fait un cadeau 
magnifique. M m " Yusuf et Weyer n'ont point été 
oubliées. 

Louise a été invitée aux noces de la fille du Sultan, 
destinée au fils de Reschid-Pacha. C'est encore un 
honneur inusité, car la fête se passera en famille. 
Dans le monde diplomatique, à Constantinople, on 
s'étonne de cette faveur si loin de l'étiquette et des 
usages turcs. Je laisse à Louise le soin de te donner 
des détails. Elle s'en fait une fête. 

Voilà donc, frère, où nous en sommes. Volonté 
d'agir, moyens préparés, et Dieu qui nous frappe 
dans notre orgueil en nous envoyant un fléau plus 
fort que la résistance humaine. Je m'incline , mais 
je souffre bien ; cependant , j'espère encore. J'ai 
quinze jours devant moi. Le mal peut s'arrêter , la 
santé peut revenir. 

Pour moi, rien de changé ; résistant à d'atroces 
douleurs, la vigueur, la force morale sont là. 



455 



A M. DE FOUCADE, H 130RDEAUX. .' A 

Varna, le !x août 1854. 

Mon cher Adolphe, je réponds bien vite à ta lettre 
du 18. Rien d'ennuyeux comme ces distances énor- 
mes qui font que ce que l'on nomme des nouvelles 
vous arrivent quand les événements ont marché, les 
choses changé de face, et les nouvelles vieilles comme 
les rues ont l'air d'avoir été écrites du temps de la 
reine Margot, Il s'agit bien de Silistrie, du Danube 
et des canards qui m'ont transporté à Bucharest sur 
leurs ailes, avec vingt mille hommes pour battre les 
Russes. Je n'ai, hélas, encore battu personne; mais 
ce n'est pas la bonne volonté qui me manque. Les 
Russes s'en vont et moi je me prépare jour et nuit à 
frapper un coup de massue. Mon plus grand embar- 
ras, comme mon plus grand ennemi, c'est le choléra. 
Celui-là, je ne puis le détruire à coups de canon. Je 
lui oppose un œs triplex, mais je souffre bien. Je 
n'avais pas besoin de cette complication. 

J'écrirai à ta femme par le prochain courrier, à 
Malromé. Heureux mortel, recubans sub tegmine [agi. 
Je suis bien loin de là. Je t'envoie une lettre pour 
le conseil général. Mes amitiés à nos collègues de la 
Gironde. 



456 



A M. LEROY DE SAÏNT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 9 août 1854. 

Cher frère, jamais, si je me laissais aller à mes 
impressions, à ma disposition d'esprit et de cœur, je 
ne t'aurais écrit une lettre plus triste. Je suis au mi- 
lieu d'un vaste sépulcre, faisant tête au fléau qui dé- 
cime mon armée, voyant mes plus braves soldats 
s'éteindre au moment où j'ai le plus besoin d'eux , et 
n'en continuant pas moins les préparatifs d'une ex- 
pédition formidable. 

Chaque jour la rend plus nécessaire. Je ne puis 
rester à Varna ; au choléra succéderont les fièvres. 
Je ne puis relever l'armée que par un coup de ton- 
nerre. 

Y a-t-il eu dans l'histoire beaucoup de situations 
semblables à la mienne ? Mon moral et mon énergie 
du moins s'élèveront à sa hauteur. Dieu qui me 
frappe d'une main me soutient de l'autre. Ma santé 
n'a de longtemps été meilleure, au milieu des cha- 
grins et des soucis qui me rongent, et que je dévore 
en secret, la mort dans le cœur, le calme sur le front, 
voilà mon existence 

Quand tu recevras cette lettre, je serai embarqué 
pour la Crimée ou bien près, de l'être. En attendant, 
je passe cinq heures par jour au milieu des morts et 
des mourants. Cependant le fléau diminue , les cas 



— 457 — 

sont moins foudroyants et plus rares. Il faut quitter 
Varna pour ne pas faire comme les Russes qui battent 
en retraite vers le Pruth, en traînant avec eux vingt- 
quatre mille malades. Mon mouvement les a chassés 
de la Dobrustcha. Les Turcs sont à Bucharest. 

Mon neveu a été pris de la fièvre, je l'ai envoyé 
à Thérapia ; il reviendra vers le 15 pour s'embar- 
quer. Thérapia est mon infirmerie 

La Maréchale t'écrit régulièrement, tu sais de ses 
nouvelles. Elle continue à Thérapia, que le choléra 
vient d'envahir à mon grand chagrin, ses fonctions 
de sœur de chanté. 

Puységur et Clermont-Tonnerre sont revenus à 
Varna. Cugnac rentre en France, il périrait ici sous 
les retours de sa fièvre typhoïde. Boyer est fort ma- 
lade, je le renvoie en France. Dieu veuille qu'il y 
arrive. Espinasse est chez moi fortement touché. Il 
faut qu'il aille chercher en France un air réparateur; 
ses deux aides de camp, ses quatre domestiques sont 
morts. Espinasse s'embarque demain. Et moi, témoin 
de toutes ces plaies, de toutes ces misères, moi brisé 
par la douleur physique, usé par le travail, je résiste, 
et l'on dirait que je me fortifie de toutes ces santés 
qui s'en vont! 



458 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Varna, le 9 août 1854. 

Chère amie , le prince Napoléon part sur le Ber- 
thollet. Le Prince vient d'arriver chez moi malade, 
bien malade de la fièvre. Il lui faut des soins de 
femme, offre-lui l'hospitalité et ma chambre. La 
place du cousin de l'Empereur malade est chez le 
Maréchal qui commande l'armée. Quand tu recevras 
cette lettre, qui te sera remise par M. Ferri-Pisani, 
aide de camp du Prince, tu auras une heure pour 
préparer sa chambre et faire tes dispositions. Le 
pauvre Prince est désolé de la peine qu'il va te cau- 
ser, je le rassure à cet égard. N'es-tu pas la provi- 
dence des malades et de ceux qui souffrent ? 



A LA MEME, 



Varna, les 9 et 10 août 185^. 



Chère amie, la santé est bonne, j'ai encore passé 
une excellente nuit sans douleurs, mais l'âme est 
triste. J'ai été hier voir, sur les hauteurs de Franka, 
mes deux hôpitaux de fiévreux et les débris du l ,r de 



— 459 — 

zouaves qui sont campés près de là avec .les malingres 
de la première division. C'est navrant, la fatigue, la 
maladie sont écrits sur tous les traits de ces braves 
gens, ils sont résignés mais profondément tristes. 
J'ai vu là onze cents malades et deux mille malin- 
gres qui ne me sortent pas de la pensée. Je crois que 
pour être général en chef il faut être égoïste ; moi , 
je ne puis pas l'être ; j'aime mes soldats et je souffre 
de leurs maux. 

Les cas diminuent cependant, la maladie change 
d'aspect, il y a amélioration évidente, mais le choc a 
été terrible et il faudra du temps pour nous en re- 
mettre. Ma pauvre tête travaille sans cesse. Je 
cherche, je fouille, je demande à Dieu des moyens 
et je tombe avec douleur devant une effrayante réa- 
lité. Avec cela, le moral est bon et à la hauteur des 
circonstances. Je m'en tirerai, mais j'y use ce qui me 
reste de vie. Oh ! le repos, comme je le demande et 
l'appelle, et comme j'en sens le besoin ! 



A LA MEME. 



Varna, le 11 août 185/j. 



Dieu ne nous épargne aucun malheur, aucune ca- 
lamité, ma chère amie; je cherche au fond de mon 
Ame toute mon énergie ; je voudrais y trouver plus 



— 460 — 

de résignation, mais la patience la plus sublime 
échappe en présence de catastrophes indépendantes 
de toute volonté, qui frappent sans cesse autour 
de vous et annihilent comme avec un souffle tout 
le bien que vous préparez à grand'peine. Un violent 
incendie a éclaté hier soir, à sept heures, à Varna, 
comme je descendais de cheval, de retour d'une visite 
à mes malades. Le septième de la ville n'existe plus, 
le feu brûle encore , mais nous en sommes maîtres. 
Pendant cinq heures, nous avons lutté contre une 
perte presque certaine. Le feu tourbillonnait autour 
de trois poudrières, anglaise , française et turque ! 
Dix fois, j'ai désespéré et j'ai été sur le point de faire 
sonner la retraite, signal du sauve qui peut. La ville 
tout entière pouvait sauter. A trois heures du matin, le 
danger n'était plus imminent ; deux heures plus tard, 
il avait cessé. Il nous reste une grande fatigue, le 
spectacle d'un grand désastre, des pertes impor- 
tantes pour les deux armées et des précautions infi- 
nies à prendre. Tout le monde a rivalisé de zèle et 
de dévouement. Tout le monde est harassé , triste, 
mais ferme et calme. 

Je suis retourné tout à l'heure sur le théâtre de 
l'incendie, j'ai organisé le service, l'ordre et les pré- 
cautions. Si le vent ne se lève pas avec violence du 
côté de la mer, nous sommes tranquilles. 

Au milieu de ces affreux malheurs, j'ose à peine te 
parler de moi et de toutes les péripéties qui ont mar- 
qué cette nuit. Naturellement, j'ai souffert beau- 
coup ; j'ai eu trois crises violentes et j'ai été obligé de 



— 464 — 

rentrer chez moi deux fois. Deux fois je me suis cou- 
ché, deux fois on est venu me faire lever pour fuir 
le saut en l'air. J'ai répondu en retournant sur le 
théâtre de l'incendie. Figure-toi que l'on a tout dé- 
ménagé dans ma maison et que, rentrant pour la troi- 
sième fois, je ne pouvais plus trouver à me coucher. 
Mes chevaux étaient partis au bivouac. Quelle scène, 
quel encombrement! Le zèle inintelligent et qui obéit 
à la peur est plus à craindre que la sottise elle-même. 
Enfin, la ville est sauvée et les Grecs, qui riaient sous 
cape de notre infortune publique , ne comprenaient 
même pas que nous leur avions sauvé la vie. Surcroît 
d'embarras, surcroît de soucis, je les surmonterai. 
Ce matin je suis brisé , mais pas plus mal du reste. 

Lord Raglan était allé à la flotte à Balchick pen- 
dant que nous brûlions. Je l'attends d'un moment à 
l'autre. L'envoyé autrichien, comte de Lowenthal, 
s'est annoncé pour ce soir ; il paraît que les Autri- 
chiens veulent entrer à Valachie. 

Je te prie de lire ma lettre au Prince ; sa division 
a bien travaillé. 



A LA MEME. 



Varna, le 12 août 1854. 



Notre incendie brûle toujours, je vais en finir dans 
la journée, je ne peux pas vivre avec ce danger près 



— 462 — 

de moi. La nuit s'est bien passée, j'ai eu une petite 
crise, mais courte et faible. La chaleur est mortelle, 
lourde, suffocante. 

Notre état sanitaire s'améliore. Je ne pense plus 
qu'à la flotte. J'ai vu l'amiral Bruat hier, il était fort 
triste de tout ceci. Qui ne le serait? Je suis le plus 
ferme et le plus gai en apparence, mais le fond de 
mon cœur est déchiré ! Cependant, je ne désespère 
de rien et je continue à marcher vers mon but. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

Varna, le 13 août 18/14. 

Cher frère, je croyais que le ciel n'avait plus de 
calamités à m'envoyer, je l'espérars du moins. Je me 
trompais cruellement. Le 10 août, à sept heures du 
soir, comme je descendais de cheval, revenant de vi- 
siter mes cholériques, un violent incendie a éclaté 
dans le quartier marchand de Varna. Un imbécile 
tirant de l'esprit de vin a laissé sa lumière près du 
tonneau, quelques gouttes ont pris feu, ont enflammé 
les vêtements de l'homme, qui en fuyant a mis le 
feu partout. En un moment, dix baraques brûlaient, 
l'incendie dévorait tout, alimenté par les esprits, 
l'huile, les liqueurs, les allumettes chimiques, que 
sais-je ? Pendant cinq heures nous avons été entre la 



— 46â — 

vie et la mort. Les flammes léchaient les murailles 
de nos trois magasins à poudre français, anglais et 
turcs. Les munitions pour toute la guerre étaient là, 
huit millions de cartouches. Quatre fois, j'ai déses- 
péré, j'ai hésité à prendre le dernier parti, faire son- 
ner la retraite, signal du sauve qui peut. Dieu m'a 
inspiré. J'ai résisté, j'ai lutté, envoyé mes adieux à 
toi, à tous et j'ai attendu le saut! Le vent a changé. 
Le vide s'est fait à coup de hache, les magasins ont 
été dégagés. A cinq heures du matin on était maître 
du feu, qui brûle encore... le septième de Varna 
n'existe plus. Une grande partie des magasins fran- 
çais et anglais a été brûlée; les pertes sont considé- 
rables, non irréparables. 

Rien ne m'aura manqué, frère : le choléra, le feu, 
je n'attends plus que la tempête.... pour la braver 
aussi. C'est le choléra qui m'attriste le plus. Il peut, 
s'il continue, me clouer dans ce sépulcre de Varna. 
La flotte est envahie, des vaisseaux ont perdu le 
dixième de leur équipage. Vois-tu ce que serait le 
choléra se déclarant dans des troupes entassées ! Qui 
ne reculerait devant une entreprise risquée dans de 
telles conditions ? Et le temps marche, et mes instruc- 
tions comme nos véritables intérêts nous interdisent 
le Danube et nous montrent la Grimée. La santé, 
frère, je ne demande que cela pour mes soldats et 
pour moi. 

Cette dure épreuve de l'incendie ne m'a pas trop 
abîmé! Après ces heures fatales, j'ai eu trois crises 
atroces. Le lendemain j'étais bien. 



— 464 — 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Varna, les 15 et 16 août 1854. 

Je rentre de la messe solennelle en plein air du 15 
août, et j'ai passé la revue de mes troupes. Tout cela 
est encore beau , mais il faudrait un autre pays, un 
autre climat, une autre santé et des ennemis à com- 
battre. 

Le choléra s'en va de l'armée. Hier, j'ai eu vingt- 
cinq cas, vingt-six guérisons, vingt et un décès. 
C'est la situation de l'hôpital. Il y a dix jours, j'avais 
cent cinquante cas, quatre-vingts décès et pas de 
guérisons. Nous avons une amélioration visible, mais 
malheureusement la saison marche toujours et trop 
vite. Après tant de traverses et d'épreuves, Dieu me 
devrait quinze jours de bonheur, ce n'est pas trop. 



A MADAME DE FORCADE. 



Varna, le 18 août 1854. 



Ma chère sœur, pendant que vous vous reposez 
doucement sous les tranquilles ombrages de Mal- 
romé, je me débats péniblement contre toutes les 



— 465 — 

complications, toutes les calamités imaginables. Elles 
m'ont toutes frappé, sans m' abattre cependant. Le 
choléra, l'incendie, la peste, le feu et l'eau, j'ai tout 
supporté. Le cœur dévoré de douleur, j'ai présenté 
à tous et toujours un visage calme et riant. J'ai vu 
mes amis, mes compagnons d'armes, mes soldats, 
qui sont mes enfants, moissonnés comme par la 
foudre, et je suis resté debout sur cet ossuaire. On 
dirait que dans mon corps brisé par les souffrances, 
usé par le travail et la pensée, les forces augmen- 
tent en raison de leur décroissance chez tous ceux 
qui m'entourent. Espinasse, Cugnac, Boyer rentrent 
en France. Puységur et Clermont-Tonnerre ont été 
malades. Delattre est à Thérapia chez la Maréchale, 
qui a fait de son habitation une maladrerie charitable 
où le prince Napoléon se rétablit de la fièvre. Quelle 
épreuve au bout de ma vie î J'en sortirai, ma sœur, 
parce que j'ai foi et que j'ai un cœur qui ne faiblit 
devant rien. Si je succombe, je serai tombé avec 
honneur; c'est le seul sentiment d'orgueil que je me 
permette. 

Quand vous recevrez cette lettre, je serai embar- 
qué ou bien près de l'être. Priez pour les combat- 
tants de Crimée. Quel siècle ! quelle année ! L'Espa- 
gne a voulu aussi sa page de trouble et de désordres. 
Le monde est agité comme une mer en courroux 
sous un ciel noir. D'ici à la fin de l'année nous ver- 
rons bien des choses. Moi, je voudrais un grand 
coup, une belle victoire et ensuite un repos complet, 
absolu. Ah! Montalais! ah ! Malromé! quand m'en- 

II. 30 



— 466 — 

velopperai-je tout entier de votre quiétude si douce, 
loin des affaires, des soucis et des hommes... mais 
pas des femmes, chère sœur, je suis trop galant pour 
penser cela. Si jamais je me retrouve au milieu de 
ma famille réunie, bien fin qui pourra m'en séparer. 
Adieu, chère sœur, embrassez votre mari qui vous 
le rendra pour moi. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARIVACD. 

Varna, le 19 août 1854. 

Mauvaise nuit, chère amie, longue crise de deux 
heures, agitation; je suis fatigué ce matin et j'aurai 
une mauvaise journée, car j'ai beaucoup à travailler. 
Rien de bien nouveau. Le choléra est toujours la 
même chose, diminuant chez nous, ravageant la 
flotte. C'est bien triste. Les amiraux s'assemblent 
aujourd'hui à Baltchick pour conférer. Bientôt aussi, 
je réunirai un conseil de guerre. Beaucoup hésitent 
ou sont maintenant opposés à l'expédition. Gomme 
les circonstances sont changées par le choléra, je 
veux avoir de nouveau l'opinion des chefs. 

Adieu, tu es bien tranquille à Thérapia, ma fille 
bien tranquille à Montalais, ta sœur bien tranquille 
à Noisy, Adèle bien tranquille à Malromé, il n'y a 
que moi qui suis dans l'enfer à Varna. 



467 



A LA MEME. 



Varna, le 23 août 185/j. 

Chaque jour me pousse vers mon but, et j'y marche 
franchement. Les positions fausses me sont odieuses. 
Je perdrai moins de monde en Crimée que je n'en 
ai perdu ici sans gloire par le choléra. 

J'ai été voir hier tous mes cholériques et je n'ai 
pas été mécontent. Un pauvre officier d'artillerie 
m'est mort entre les bras. J'espère en avoir sauvé 
un autre, en parlant un peu à son moral et à son 
imagination. Toutes les sœurs, avec leur supérieure, 
que tu connais, car elle me parlait de toi, me sui- 
vaient au lit des malades. J'espère que, Dieu aidant, 
nous nous tirerons de là. 

Voilà trois nuits que je n'ai pas eu de crises, mais 
à présent c'est l'estomac qui souffre ; il faut toujours 
que j'aie quelque misère. Cependant, je ne maigris 
pas et mes forces sont toujours au même degré. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 23 août 1854. 

Cher frère, je ne t'écrirai pas longuement, le temps 
me manque. Mais le peu que je te dirai aura son 



— 468 — 
poids et son prix. Quand tu liras cotte lettre, je serai 
en mer depuis le 2 septembre. La plus redoutable 
flotte que depuis longtemps on ait vue, si Ton en a 
vu de pareille, voguera vers la Grimée pour y vomir 
en vingt-quatre heures, à la barbe des Russes, 
soixante mille hommes et cent trente pièces de ca- 
non. Nous dépassons Àgamemnon, et notre siège ne 
durera pas aussi longtemps que celui de Troie. Il y 
a dans l'armée plus d'un Achille, pas mal d'Ajax et 
plus encore de Patrocles. Tout ira bien, mes ordres 
sont donnés et, Dieu aidant, la France aura, en oc- 
tobre, à enregistrer un des plus beaux, un des plus 
hardis faits d'armes de son histoire militaire. Je 
n'embouche pas la trompette, je ne sonne pas le toc- 
sin, mais ce sera beau, très-beau. Nous ne deman- 
dons qu'une mer hospitalière pour quinze jours. 

L'état sanitaire de l'armée et de la flotte va s'amé- 
liorant de jour en jour. La vigueur et le moral re- 
viennent à nos soldats, que j'ai vus homme par homme, 
dimanche dernier, pendant six heures. Enfin, j'ai 
confiance entière, toute indécision a cessé, tout le 
monde est content. 

Je t'ai exposé le pour et le contre à l'endroit de 
Sébastopol. Aujourd'hui, je ne vois plus que le pour. 
Je perdrai moins de monde pour prendre Sébastopol 
que je n'en ai perdu par le choléra et par les fiè- 
vres. C'est une grande responsabilité, il faut savoir 
la porter, même se mettre au-dessus d'elle, c'est ce 
que je fais. Si je réussis, je serai un grand homme; 
si je ne réussis pas, je serai ce que l'on voudra, mais 



— 469 — 
cela sera débattu, c'est toujours une consolation. 
Quant à moi, j'ai la conscience intime que je fais ce 
que je dois. Peu importe le reste. 

Ah ! frère, comme je me reposerai après cela ! J'ai 
passé ma nuit à faire dix sièges de Sébastopol et 
des proclamations à mes soldats! 

Le 24 août. 

Le courrier m'apporte ta lettre du 9. On com- 
mence à comprendre en France nos difficultés et nos 
embarras de tout genre. On nous rend justice, on ap- 
plaudit à l'expédition de Crimée. Quelques-uns 
même s'étonnent que nous ne soyons pas encore 
arrivés. C'est charmant. Allons, frère, je ne demande 
plus qu'un bon vent qui m'y mène. Plus j'y pense, 
plus je trouve l'entreprise belle et grande, et quelque 
chose me dit que je réussirai. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Varna, le 25 août 1854. 

C'est ta fête aujourd'hui, ma Louise, et je ne suis 
pas près de toi pour te la souhaiter. Cela me fait un 
vif chagrin. Hier, je t'ai envoyé par la Mouette mon 
petit souvenir qui t' arrivera aujourd'hui. 

Tu croyais peut-être que j'oublierais ta fête, c'eût 
été presque pardonnable au milieu de tant d'affaires; 



— Û70 — 

mais non, tu recevras un bouquet de fleurs de toute 
nature, odoriférantes et non mêlées de soucis, je les 
garde pour moi. Quant au solide, je te l'enverrai de 
Sébastopol ; il faudra bien que tu aies un souvenir de 
ce pays-là ; il me préoccupe assez. Je voulais partir 
le 35, mais nous ne sommes pas encore prêts. Je 
pousse tout le monde, je gronde, cependant cela 
marche et je serai en mesure pour le 2 septembre. 
Demain, les amiraux viennent et nous aurons notre 
dernier conseil. Je te promets que je mènerai les 
choses si vigoureusement en Grimée que nous aurons 
bientôt fini. Je ne veux pas que cela dure plus d'un 
mois. Nous aurons bien de la peine à nous débrouil- 
ler les premiers jours, mais nous nous tirerons tou- 
jours d'affaire. La smalah va bien. J'ai passé une 
assez bonne nuit. J'avais eu une petite crise en me 
couchant, une friction de fioravente m'a calmé et j'ai 
bien dormi. 



A LA MEME. 



Varna, le 28 août 1854- 

Je souffre, mais tu sais que je sais souffrir, je dé- 
vore le temps de la pensée. Oh! le temps! c'est le 
sixième jour de la lune, et il est beau. Toute la lune 
sera belle, c'est le calcul que faisait mon vénérable 
maître le duc d'isly, et j'y crois comme à tout ce qui 



- Ù71 - 

vient de lui. J'espère que du haut du ciel il m'inspi- 
rera devant l'ennemi. 

Le prince Napoléon m'a bien dit qu'il voulait te 
prendre sur le Roland. Tu serais venue que j'aurais 
été bien heureux, mais ce sont de ces bonheurs bien 
courts que l'on paye trop cher. Il vaut mieux que 
je ne te voie pas. Je me serais beaucoup attendri et 
cela m'aurait fait mal. Je souffre déjà bien assez et 
j'ai besoin de tout mon courage, de toute mon éner- 
gie. Peut être le repos forcé de la traversée me re- 
mettra-t-il. Dans tous les cas, je me connais et je sais 
qu'au moment solennel la machine se remontera 
au diapason le plus élevé, dût-elle ensuite retomber 
affaissée sur elle-même ! J'ai éprouvé cela bien des 
fois dans ma vie. Dieu ne me retirera pas sa grâce 
au moment où elle me sera le plus nécessaire. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 29 août 1854. 

Cher frère, deux mots. Je suis trop près du mo- 
ment de mon embarquement pour t'en dire plus. 
Nous nous en tirerons honorablement, j'en ai la con- 
fiance. 

Tout est à peu près embarqué. Une grande partie 
de mon parc de siège , à peu près la moitié, est ar- 
rivée et arrive L'état sanitaire gagne tous les 



— 472 — 
jours sans être encore parfait. Toujours quelques cas 
par-ci par-là. Mauvaise chance à ajouter aux mille 
et une que j'ai rencontrées. 

Gomme nous remonterons au nord vers Odessa, 
pour nous laisser descendre avec le vent et les cou- 
rants vers Eupatoria, nous avons devant nous la 
perspective de huit jours de traversée, cela donnera 
le temps de voir venir et de travailler. 

Les Russes ont établi un grand camp sur la 
Katcha, au point où je voulais débarquer. Les jour- 
naux avaient pris soin de les instruire, c'est tout 
simple. J'examinerai avec lord Raglan si j'aurai à 
prendre un autre point de débarquement. C'est un 
ennui de plus, mais qui ne me gêne pas beaucoup. Je 
trouverai bien le moyen de débusquer l'ennemi et de 
débarquer en perdant le moins de monde possible. 
Je voudrais bien être en novembre. Ma santé n'est 
pas aussi bonne. Je souffre sans cesse depuis quatre 
jours, mais cela ne m'arrête pas. Adieu, cher frère. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Varna, le 30 août 1854. 

J'ai passé une triste nuit, malgré les sangsues 
qu'on m'a posées hier. Ce matin, je me suis trouvé 
si brisé que j'ai fait le paresseux et je n'ai pas eu 



— 473 — 

une seconde pour t' écrire. Après déjeuner, le ma- 
laise m'a reconduit sur mon lit, et à quatre heures 
je me suis fait appliquer un vésicatoire, mon dernier 
recours pour combattre mon ennemi. J'en suis là, je 
lutte, j'attends, surtout j'espère. Il me faudrait un 
mois consécutif de repos et de chaleur dans mon lit, 
puis des soins, puis les eaux de Barèges ou de Ba- 
gnères-de-Luchon. Tout cela est bien loin de moi; 
mais les crises se rapprochent, prennent de la vio- 
lence. L'état aigu tourne au permanent. J'ai l'espoir 
que le retentissement des coups de canon longtemps 
répétés agira sur mes nerfs et sur ma poitrine. C'est 
une chance à laquelle je me rattache, comme l'homme 
qui se noie à la branche de saule. La branche cas- 
sera peut-être. . . Tout cela est entre les mains de Dieu. 

Nous allons toujours, les minutes sont précieuses. 
Le coup d'œil si vivant, si animé de la rade de Varna 
est saisissant, et cependant beaucoup de bâtiments 
ont déjà gagné Baltchick, rendez-vous général. 

Le temps se soutient toujours et augmente mes re- 
grets d'être encore ici. 



A LA MÊME. 



Varna, le 31 août 1854. 



Maintenant, chère amie, il ne s'agit plus de songer 
aux obstacles, il faut les vaincre. Il n'y a plus à re- 



- 474 - 

culer, la tâche de chacun est tracée, le devoir et 
l'honneur parleront et l'entraînement du canon fera 
le reste. Je tâcherai, d'ailleurs, de prendre si bien mes 
mesures, que l'on sera surpris en voyant la rapidité 
du résultat. Malgré les souffrances que j'endure, j'ai 
encore foi en mon étoile. Nous ne sommes pas venus 
de si loin, nous n'avons pas supporté tant de traverses 
pour venir échouer au port. Si je triomphe, je ne 
resterai pas longtemps à jouir du succès. J'aurai fait 
plus que ma tâche et j.e laisserai le reste à faire à 
d'autres. Mon rôle sera fini dans ce monde. Nous 
vivrons pour nous dans la retraite et le repos. 11 n'y 
a pas moyen de faire autrement, à moins que la 
santé ne me revienne, et j'en doute. Le mal est bien 
profond pour être si tenace. Ne faisons pas de châ- 
teaux en Espagne, ils ne sont pas solides dans ce 
pays-là, la révolution les démolit. Quel malheureux 
peuple et quel triste rôle joue Espartero: c'est un 
autre Lafayette. 



A LA MÊME. 



Varna, le 2 septembre 1854. 



Chère Louise, je me lève dans les conditions les 
plus tristes du monde, nuit atroce, faiblesse, souf- 
france, coup de vent dans la rade, enfin toutes les 



— 475 — 

contrariétés imaginables, physiques et morales. Mal- 
gré tout, je m'embarque à deux heures et je serai à 
Baltchick à quatre heures. Nous ne mettrons à la 
voile que demain, si le vent le permet. Je m'abstiens 
de toute réflexion, celles que je pourrais faire seraient 
tellement amères qu'elles ne seraient plus chré- 
tiennes. Aurai-je assez bu dans le calice d'amertume ? 
Il y a des moments où mon âme entière se révolte 
et se soulève. La prière n'agit plus sur moi que 
comme une tempête. Son impuissance me rejette 
parfois dans le doute et je souffre tant que ma foi 
s'ébranle. Je me demande pourquoi s'accumulent sur 
un pauvre être tant de tortures et de supplices infli- 
gés au corps comme à l'âme. Si encore la douleur 
physique me laissait toutes mes forces, je lutterais ; 
mais les forces s'épuisent dans la lutte, elle est trop 
longue. Tout a un terme. Enfin, il me reste un es- 
poir: le repos forcé du bord. La mer m'éprouvera, 
et ce mal fera diversion à l'autre. De plus, je serai 
forcé de garder le repos absolu du corps, je m'effor- 
cerai d'y joindre celui de l'esprit. 

Je t'aime de toutes les forces de mon âme, et pour 
cela j'en retrouve beaucoup. 



— 476 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Varna, le 2 septembre 1854. 

Cher frère, je m'embarque dans deux heures et je 
suis combattu entre le désir de t'embrasser encore et 
le peu de dispositions que je trouve en moi pour 
t' écrire, parce qu'en vérité j'ai de tristes choses à te 
dire. Mais nous sommes des hommes, et une goutte 
de plus dans ce calice d'amertume où je me désaltère 
par force depuis longtemps, ne fait pas grand' chose 
à l'affaire.... 

Ce soir, je serai à Baltchik. Les Anglais ne sont 
pas encore prêts. Les flottes ne partiront pas avant 
demain soir ou le k de grand matin. Cet appareil 
est formidable et difficile à mettre en mouvement. 
J'ai écrit à l'amiral Hamelin une lettre d'inspiration 
qui a été trouvée très-belle. 

... Enfin, nous partirons et tu peux garder la pen- 
sée bien arrêtée que je ferai le possible, rien que le 
possible et le sage, mais vigoureusement. 

Il est temps que cela finisse, frère, car mes forces 
s'usent et la maladie qui me mine prend des propor- 
tions effrayantes. Jour et nuit, des crises atroces qui 
se rapprochent et deviennent plus violentes. 

L'appétit disparaît ; l'inflammation viendra se por- 
ter sur le cœur et s'annoncera par une péricardite. 
J'en ai déjà paré une à Paris, au ministère; un vési- 
catoire que j'ai à présent sur la poitrine lutte contre 



- 477 - 

une seconde attaque. Mais avec de telles douleurs 
augmentées par de profondes préoccupations , l'in- 
flammation doit venir et ce sera la fin. 

Je ne demande que de pouvoir terminer ma tâche. 
Si j'ai le bonheur de prendre Sébastopol, je deman- 
derai à l'Empereur de rentrer en France. En hon- 
nête homme, je ne puis garder un fardeau que je 
n'aurai plus la force de porter. 

Par une dernière grâce d'état, ma figure ne dit 
rien de mes souffrances, et pour tout le monde je re- 
présente. Mon énergie fait le reste. Le jour du dé- 
barquement, le jour d'une bataille, je retrouverai du 
ressort, mais après... ? 

Adieu, cher frère, je suis bien fatigué, j'ai beau- 
coup à faire, j'écris quelques lignes à Louise, donne 
de mes nouvelles à notre frère... 

Alfred de Wailly, dans son discours de distribu- 
tion des prix et sur les drapeaux brisés de ses jeunes 
soldats défaits et bien vaincus, a prononcé mon nom. 
Remercie-le de ce souvenir amical. 



AU MEME, 



A bord de la Ville-de-Paris, rade de Baltchick, 
le 5 septembre 1854. 



Frère, nous appareillons. J'avais donné l'ordre 
de départ pour le 2 septembre. Le 2 septembre 



— 478 — 
j'étais sur la Ville-de-Paris, à mon poste, et la flotte 
française prête à appareiller. Les Anglais n'étaient 
pas encore prêts; ils nous rejoindront ce soir, je l'es- 
père ; d'ailleurs, je ne débarquerai pas sans eux. 

J'ai reçu avant-hier ta lettre du 19 août, rien à y 
répondre. Je te répète ce que je t'ai dit : les circon- 
stances , le temps , la position des Russes et leurs 
préparatifs de défense me guideront dans ce que je 
devrai faire et dicteront ma conduite. Dans tous les 
cas, ce sera quelque chose de glorieux. 

Il est temps en effet que nous fassions quelque 
chose. La santé et les forces me trahissent au mo- 
ment où j'en aurais le plus besoin. Je viens d'avoir 
des crises répétées plus violentes et plus longues que 
jamais. J'ai été deux jours au lit ; pour moi et avec 
les affaires que j'ai en main, tu dois penser si j'étais 
souffrant ! Aujourd'hui, je suis un peu mieux, mais 
faible et brisé. Les narcotiques ont un peu calmé 
les douleurs et forcé le repos, mais tout cela n'est 
qu'un palliatif. 11 arrivera ce que Dieu voudra. 

Adieu, frère, le temps me presse ; je profite d'une 
dernière occasion pour le Bosphore. Donne de mes 
nouvelles à Malromé. 



— 479 — 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD, 

A bord de la Ville-de-Parîs, dix lieues ouest du cap Tarkan, 
le 10 septembre 1854. 

Ma femme bien-aimée, tu vas juger par la date 
de ma lettre qu'il faut que j'aie été bien souffrant 
pour t'avoir laissée plusieurs jours sans nouvelles* 
C'est que depuis le 6, je n'ai pas quitté mon lit de dou- 
leur, c'est que mes souffrances sont devenues plus fré- 
quentes et plus vives, et qu'il s'y est mêlé une espèce 
de fièvre froide d'un mauvais caractère. C'est un sou- 
venir de Varna. Aujourd'hui je me suis levé pour 
entendre la messe et ensuite je suis resté au soleil 
sur ma galerie, bien enveloppé, et j'ai recueilli toutes 
mes forces pour préparer quelques lignes que te por- 
tera le premier vapeur que je pourrai envoyer vers 
le 13. Tu t'attends à des volumes, pauvre amie, tu 
auras de courtes et tristes pages qui t'affligeront, mais 
tu auras du courage jusqu'au bout, comme ton mari. 
La traversée n'a cependant pas été fatigante, la mer 
jamais trop mauvaise. Cette grosse Ville-de-Paris 
est un monde qu'on ne remue pas facilement. 

Cherche ta carte, chère Louise, vois le cap Tarkan 
au nord d'Eupatoria; je suis en face de ce cap, à dix 
lieues au large et en calme. Toute la flotte anglaise 
et le convoi sont mouillés plus au nord que moi, et 
je manœuvre pour les joindre et attendre là les quatre 



— 480 — 
vaisseaux à vapeur que j'ai envoyés reconnaître la 
plage et les positions russes. Je n'ai pas pu, à mon 
cuisant regret, aller voir moi-même. J'étais sur mon 
lit au paroxysme de la fièvre. La reconnaissance sera 
faite demain il, et alors j'arrêterai le point de dé- 
barquement, la baie de Kalamita ou Théodosie, 
dans la baie de Kaffa, au sud de la Crimée. Demain 
je saurai te dire cela et t'indiquer à peu près le jour 
où je prendrai terre en Grimée, soit par une pointe 
vigoureuse sur Sébastopol , si elle est possible, soit 
par une campagne en règle débutant par l'Est de la 
presqu'île, en m'emparant de Kaffa, de Kertch et 
d'Arabat. L'occupation de ces points peut me donner 
une bonne base d'opérations. Regarde la carte avec 
attention, et tu comprendras avec plus de facilité 
mon projet. Là, je me fortifierai, j'attendrai mes 
renforts et mes vivres, je soulèverai le pays autour de 
moi et je profiterai de toutes les occasions pour join- 
dre les Russes, les battre et m' avancer sur Simféro- 
pol et Ratchi-Seraï. C'est plus long, mais plus sûr 
pour les flottes, qui ont toujours un abri assuré dans 
la baie de Kaffa. Te voilà aussi avancée que moi, prie 
Dieu qu'il me donne de la santé et de la force. Mais 
si cela continue ainsi , je serai obligé de quitter la 
partie, et aussitôt que j'aurai établi l'armée en Cri- 
mée, je demanderai à l'Empereur un remplaçant. 

En commençant cette lettre, chère amie, je ne 
croyais pas avoir la force d'aller si loin. Adieu, je ne 
te dis pas toutes mes tendresses, toutes mes pensées 
pour éviter de m'attendrir, ce qui me fait mal, mais 



— 481 — 
tu les devineras. Mets-en beaucoup, tu n'en mettras 
jamais assez. 



A LA MÊME. 



Ville-de-Paris, même position maritime, plus au nord 
du cap Tarkan, le 11 septembre 185/i. 

Ma lettre sera moins longue que celle d'hier, 
chère Louise, mais aussi moins triste. Je crois que 
je suis hors d'affaire. Le quatrième accès de fièvre a 
manqué. Hier pas de crise, cette nuit pas de sommeil, 
mais pas de crise, l'agitation du quinine, j'en suis 
gorgé. J'ai pris plus de soixante grains en trois jours. 
C'est ce qui m'a sauvé ; mais j'ai la tête comme un 
boisseau. Cela passera, et il le faut, car le temps mar- 
che. La commission que j'avais envoyée pour faire 
la reconnaissance vient de revenir. Tout ce qu'elle 
rapporte est fort rassurant. Les Russes nous atten- 
dent à la Katcha et à l'Aima, mais ils n'ont pas fait 
de préparatifs de défense exorbitants, ils ont des 
camps, des troupes sur ces deux points, mais rien 
de bien formidable. 

Je crois bien , chère amie , que le débarquement 
pourra avoir lieu le 13 ou le 14. Tu sais que le 13 
est mon jour favori, ce chiffre m'a toujours porté 
bonheur. Il me faudra deux jours au moins pour 
avoir tout débarqué. Le 17 ou le 18, j'aurai une 

If. 31 



' — 482 — 
belle bataille à l'Aima, et peut-être une seconde à la 
Katcha, et je compte être sous Sébastopol le 25. Tout 
sera fini le 15 octobre, avec la protection de Dieu. 
Chère amie, j'en sortirai, je l'espère, avec les hon- 
neurs de la guerre, et quand je le pourrai honorable- 
ment, je me sauverai dans le repos et dans le bonheur 
auprès de toi. Oh ! j'en ai bien besoin. 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

A bord de la Fille-de-Paris, dix lieues nord du cap Tarkan, 
le 11 septembre 1854. 

Si j'avais pu t' écrire avant-hier, frère, c'aurait 
été pour te dire un triste adieu. Depuis le 6, je n'ai 
pas quitté le lit, et un lit de douleurs. J'avais rem- 
porté de Varna le germe d'une fièvre pernicieuse de 
la pire espèce ; elle a éclaté ici. 

J'ai subi les trois accès critiques, le quatrième a 
manqué. Il a bien fait, je n'aurais pas pu le sup- 
porter. Je crois que je suis hors d'affaire. Mais quel 
assaut! quelle lutte! quelle faiblesse elle me laisse! 
quel désordre dans le principe de la vie ! 

Ajoutons à tout cela mes préoccupations, mes 
soucis... la pensée de laisser sans direction, sans 

chef, une armée à la veille d'un débarquement 

et moi, mourir de la fièvre devant l'ennemi.... Par 
la grâce divine, j'ai surmonté tout cela, remercions 



— 483 — 
Dieu, frère. Je rassemble mes forces pour t' écrire à 
main posée. N'attends donc pas de longs détails, je 
te dirai seulement les faits principaux ; quand tu 
liras cette lettre, tous ces faits seront accomplis et 
déjà vieux. Ce matin, la commission que j'avais en- 
voyée pour reconnaître la position des Russes et un 
point de débarquement, est revenue. Les Russes oc- 
cupent la Katcha et l'Aima, ils y ont des camps, 
des troupes dont il est difficile d'évaluer le nombre, 
mais qui n'est pas considérable; ils n'ont pas fait 
de travaux de défense extraordinaires. Mon opinion 
n'a pas changé et je suis toujours pour un débarque- 
ment de vive force à la Katcha. C'est du temps et de 
la marche d'épargnés. Les Anglais ne l'ont pas jugé 
possible. J'ai cédé, on débarquera à Old-Fort, et 
j'espère que ce sera le 13 ou le 14. 

Le 12 septembre. 

La fatigue m'a empêché de continuer ma lettre 
hier, cher frère, et je la reprends aujourd'hui ; nous 
marchons au but. Les flottes et les convois sont 
réunis autour de nous dans un espace de plus de 
sept lieues. C'est imposant au-dessus de toute idée. 
Deux cent quatre-vingts voiles allant porter la des- 
truction en Crimée. Il faudra se raccorder pour 
arriver et débarquer avec ordre. Je ne pense pas que 
le débarquement puisse se faire avant le 14 de grand 
matin, c'est toujours le calcul que je t'ai fait. 

Donne de mes nouvelles à notre frère. Je n'aurai 
ni le temps, ni la force de lui écrire. J'ai écrit à ma 



- 481 - 

fille. Vois-la, rassure-la en lui annonçant mon pro- 
chain retour. Je lui ramènerai son mari. 

Adieu, cher frère, je t'embrasse avec d'autant 
plus de plaisir que j'ai bien cru que je ne t'embras- 
serais plus. 

Le docteur Gabrol a été parfait. Ses soins m'ont 
sauvé. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

A 5 lieues du cap Tarkan, le 12 septembre 185/i. 

Rien de bien nouveau aujourd'hui, chère Louise ; 
excepté pour moi qui travaille, qui prends mes dis- 
positions, la vie de bord est bien uniforme et bien 
monotone. Enfin, tout le convoi est réuni autour de 
nous, sur un espace de plus de sept lieues. Nous ne 
sommes plus qu'à vingt lieues du point de débarque- 
ment. Regarde sur ta carte, nous allons entrer dans 
la baie de Kalamita, et si nous ne débarquons pas 
demain, ce sera pour après demain matin de bonne 
heure. 

J'ai passé une nuit agitée et sans sommeil, et avec 
quelques douleurs ; mais les grandes crises ne sont 
pas revenues et la fièvre a cédé au quinine. Les forces 
reparaissent lentement; cela me préoccupe. J'es- 
père que la réaction se fera par la force des choses 
devant l'ennemi, et nous y serons dans trois jours. 



— 485 — 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Baie de Kalamita, deux lieues d'Eupatoria, 
le 13 septembre 1854. 

Cher frère, encore un mot à la hâte. Un coup de 
vent du nord nous a un peu désunis cette nuit et 
rend un point de ralliement nécessaire. Nous allons 
mouiller devant Eupatoria, où notre drapeau flottera 
ce soir. Demain 14, nous débarquons à Old-Fort, 
entre quatre et six heures du matin. Ma santé se 
soutient au milieu des crises qui me torturent sou- 
vent. Mes forces reviennent enfin. Le temps est beau. 

Les Russes doivent faire de singulières réflexions 
en voyant notre flotte. Je les occupe partout par de 
fausses attaques, à Aima et Katcha. 

Adieu, je t'embrasse. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Old-Foit (Crimée), G heures du matin, le 14 septembre 1854. 

Chère bien-aimée, nous débarquons par le plus 
beau temps du monde et je ne vois pas encore ap- 
parence de Russes. Tout se passe parfaitement, je ne 



— 486 — 
demande à Dieu que des forces pour aller jusqu'au 
bout. Eupatoria s'est rendue hier soir sans résis- 
tance. Donne de mes nouvelles en France. 



A LA MÊME. 



Old-Fort (Crimée), le 16 septembre 1854. 

Ma femme bien-aimée, j'ai reçu hier soir en ren- 
trant de passer la revue de l'armée, ta bonne petite 
lettre du 12. Tu avais mauvais temps dans le Bos- 
phore et tu souffrais pour moi. Ne te crée pas de 
soucis imaginaires, c'est bien assez de ceux qui sont 
réels. 

Nous avions alors en mer un temps très-passable 
et aujourd'hui le ciel est pur, le soleil luit, la mer 
seule est un peu forte, ce qui rend le débarquement 
difficile et me désole, car cela m'arrête ici, tandis 
que je brûle d'être en face des Russes. 

Toute l'armée est débarquée ; mais j'attends en- 
core le matériel, les chevaux et mulets pour les 
transports et les ambulances, sans lesquels je ne 
puis avancer. 

J'espère partir demain et coucher sur l'Aima après 
avoir chassé les Russes. Je marcherai rapidement 
sur la Katcha et le Belbcck, j'y serai vers le 20. Tu 
dois comprendre que je suis absorbé par les détails 



— 687 — 
et les affaires. Jusqu'à présent tout va bien. De 
mémoire d'homme on n'a pas vu un plus beau 
spectacle que ce débarquement aux cris de Vive 
l'Empereur ! Le 14 au soir, toute l'armée était en 
position. J'ai débarqué vers une heure et j'ai par- 
couru toute la ligne à cheval aux cris de : Vive 
l'Empereur! Vive le Maréchal! Les troupes sont 
superbes, pleines d'ardeur, nous battrons les Russes. 
Adieu, je t'écrirai dans deux jours, je t'envoie 
avec un baiser une petite fleur russe cueillie sous 
ma tente. 



A M. LEROY DE SAIIST-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Old-Fort (Crimée), le 16 septembre 1854. 

Cher frère, le 14 septembre 1812 la grande ar- 
mée entrait à Moscou : le 14 septembre 1854 l'ar- 
mée française débarquait en Grimée et foulait le sol 
de la Russie. Les Russes ne sont pas venus s'oppo- 
ser à notre débarquement, qui s'est opéré avec une 
rapidité et un ordre admirables. 

A cinq heures du soir, j'avais trois divisions et 
quarante pièces de canon en ligne, et occupant leur 
position. 

Le lendemain 15, la mer a rendu le débarque- 
ment plus difficile, cependant j'avais à terre ma qua- 



— 488 — 
trième division, la division turque et toute mon ar- 
tillerie. Aujourd'hui, on débarque encore chevaux, 
mulets, matériel d'ambulance, etc. J'espère que ce 
soir tout sera terminé et que je pourrai partir demain 
si les Anglais sont en mesure comme moi. 

Les Tartares nous reçoivent bien. Eupatoria est 
déjà soulevée et en armes. Les Grecs ont été dé- 
sarmés. 

Je n'ai encore vu que quelques vedettes russes et 
j'ai fait enlever quelques postes ennemis apparte- 
nant au 41 e . J'ai obtenu de mes prisonniers des ren- 
seignements utiles. Il n'y a pas en Grimée plus de 
soixante mille hommes, un peu répartis partout et 
occupés à se concentrer. 

Jamais, frère, tu ne t'imaginerais un spectacle 
plus grandiose que le débarquement opéré aux cris 
de Vive l'Empereur! Il n'y manquait que des Russes. 
La diversion que j'ai fait faire à la Katcha a démon- 
tré à tout le monde que j'avais raison et que c'était là 
qu'il fallait débarquer. Dix mille Russes n'auraient 
pas empêché cinquante mille Français et Anglais de 
débarquer. Aux premiers obus lancés sur leur camp, 
les Russes ont filé, et si la quatrième division en avait 
eu l'ordre, elle aurait pu débarquer seule. Je ne fais 
pas trop sentir aux Anglais que j'avais raison. Vois- 
tu, frère, j'ai un flair militaire qui ne me trompe 
pas, et les Anglais n'ont pas fait la guerre depuis 
1815. Je vais presser les opérations le plus vite pos- 
sible. Je me défie de mes forces. Ma santé se débat 
au milieu des crises et des souffrances. Le li, j'ai 



— Û89 — 

passé six heures à cheval, et j'ai visité toute la ligne. . . 
Hier, j'ai passé l'armée en revue aux cris de Vive 
l'Empereur ! Les troupes sont superbes, en bonne 
santé, pleines d'ardeur et d'entrain. Il y a plus de 
quinze jours que je n'ai reçu des nouvelles de France. 
Je ne sais où sont mes courriers. Tu comprends 
combien je désire tes lettres. Donne de mes nou- 
velles à ma fille et à mon frère. Je suis si occupé et 
si fatigué que je ne puis écrire longuement. Je tiens 
un journal de l'expédition qui sera curieux. 

Adieu, cher frère, quel plaisir j'aurai à t'embras- 
ser dans deux mois et à vivre un peu de la vie si 
bonne de la famille. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Old-Fort (Crimée), le 17 septembre 185/». 

Ma femme bien-aimée, les Anglais ne sont pas 
prêts et me font perdre un temps précieux. Je leur 
ai prêté des chalands, ce matin, pour hâter le dé- 
barquement de leurs chevaux, et j'espère pouvoir 
démarer enfin demain à onze heures du matin. 

J'irai coucher sur le Bulganak pour être tout frais 
le 19 et forcer le passage dans la journée. Si je le 
puis, je pousserai les Russes jusque de l'autre côté 
de la Katcha. Je te promets que je ne leur laisserai 



— 490 — 

pas le temps de s'amuser. Le temps est beau et nous 
sommes favorisés. Que Dieu nous protège encore 
quelques jours et tout ira bien. J'ai entendu, ce 
matin, la messe sous ma grande tente, et j'ai prié 
pour toi. J'ai eu quatre abbés à déjeuner. 

Il y a un grand revirement dans l'armée, et le 
Prince est à la tête; il dit hautement que je suis un 
homme, et que sans moi nous ne serions pas en Gri- 
mée. Ma santé est moins mauvaise aujourd'hui. J'ai 
eu une crise favorable cette nuit, une sueur abon- 
dante qui m'a soulagé. Comme je dois supporter 
toutes les douleurs, j'ai deux clous au-dessus du sein 
gauche qui me font un mal affreux. Gabrol dit que 
c'est de la santé, je l'étranglerais. 

Rien n'est changé jusqu'à présent à mes prévi- 
sions. Le prince Menschikolf a beau faire, je serai 
du 20 au 22 sous Sébastopol. Peut-être irai-jc les 
attaquer par le sud et laisserai-je leurs grands pré- 
paratifs du nord inutiles. Tout cela dépendra de ce 
que je verrai en arrivant au Belbeck. 

Plus le temps marche, chère bien-aimée, et plus 
il me rapproche de toi. C'est ce qui double mon cou- 
rage. Je ne pense qu'au moment où nous serons chez 
nous bien tranquilles. Au printemps, nous irons voya- 
ger en Italie et nous reviendrons par la Suisse et 
l'Allemagne. Nous voyagerons simplement avec deux 
domestiques et en bons bourgeois. Ne faisons pas 
trop de châteaux en Espagne, cela porte malheur. 



— m — 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Old-Fort (Crimée), le 17 septembre 1854. 

Cher frère, demain 18, je compte me mettre en 
mouvement vers onze heures du matin. Je ferai ma 
première marche courte... j'irai coucher sur le Bul- 
ganak. Le lendemain 19 je serai frais et dispos, 
j'aurai reconnu les positions russes, et je serai en 
mesure de forcer le passage de l'Aima et même de 
pousser l'ennemi jusqu'à la Katcha, si j'en ai le temps. 

Aujourd'hui j'ai envoyé un vapeur à l'Aima et à la 
Katcha pour reconnaître encore les camps ennemis 
et savoir s'ils n'ont pas pris de nouvelles dispositions. 
Je saurai cela ce soir. Dans tous les cas, l'armée est 
superbe et pleine d'ardeur. Nous battrons les Russes. 

Tu vois, frère, que notre situation est aussi sa- 
tisfaisante que possible. L'armée ne demande qu'à 
en venir aux mains et nous nous montrerons dignes 
de nos pères. Les Anglais iront très-bien, ils sont 
dans les meilleures dispositions. D'aujourd'hui en 
huit, j'espère bien que l'on dira, au bruit du canon, 
une messe solennelle d'actions de grâce sous les 
murs de Sébastopol. Ce matin, on a dit une basse 
messe sous ma grande tente. 

Ma santé est meilleure aujourd'hui ; j'ai eu cette 
nuit une crise favorable, une sueur abondante et je 
souffre moins. Je vais montera cheval pour aller voir 



— 492 — 

la 4 e division et les Turcs, qui sont aussi pleins 
d'élan. Je n'ai pu les voir hier, je souffrais trop. 

.... La Maréchale est à Thérapia un peu tourmen- 
tée, mais raisonnable. Je lui écris le plus que je puis. 
J'attends ce soir les courriers de France qui sont en 
retard pour l'armée. Adieu, cher frère, j'espère rece- 
voir des volumes de toi. Il y a longtemps que je suis 
privé de tes lettres. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Crimée, le 18 septembre 1854. 

Je viens d'écrire à lord Raglan que je ne pouvais 
plus attendre plus longtemps et que je lançais mon 
ordre de départ pour demain matin à sept heures, et 
rien ne m'arrêtera plus. 

J'ai reçu hier soir ta petite lettre du 14, et ce 
matin ton paquet de quatre lettres du 2 au 11. Pauvre 
amie, que d'inquiétudes, de soucis et de larmes! et tu 
avais raison, car j'étais bien malade. Enfin, tout est 
passé, je suis en Crimée, j'ai les renseignements les 
meilleurs. J'ai passé une nuit agitée et pleine de 
sueurs. Je suis fatigué, mais je puis aller. Demain 
cela ira tout seul, le canon parlera. Avant quatre 
jours, je serai sous Sébastopol, après avoir bien battu 
les Russes. 



— 493 — 

Tu verras le commandant de la Tisiphone, qui a 
déjeuné ce matin avec moi, et qui veut bien te rendre 
compte de notre situation générale. 



A LA MÊME. 



Champ de bataille d'Alma, le 21 septembre 1854. 

Victoire, victoire, ma Louise bien-aimée ; hier 
20 septembre, j'ai battu complètement les Russes, 
j'ai enlevé des positions formidables défendues par 
plus de quarante mille hommes qui se sont bien bat- 
tus; mais rien ne peut résister à l'élan français et à 
l'ordre, à la solidité anglaises. A onze heures j'ai 
attaqué, à quatre heures et demie les Russes étaient 
en pleine déroute, et si j'avais eu de la cavalerie, je 
leur prenais plus de dix mille hommes. Malheureu- 
sement je n'en ai pas. 

L'effet moral est immense. Le champ de bataille 
sur lequel je bivouaque, sur l'emplacement même 
qu'occupait le prince Menschikoff hier, est jonché 
de cadavres russes. J'ai douze cents hommes hors de 
combat, les Anglais quinze cents. Les Russes doi- 
vent en avoir de quatre à cinq mille. Mes ambulances 
sont pleines de leurs blessés, que j'envoie à Gonstan- 
tinople avec les miens. Ils ont laissé plus de deux 
mille fusils et sacs sur le champ de bataille. C'est 



- 494 - 

une magnifique journée, et la bataille d'Alma figu- 
rera honorablement à côté de ses sœurs de l'Empire. 
Les zouaves sont les premiers soldats du monde. 

Toute victoire se paye. Ganrobert est blessé d'un 
éclat d'obus, mais légèrement. Le coup a frappé à 
la poitrine et à la main. Le général Thomas a une 
balle dans le bas-ventre; il rentre en France. Le 
commandant Troyon a été tué. Pauvre Charlotte! 
J'écrirai à M ,ne de Soubeyran. J'ai trois officiers 
tués, cinquante-quatre blessés, deux cent cinquante- 
trois sous-officiers et soldats tués et mille trente-trois 
blessés. 

Les Anglais sont tombés sur des redoutes très- 
fortes et sont plus maltraités que moi. De plus, j'ai 
perdu moins de monde, parce que j'ai été plus vite. 
Mes soldats courent, les leurs marchent. Aujourd'hui, 
je reste ici pour l'évacuation de mes blessés, l'enter- 
rement de mes morts et le renouvellement de mes 
munitions. Demain 22, à sept heures du matin, je 
marche sur la Katcha. Si je trouve les Russes, je les 
bats encore et je reste le 23 à la Katcha. Le 24 , je 
serai au Belbeck. 

Je suis content de mon état-major. Gramonta reçu 
un éclat d'obus dans son manteau. Maurice ' s'est 
montré très-brave; Eynard s'est bien conduit 2 ; je 
leur ai fait entendre à tous des boulets et des balles. 
Raoul ? est très-brave ; mon fanion a été traversé 

1 M. de Puységur. 

2 M. de Clermont-Tonnerre. 

3 M. de Lost anges. 



— 495 — 

d'une balle et le cheval de Raoul touché, c'est sa 
croix. J'écris deux lignes à Mathilde '. Ecris-lui. 

Le Prince a été très-bien et je l'écris à son père, 
qui, en m' adressant une bonne lettre, te présente 
ses hommages. 

Le mouvement tournant que j'avais ordonné et 
qui a décidé de la victoire a été parfaitement exécuté 
par le général Bosquet. L'oreille de son cheval a été 
emportée par un éclat d'obus. 

L'enthousiasme des troupes est admirable. Vive 
l'Empereur! vive le Maréchal ! voilà leur cri toute 
la journée. Toute l'armée m'aime et a grande con- 
fiance en moi. 

Ma santé se soutient , je suis resté hier douze 
heures à cheval, et toujours sur Nador, qui a été ma- 
gnifique, galopant au milieu des boulets, le soir 
comme le matin. J'ai pris la voiture du prince Mens- 
chikofT avec toute sa correspondance. Tout ce qu'il 
y a de forces disponibles en Grimée était devant moi 
hier. Cela ne m'empêchera pas de prendre Sébas- 
topol. 

Adieu, ma Louise, Dieu nous protège. Sois calme 
et tranquille. Voilà une belle page à enregistrer dans 
nos états de service. 

1 Madame la marquise de Rougé. 



— 496 — 



A M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

Champ de bataille d'Alma, le 21 septembre 1854. 

Cher frère, les Russes m'ont opposé, hier, toutes 
leurs forces disponibles en Crimée, plus de quarante 
mille hommes, une cavalerie nombreuse , une puis- 
sante artillerie ; ils occupaient des positions formi- 
dables, bien défendues. Tout a été enlevé. Si j'avais 
eu de la cavalerie , j'obtenais d'immenses résultats. 
C'est égal, c'est une belle journée pour nos fastes mi- 
litaires. Les Français se sont montrés ce qu'ils sont, 
les plus brillants soldats du monde. Toutes les bat- 
teries ont été enlevées à la baïonnette et aux cris de 
Vive l'Empereur! 

Tu comprends l'effet moral de cette première af- 
faire ; maintenant, mes soldats ne doutent plus de 
rien, et cependant les Russes ont bien tenu hier; il 
a fallu revenir à trois fois pour enlever des positions ; 
ce sont de bons soldats.... Mais les Anglais et les 
Français... quelles troupes! quelle solidité chez les 
uns, quelle ardeur, quel élan chez les autres !! Je n'ai 
jamais vu de plus beau panorama que cette bataille. 

Arrivé sur les hauteurs pour mieux juger des mou- 
vements de l'ennemi, j'ai pu voir les positions enle- 
vées par mes zouaves, et l'armée anglaise faisant un 
passage de lignes sous le feu de l'artillerie russe pour 
aller enlever ses batteries. C'était sublime... 



— 497 — 

J'ai été content de mon état-major. Maurice est 
très-brave. 

Canrobert est blessé, mais légèrement, brillant 
officier général! 

Donne de mes nouvelles à notre frère. J'ai écrit 
à ma fille. 

Et ma santé... incroyable ! Je suis resté hier douze 
heures à cheval. Et plus d'appétit, plus de sommeil, 
maigreur effrayante... A la grâce de Dieu! 

Adieu, frère, je suis un peu fatigué, mais je t'aime 
bien et j'ai le cœur content. Embrasse les tiens. 

Je t'envoie copie de mon ordre du jour à mes 
soldats. 



A MADAME LA MARECHALE DE SATÏNT-ARNAUD. 

Champ de bataille d'Alma, le 22 septembre 1854. 

Ma santé n'est pas plus mauvaise, c'est toujours 
la même chose. Pas d'appétit, pas de forces, peu de 
sommeil. Mes clous me font souffrir. Les crises pa- 
raissent vouloir diminuer, voilà trois nuits que je n'en 
ai presque pas. 

Canrobert va bien, mais sa contusion est forte; il 
l'a échappé belle. 

Quelle belle victoire, ma Louise ! Tout le inonde 
est heureux et fier et brûle de rencontrer encore les 

il 32 



— 498 — 
Russes. A présent, je conduirais l'armée au bout du 
monde. Mais ma carrière est remplie, et après Sé- 
bastopol, je ne veux plus songer qu'à me soigner. 

Comme toute la famille sera heureuse à Paris. 
Écris à ton père et à ton oncle de Mercy. Je le ferai 
aussitôt que j'aurai le temps, mais je suis si occupé. 
Que de choses roulent sur ma pauvre tête, qui y suf- 
fit à peine ! 

Nous avons un temps de juin en France. Le ciel 
est avec nous, mais les Anglais me retardent toujours. ' 
Adieu, chère amie, je t'écrirai de Sébastopol. 



A M. LLllOY DE SAINT-ARISAUD, CONSEILLER D'ÉTAT. 

Champ de bataille d'Alma, le 22 septembre 185/j. 

Cher bon frère, les Anglais ne sont pas encore 
prêts, et je suis retenu ici comme à Baltchick, comme 
à Old-Fort. Il est vrai de dire qu'ils ont plus de bles- 
sés que moi et qu'ils sont plus loin de la mer. Enfin, 
demain soir je coucherai à la Katcha. 

Les renseignements m' arrivent par les déserteurs 
et les prisonniers. Les Russes ont perdu plus de six 
mille hommes. Ils sont partis en déroute et tellement 
démoralisés qu'ils ont été tout droit s'enfermer à Sé- 
bastopol. Je ne trouverai personne à la Katcha, et 



— 499 — 

tout au plus des batteries au Belbeck. Je viens de re- 
cevoir le courrier de France qui m'a apporté ta lettre 
du 1 er septembre. Ma fille était chez toi. 

Ta politique est vieille et les faits se sont chargés 
d'y répondre, Je suis loin de penser que la victoire 
lève toutes les difficultés et délivre de tous les em- 
barras... nous en aurons toujours. Mais ce que je 
pense, c'est que ce que j'ai fait était la seule chose à 
faire... eussé-je dû ne pas réussir! Je ne raisonne 
donc pas après le succès. 

Aujourd'hui, tout le monde est de mon avis dans 
les armées et dans les flottes. Le revirement a été 
prompt, il commençait le l/i, il a éclaté le 20 au 
soir avec acclamations, et aujourd'hui je suis un grand 
homme. "Voilà le monde. 

Adieu, frère, restons toujours ce que nous 
sommes, et aimons-nous, voilà le bonheur. Écris à 
notre frère, dis-lui de remercier M. Denjoy et le con- 
seil général en mon nom. Je n'ai pas le temps de 
leur écrire. 



A MADAME LA MARECHALE DE SAINT-ARNAUD. 

Au bivouac sur la Katcha, le 24 septembre 1854. 

Ma chère bien aimée, je viens de recevoir ton 
gentil paquet de lettres du 16 au 19. Tu savais le 



— 500 — 
débarquement, mais tu ignorais encore la victoire 
du 20 à Aima. Cette victoire grandit tous les jours, 
par ce que nous apprenons par les déserteurs russes 
des résultats de la bataille et de la démoralisation 
de l'armée ennemie, qui est rentrée à Sébastopol en 
déroute, sans s'arrêter nulle part, ni à la Katcha, 
aussi facile à défendre que l'Aima, ni au Belbeck, dont 
ils ont fait sauter les ponts. Ils se sont retirés der- 
rière leurs remparts et élèvent des batteries partout. 
Le général russe Karatief, surnommé le brave, aide 
de camp de l'Empereur, a eu la jambe emportée par 
un boulet. Les Russes ont commis un acte désespéré 
qui prouve à quel point ils sont frappés et terrifiés. 
Ils ont fermé l'entrée du port de Sébastopol en y 
coulant trois de leurs gros vaisseaux et deux de leurs 
frégates. C'est un commencement de Moscou. Cela 
me gène beaucoup, parce que cela me forcera peut- 
être à changer mes plans d'attaque, et à me porter 
vers le sud du côté de Balaclava. 

Je ne sais pas si je partirai d'ici aujourd'hui. 11 
faut que je me concerte avec lord Raglan sur tous 
ces nouveaux incidents, et que nous décidions si 
nous attaquerons au nord ou au sud. 

Nous avons encore eu quelques cas de choléra 
dans les deux armées. Du reste, la santé est bonne 
et l'esprit excellent. Les hommes sont pleins d'élan. 
Canrobert va bien. 

Ma santé... je n'ose pas t'en parler, ma femme 
chérie, je me soutiens par miracle, je souffre tou- 
jours, je ne mange pas, je ne dors pas, je digère 



— 501 — 

mal, j'ai de plus un gros rhume, un fort mal de gorge 
qui m'empêche d'avaler ma salive, et deux clous sur 
la poitrine qui me supplicient. Voilà mon état ; im- 
possible d'avoir des forces avec tout cela, et elles me 
manquent. Cependant , aujourd'hui je vais moins 
mal, je souffre moins, j'ai un peu dormi, un peu 
mangé ce matin. 

Au bivouac sur le Belbeck, 6 heures du soir. 

J'arrive au bivouac. Cette vallée du Belbeck est 
un paradis, il y a des choux et des fruits pour une 
armée. On a envahi la maison du prince Bibikoff, 
tu auras un petit guéridon qui appartenait à la prin- 
cesse, souvenir de la guerre de Crimée. 

Demain, je pars de bonne heure et nous marchons 
sur Balaclava. Je coucherai sur la Tchernaia. 

Les Russes sont toujours épouvantés, ils ne tien- 
dront plus que derrière leurs murailles. J'ai un peu 
souffert ce soir. 



A M. LEROY DE S Al M- ARNAUD, CONSEILLER D ETAT. 

Au bivouac de Belbeck (Crimée), le 2^ septembre 1854. 

Cher frère, les Russes sont frappés de terreur, 
ils ont fui jusque dans Sébastopol et ne tiendront 



— 502 — 

plus que derrière leurs remparts. Ils auraient pu 
me tuer beaucoup de monde au passage de la Katcha 
et surtout du Belbeck. Je n'ai trouvé personne sur 
mon chemin que des morts, des blessés et des débris 
de leur armée en fuite. 

Ils avaient élevé de fortes batteries en face des 
passages du Belbeck, je me suis jeté à gauche et j'ai 
passé à six kilomètres au-dessus d'eux. J'ai tourné 
toutes leurs positions. 

Nous bivouaquons dans un pays superbe/ Les 
armées ont trouvé des choux et des fruits en abon- 
dance. Demain, je me dirige par la route de Bala- 
clava. J'irai coucher sur la Tchernaia, et le 26 je 
serai au sud de Sébastopol, maître de Balaclava et 
ayant tourné toutes les fortes batteries et redoutes 
de l'ennemi au nord. C'est une belle manœuvre. 

Nous voyons Sébastopol, et de la ville on peut voir 
les feux de nos bivouacs qui tiennent près de trois 
lieues. 

Adieu, je t'écris à la hâte ; ma santé ! ma santé ! 
elle est toujours la même. Je t'embrasse, bon frère \ 



1 Ici se termine la correspondance du Maréchal avec sa famille. Dans 
la nuit du 25 au 26, une attaque de choléra vint épuiser ce qui lui 
restait de forces. Le 26, il résigna son commandement et adressa ses 
adieux à l'Armée. 

La lettre qui suit a été écrite la veille de la mort du Maréchal, par 
son gendre, M. de Puységur. 



— 503 



LE MARQUIS DE PUYSEGUR 



\ M. LEROY DE SAINT-ARNAUD, CONSEILLER D ETAT 



lialaclava, le 28 septembre 1854. 

M on cher oncle, après une lutte acharnée, le mal a 
été le plus fort. Nous ramenons mon pauvre père à 
Therapia. 11 va rentrer en France, aj»rès avoir remis 
son commandement au général Canrobert. Le 6 sep- 
tembre c'était une fièvre pernicieuse, le 2/i c'était 
une attaque de choh ra. C'était trop. 

Mon père lutte avec son énergie habituelle. Du 
reste, il est sauvé et sera en France probablement 
vers le 20 octobre. Il vous charge de donner de ses 
nouvelles à M. Fould, et de le prier de dire à l'Em- 
pereur que son plus grand regret est de ne pas pou- 
voir le servir aussi longtemps qu'il l'aurait voulu, 
mais les forces de l'homme ont des bornes. 

Au surplus, les Russes sont dans une panique telle- 
ment incroyable que depuis Aima on n'en a pas vu, 
excepté quelques petits détachements errants qui se 
sont fait prendre avec les bagages du prince Mens- 
chikoff. Les armées alliées sont maîtresses de Bala- 
clava et du monastère. C'est un point assuré pour le 
débarquement de tout ce qui leur est nécessaire et 



— 504 — 
vous pouvez compter que dans quinze jours le dra- 
peau de la France flottera sur Sébastopol. 

Donnez des nouvelles de mon père à la famille. 



On lit sur la seconde page : 

Tout ce qui précède, mon cher oncle, m'a été 
dicté par mon beau -père, et j'ai transcrit fidèle- 
ment. Mais après avoir fait mon office de secrétaire, 
il me reste à faire mon devoir de gendre et à vous 
dire la vérité vraie. 

Mon beau-père est fort mal. Les symptômes de 
choléra on disparu complètement, c'est vrai; mais 
il reste une faiblesse excessive qui nous donne les 
plus grandes inquiétudes. Cabrol est comme nous 
fort inquiet, mais il ne désespère pas. Depuis hier, le 
Maréchal va mieux évidemment, la figure est meil- 
leure et les vomissements ne se renouvellent pas, 
mais il est toujours bien faible et son estomac reçoit 
avec bien de la peine quelques gouttes de bouillon. 
Nous ne perdons pas encore l'espoir de vous le ra- 
mener à Paris. Nous nous embarquons demain à 
bord du Berthollet qui, en trente heures, nous mènera 
à Thérapia, où nous comptons faire reposer notre 
cher malade pendant six ou sept jours, avant de 
l'embarquer pour France. Je vous tiendrai, d'ail- 
leurs, au courant de l'état de sa santé par toutes les 
occasions qui se présenteront. 

Qu'il est triste d'être ainsi contraint d'abandonner 



— 505 — 

son commandement au moment de toucher le but et 
de couronner une expédition qu'il avait conçue, mé- 
ditée, préparée et mise à exécution ! Heureusement 
ses efforts n'auront pas été stériles. L'armée est 
campée à deux kilomètres de Sébastopol, dont la 
garnison est frappée de terreur. 

Je n'écris pas à Louise', j'ai peur de trop l'in- 
quiéter. Soyez assez bon, mon cher oncle, pour lui 
donner vous-même des nouvelles de son père, de 
manière à ne pas trop la frappej*. Pauvre femme, 
que d'épreuves le ciel lui envoie ! 

Veuillez aussi prévenir mon oncle de Forcade. Je 
viens de lire à mon beau-père une lettre de lui et de 
ma tante Adèle. Elles lui ont fait du bien ainsi que les 
deux vôtres que je lui ai lues également. 

1 Madame la marquise de Puységur. 



FIN DU SECOND ET DERME H VOLUME. 



APPENDICE 



AU SECOND VOLUME. 



Cet appendice contient les principaux passages extraits du rap- 
port du général Randon, Ministre de la Guerre, sur l'expédition 
de Kabylie; le résumé des actes politiques et administratifs qui 
ont marqué le ministère du Maréchal de Saint- Arnaud, enfin les 
divers documents relatifs à la guerre d'Orient et à la mort du 
Maréchal. 

Plusieurs des documents qu'on a réunis dans cet appendice ont 
frappé à diverses époques l'attention publique. On peut citer 
notamment les discours prononcés par le Maréchal sur la propo- 
sition des questeurs et à la cérémonie d'inauguration de la statue 
du Maréchal Ney ; les rapports sur la bataille de l'Aima; les der- 
nières lettres au Ministre de la Guerre et les adieux à l'Armée. 



RAPPORT DU GENERAL RANDON , MINISTRE DE LA 
GUERRE, AU PRINCE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE, 
SUR l'expédition DE KABYLIE 1 . 

« Depuis longtemps F attention du Gouvernement 
est fixée sur les montagnes qui bordent le littoral 
entre Del lys et Philippeville. Cette partie du pays 
était restée en dehors de notre autorité , alors que 

1 Ce rapport peut être utilement rapproché de la Correspondance. 



— 508 — 
l'Algérie tout entière, de la frontière de Tunis à celie 
du Maroc, de la Méditerranée aux limites sud du 
Sahara algérien, avait reconnu notre domination. Le 
groupe de montagnes plus particulièrement connu 
sous le nom de Kabylie, est habité par une popula- 
tion belliqueuse, mieux armée et mieux organisée 
pour la résistance que les Arabes, parlant un langage 
différent, obéissant à des habitudes et à des mœurs 
qui lui sont propres. Sous le gouvernement turc, les 
Kabyles avaient toujours échappé à l'action des chefs 
qui administraient les tribus et jouissaient d'une 
indépendance complète sinon en droit, au moins en 
fait 

» Les instructions adressées au gouverneur gé- 
néral de l'Algérie dès le 15 mars dernier, lui prescri- 
vaient de réunir à la fin d'avril ou dans les premiers 
jours de mai, une colonne de huit mille combattants 
pour opérer dans le triangle montagneux compris 
entre Milah, Djidjelli et Philippeville 

» Les ordres du gouvernement étaient à peine 
connus en Algérie, qu'une vive agitation se déclarait 
dans les montagnes qui devaient être le théâtre de 
l'expédition; exaltées par le souvenir des armées 
turques, qu'ils avaient à diverses reprises taillées en 
pièces au milieu de leur pays, les Kabyles juraient 
de disputer le passage à l'armée française. La ville de 
Collo elle-même, dont la population s'était jusqu'alors 
montrée animée de bonnes dispositions à notre égard, 
fut entraînée dans une manifestation hostile contre 
le commandant supérieur de Philippeville, arrivé 



— 5G9 — 

dans cette localité sans une escorte suffisante. 



» Le général de Saint- Arnaud réunit à Milah une Marche du générai 

de Saint-Arnaud 

division de douze bataillons, quatre escadrons, huit sui ' Djicijem. 
pièces de montagnes (huit mille hommes). Ces forces 
étaient organisées en deux brigades, l'une sous les 
ordres du général de Luzy, la seconde commandée 
par le général Bosquet. 

» Pour se porter à Djidjelli, la division avait à tra- 
verser un pays de montagnes abruptes, sans routes 
et dans la majeure partie duquel jamais soldat fran- 
çais n'avait pénétré; il lui fallait lutter contre l'éner- 
gie de tribus qui croyaient encore à l'inviolabilité de 
leur territoire. Le général se mit en mouvement le 
8 mai ; il était attendu par les Kabyles au passage de 
l'Oued-Dja, chez les Ouled-Askar. 

» Le 11 mai, nos troupes devaient descendre du 
Fedj-Beïnem, en vue de l'ennemi jusqu'au fond du 
ravin dans lequel coule l'Oued-Dja, dont le lit est à 
quatre cents mètres au-dessous du niveau du Fedj ; 
elles avaient ensuite à gravir sur la rive gauche une 
pente escarpée dominée par des villages retranchés. 
Trois colonnes s'avancent avec audace et enlèvent 
les retranchements en passant sous le feu plongeant 
du gros village de Kazen ; elles poursuivent l'ennemi 
jusqu'aux trois cols des Ouled-Askar, d'où elles com- 
mandent la position. Le général Saint-Arnaud établit 
son camp à El-Aroussa. 

» L'ennemi éprouva des pertes nombreuses dans 
cette affaire, qui dura depuis sept heures du matin 
jusqu'à la nuit; mais le succès fut acheté au prix de 



— 510 — 

deux officiers et seize soldats tués, et de cent blessés, 
dont sept officiers 

» La journée du 12 fut employée par les géné- 
raux de Luzy et Bosquet à opérer contre les villages 
des Oulod-Askar et des Ouled-Mimoun. Les Kabyles 
opposèrent une vive résistance à tous les mouvements 
de nos troupes 

» Le 13, la division avait à parcourir un pays très- 
difficile. Le convoi suivait un sentier étroit, bordé de 
taillis épais et dominé par des positions que l'infan- 
terie occupait successivement pour protéger la mar- 
che. Des engagements très-vifs, où nous avions con- 
stamment l'avantage, avaient lieu en tête, en queue, 
sur les flancs, quand un incident malheureux vint 
inopinément doubler les pertes de la journée. Deux 
compagnies de grenadiers du 10 e de ligne avaient 
remplacé, sur une position escarpée et couverte de 
bois, deux compagnies du 16 e léger, assaillies à l'im- 
proviste par trois à quatre cents Kabyles qui s'étaient 
approchés sans être aperçus , elles sont précipitées 
du haut des rochers. Les cinq officiers et quarante- 
trois hommes sont tués; soixante sous-officiers, ca- 
poraux ou soldats sont blessés. Un bataillon du 9 e de 
ligne, accouru au bruit de l'engagement, ne recueille 
que les débris des compagnies et ne reprend la po- 
sition qu'au prix de neuf blessés et de quatre tués. 
Les troupes s'étaient battues tout le jour avec un 
grand courage. Les pertes réunies de la journée 
s'élevèrent à six officiers et soixante soldats tués, et à 
cent vingt-quatre blessés. 



— 51.1 — 

» Le 14 mai, la division combattant sans cesse 
comme la veille, continua de descendre par des sen- 
tiers impraticables vers l'embouchure de l'Oued-el- 
Kébir (qui n'est autre que le Roumel). Les Kabyles 
redoublaient d'efforts; c'était non loin de ces terrains 
si profondément tourmentés que l'armée du bey 
Osman avait été complètement détruite vers 1804 ; 
ils avaient annoncé un pareil désastre pour nos 
troupes. Mais aucune difficulté de terrain, aucune 
position escarpée, aucune fatigue ne surprit ni ne 
lassa nos soldats, l'ennemi fut partout repoussé. 

» On était sorti du massif montagneux ; le pays 
s'élargissait, on entrait dans la plaine. Dans la mar- 
che du 15, les bataillons qui furent chargés d'atta- 
quer les plus beaux villages des deux rives de l'Oued- 
èl-Kébir, ne rencontrèrent qu'une faible résistance. 

» Le 16, la colonne bivouaquait sous les murs de 
Djidjelli. 

» Cette longue et pénible marche pendant cinq 
jours consécutifs, au milieu d'un pays inconnu, à 
travers des tribus nombreuses et réunies en armes, 
n'amena pas de résultats ostensibles. Le général de 
Saint-Arnaud, pressé de déposer ses blessés à Djid- 
jelli et de s'y ravitailler, n'avait pas eu le temps d'ob- 
tenir des soumissions; mais le moment approchait où 
nous allions recueillir le fruit de ces premiers efforts. 

» En effet, le 19, le général de Saint-Arnaud était opérations au sud 

et à l'ouest de 

parti pour Djidjelli et avait dans la matinée établi Djidjeiii. 
son camp au milieu de la tribu des Beni-Amran. 
Après quelques heures de repos, dix bataillons sans 



— 512 — 

sacs, toute la cavalerie et l'artillerie prirent les armes 
pour assaillir les masses de Kabyles qui se montraient 
sur les hauteurs à deux kilomètres et à gauche du 
camp. Toutes les positions furent enlevées, et l'en- 
nemi poursuivi pendant plus de deux heures, éprouva 
de grandes pertes ; la cavalerie sabra bon nombre de 

fuyards 

» Un succès plus important encore devait récom- 
penser le lendemain la bravoure et la persévérance 
de nos soldats. Les Kabyles couronnaient en face, à 
quatre kilomètres du camp français, une crête boisée, 
longue de deux kilomètres; leur gauche s'appuyait à 
un ravin profond et escarpé ; à leur gauche, la ligne 
des crêtes s'abaissait par mamelons étages jusqu'à 
un col de facile accès, par lequel la cavalerie pouvait 
tourner toute la position et arriver par derrière au 
ravin de gauche. Au signal d'un coup de canon, la 
cavalerie, masquée par un pli de terrain et par les 
bois, s'élance au galop, sabre tout ce qu'elle ren- 
contre, gagne le col qui vient d'être décrit et arrive 
sur le bord du ravin, derrière la gauche de l'ennemi, 
pendant que l'infanterie l'aborde de front avec im- 
pétuosité. Les Kabyles rejetés de leur droite à leur 
gauche , tournés par la cavalerie, s'entassent dans 
le ravin sur le bord duquel les tirailleurs, formant 
l'extrême droite de la ligne française, les ont de- 
vancés malgré les difficultés du terrain. Fusillés à 
bout portant par nos intrépides fantassins, à travers 
les rochers et les broussailles, trois ou quatre cents 
Kabyles restent sur la place sans autre perte de 



— 513 — 

notre côté que trois hommes tués et six blessés. 

» Les résultats de ces brillants combats ne se 
firent pas attendre : dès le lendemain, le général de 
Saint-Arnaud recevait la soumission desBeni-Ahmed, 
des Beni-Khetab et des trois grandes fractions des 
Beni-Amram. 

» La journée du 21 fut employée à faire reposer les 
troupes ; les malades et les blessés furent évacués 
sur Djidjelli , et le lendemain 22 la division conti- 
nuait sa marche, sans rencontrer d'autres difficultés 
que celles qu'opposait le terrain. Elle arriva à -Ti- 
bairen, le 24 mai. 

» Le lendemain 25, le général Bosquet se sépara 
de la colonne pour aller rejoindre le général Camou 
sur la route de Sétif à Bougie. . . . 

» Le général de Saint-Arnaud établissait, le 26 
mai, son bivouac au milieu des Beni-Foughal et, sans 
perdre de temps, il attaquait le même jour les ras- 
semblements qui s'étaient formés à son approche et 
s'emparait de quelques villages. Le lendemain 27, 
les Beni-Foughal et les Beni-Ourzeddin venaient 
faire leur soumission, après avoir essayé de lutter 
encore dans un second engagement , où nous leur 
tuâmes beaucoup de monde, sans pertes de notre côté. 

» A dater de ce moment la colonne n'eut plus un 
coup de fusil à tirer jusqu'à son arrivée à Djidjelli, 
le 2 juin. Sur son passage, les Kabyles ne quittaient 
plus leurs habitations; ils s'empressaient autour de 
nos soldats pour demander l'aman et donnaient des 
otages. Toutefois, quelques tribus situées à l'cxtré- 

li. 33 



— 514 — 

mité ouest du cercle de Djidjelli et chez lesquelles 
nous n'avions pas pénétré, s'étaient contentées de 
faire des promesses qui ne se réalisèrent pas. 

» Après avoir donné quelques jours de repos à 
ses troupes, le général de Saint-Arnaud entrait de 
nouveau en opération le 5 juin, pour se porter à 
l'ouest, et obtenir raison des tribus qui croyaient en 
être quittes pour des promesses mensongères. Le 
9 juin, il avait avec les Beni-Aïssa un engagement 
qui décidait de leur soumission; le 10, il bivouaquait 
chez les Beni-Maad, tribu considérable où il trouva 
réunis tous les contingents des Oulcd-Nabet, Ouled- 
Ali et Beni-Marmi. Les Kabyles couronnaient les 
hauteurs et occupaient les positions les plus difficiles ; 
ces positions furent successivement enlevées... Après 
deux jours de combats, les Beni-Maad et les Beni- 
Marmi arrivèrent à composition. 

» Le 12, la division marchant sur Ziama rencon- 
tra les contingents des Ouled-Nabet et des Beni-Se- 
ghoual, paraissant vouloir lui disputer le passage du 
col qui sépare les bassins de l'Oued-Mansouria et de 
l'Oued-Ziami. Les tirailleurs indigènes abordèrent 
franchement la position et les Kabyles ne tinrent pas. 
Le soir du même jour, les Ouled-Nabet et les Beni- 
Seghoual faisaient leur soumission. Cet exemple était 
suivi le lendemain par les Beni-Bou-Youcef, qui 
relèvent de Bougie. 

» Toutes les tribus de la partie ouest du cercle de 
Djidjelli étant ainsi soumises, la place débloquée, le 
pays ayant reçu son organisation, rien ne retenait 



— 515 — 

plus de ce côté le général de Saint-Arnaud, qui ren- 
tra à Djidjelli le 16 juin pour se diriger vers l'est 
afin de terminer sa tâche laborieuse. 

» Pour ne pas augmenter, Monsieur le Président, 
la longueur de ce rapport, j'ai passé sous silence les 
difficultés du terrain qui arrêtaient à chaque pas la 
colonne : ravins profonds, cols élevés, pentes abrup- 
tes, rochers escarpés, sentiers qui n'étaient rendus 
praticables que la pioche à la main, marches des plus 
pénibles sur des crêtes boisées, pluies torrentielles, 
puis chaleurs accablantes. Les personnes qui connais- 
sent la configuration tourmentée de la Kabylie, l'élé- 
vation des montagnes, la rapidité des pentes, l'ab- 
sence de toute voie de communication comparable 
à nos plus mauvaises routes d'Europe, apprécieront 
à leur valeur les travaux de nos soldats par la seule 
indication des différents points où ils se sont portés 
avec tant de rapidité. 

» Le 18 juin, le général Saint- Arnaud continuait opérations * n»t 

de Djidjelli. 

ses opérations. 11 bivouaquait le 19 chez les Beni- 
lder et avait avec eux un premier engagement qui 
nous coûta un homme tué et dix blessés. Les Kabyles 
vivement poursuivis perdirent une quarantaine des 
leurs. A dater de ce jour, la colonne eut constam- 
ment devant elle les contingents qu'elle avait déjà 
combattus dans sa marche de Milah à Djidjelli. Les 
Beni-Ider, les Beni-Habibi, les Ouled-Aïdoun, les 
Ouled-Aouhat, les Ouled-Askar, les Beni-Meslem, 
les Beni-Fergan, les Beni-bel-Aïd, les Ouled-Attia, 
les Beni-Toufout sont les principales tribus qui cha- 



— 516 — 

que jour viennent disputer le passage à notre armée. 
Elles luttaient jusqu'au moment de leur soumission, 
et chaque soumission obtenue affaiblissait l'effort de 
la résistance sans diminuer l'ardeur et l'acharnement 
du combat... 

» Le 21, la colonne alla bivouaquer au Tahar, 
position militaire qui domine le pays des Ouled-Askar, 
la vallée de TOued-el-Kébir et une grande étendue 
de pays. L'avant-garde et F arrière garde furent seu- 
les engagées pendant cette marche. Mais arrivés au 
bivouac quelques bataillons sans sacs, lancés sur l'en- 
nemi, le poussèrent très-loin, et le même jour toutes 
les fractions des Beni-lder venaient faire leur sou- 
mission 

» Le 22, les contingents des tribus voisines se réu- 
nirent et se montrèrent sur les crêtes en vue du 
camp. C'était une simple démonstration, quelques 
bataillons suffirent pour les chasser de leur position 
qu'ils abandonnèrent sans résistance. Au soir, les 
Beni-Mamer et les Beni-Itah se rendirent au camp, 
et le lendemain les Ouled-Askar demandèrent l'aman. 

» Le 24 juin, la colonne se montra chez les Beni- 
Habibi, où elle fut accueillie à coups de fusil. Quatre 
bataillons aux ordres des lieutenants-colonels Espi- 
nasse et Perigot prirent aussitôt l'offensive et se ren- 
dirent promptement maîtres des villages ; mais à leur 
retour au camp ils furent suivis par les Kabyles qui 
payèrent cher leur audace. Sept bataillons sans sacs, 
enlevés avec une grande énergie par le général de 
Luzy, fondent sur eux , et sans les laisser respirer 



— 517 — 

un moment, les poursuivent la baïonnette clans les 
reins. Plus de deux cents cadavres restèrent sur le 
terrain. Nous eûmes de notre côté six hommes tués 
dont un officier et vingt et un blessés. Cette vigou- 
reuse action clans laquelle le général de Luzy fut par- 
faitement secondé par le colonel Marulaz et les chefs 
de bataillon Bataille et Lenoir, nous valut la soumis- 
sion des Beni-ïïabibi, chez lesquels la colonne sé- 
journa le 25 pour régler leurs affaires. 

» Le général de Saint-Arnaud descendit le 26 de 
Tabenna à Kounar, sur le bord de la mer, pour 
prendre un ravitaillement que lui apportait la cor- 
vette à vapeur le Titan, La distance à parcourir n'é- 
tait que de seize kilomètres, mais le pays était très- 
difficile et le sentier suivi par nos troupes sur l'arête 
d'un contrefort tellement étroit, qu'on était obligé 
de défiler par un. L'ennemi ne se montra pas d'a- 
bord; le général avait reçu des otages des tribus 
dont il parcourait le territoire et tout annonçait une 
marche pacifique, quand tout à coup l' arrière-garde, 
aux ordres du colonel Marulaz, fut assaillie par trois 
mille Kabyles avec une sorte de fureur. Repoussés, 
ils reviennent à la charge : on se mêlait, on se battait 
corps à corps avec ces intrépides montagnards. Le 
terrain est disputé pied à pied et ce n'est qu'après 
plusieurs retours offensifs, vigoureusement conduits 
par le lieutenant-colonel Espinasse et le chef de ba- 
taillon Picard, que l' arrière-garde parvint à décider 
la retraite des Kabyles. L'ennemi laissa plus de cent 
vingt cadavres sur le terrain, le chiffre de ses blessés 



— 518 — 

dépassait deux cent cinquante; mais de notre côté, 
nous avions des pertes sensibles, vingt-huit hommes 
et deux officiers tués, et cent cinq blessés dont deux 
officiers. On, sut, depuis, que les contingents de qua- 
torze tribus avaient été réunis par un Arabe de Collo, 
fils d'un caïd sous la domination des Turcs, et qu'il 
avait dû user de violence pour forcer les Beni-Habibi 
à marcher contre nous. Toutefois, cette sanglante 
affaire compléta les résultats obtenus par les com- 
bats précédents; les Ledjennah et les Beni-Salah 
vinrent demander l'aman. 

9 Toutes les tribus du cercle de Djidjelli ayant 

fait acte de soumission, le général de Saint-Arnaud 

se porta sur la rive droite de TOued-el-Kébir pour 

continuer sa rude mission dans le cercle de Collo. 

Marche : du générai „ [\ était le 1" juillet à Bou-Adjoul, chez les Bel- 

de Saint-Arnaud J J 7 

sur coiio. ^j, dont il trouva les contingents en armes. Nos 
troupes divisées en plusieurs colonnes les atta- 
quèrent aussitôt avec leur vigueur accoutumée, les 
rassemblements furent bien vite dispersés, une qua- 
rantaine de Kabyles furent tués. Cette action nous 
coûta deux hommes tués et quinze blessés. 

» Le lendemain 2, on pénétrait chez les Beni-Mes- 
lem, tribu nombreuse dont les villages étaient défen- 
dus par quinze cents fusils. L'ennemi paraissait vou- 
loir opposer une résistance sérieuse ; mais après un 
engagement de courte durée, qui fut signalé comme 
les précédents par des actes de bravoure, les Beni- 
Meslem vinrent offrirent le payement de l'impôt. 
Dans la nuit qui suivit, le générai de Saint-Arnaud 



— 519 — 

fut attaqué dans son camp par des contingents des 
Ouled-Aïdoun, Ouled-Attia, Ouled-Aouhat. Nos 
troupes furent admirables de calme et de sang-froid ; 
les dispositions du combat furent aussitôt prises et 
avec le plus grand ordre. On laissa l'ennemi s'appro- 
cher jusqu'à dix pas et après une décharge meur- 
trière faite prcsqu a bout portant, la compagnie du 
capitaine Lasalle, des chasseurs à pied, s'élança à 
la baïonnette sur les Kabyles que se retirèrent préci- 
pitamment en laissant un douzaine de cadavres entre 
nos mains... 

» Le k, la division se porta chez les Djebala qui 
couronnaient les crêtes et se montraient disposés à 
défendre leurs villages. Deux colonnes légères sont 
aussitôt formées, les positions de l'ennemi sont en- 
levées au pas de course et les Kabyles chassés de 
leurs villages, poursuivis dans toutes les directions. 
Cette action, qui coûta huit hommes tués et quinze 
blessés, décida la soumission immédiate des Djebala. 
et des Beni-Fergan. 

» Le général Saint-Arnaud se porta le 6 chez les 
Mechat, où il trouva encore de nombreux rassemble- 
ments qu'il fallut dispersera coups de fusil : chaque 
tribu voulait avoir sa journée de poudre, et ne se 
rendait que bien convaincue de l'inutilité de la résis- 
tance... Les troupes avançaient lentement dans le 
pays, frappant les tribus les plus fortes, choisissant les 
positions centrales pour rayonner dans tous les sens, 
descendre sur l'ennemi, le harceler sans cesse, le 
vaincre et le dégoûter de la résistance, Avant de pé- 



— 520 — 
nétrer dans le massif de Collo, le général fit venir 
des vivres de Milah sous la protection de cinq cents 
hommes d'infanterie et des goums, il évacua sur cette 
ville ses blessés et ses malades. Ces quelques jours 
de repos furent employés à peser sur les tribus, qui, 
nous voyant maîtres du pays, fatiguées d'être battues 
et chassées à travers les contrées les plus tourmen- 
tées renoncèrent enfin à la lutte. Les Ouled-Aïdoun, 
les Ouled-Ali, les Ouled-Âouhat, les Beni-Aïcha, les 
Beni-Khetal-Cheraga et les Ouled-Askar, une des 
plus puissantes tribus de Zouaga, reconnurent notre 
autorité. 

» La division quitta le 12 juillet son bivouac d'El- 
Milia pour marcher sur Collo. Dans cette journée, 
les villages de la seule fraction des Ouled-Aïdoun 
restée insoumise furent attaqués. Les spahis, soute- 
nus par le 20 e de ligne et les zouaves, ont pu dans 
cette action joindre le gros des Kabyles et leur faire 
beaucoup de mal. Un cheick intluent qui était à la 
tête de l'opposition contre les Français a été tué. 

» Le 13, le chemin à parcourir était long et diffi- 
cile; il fallait marcher plus d'une heure dans le lit 
de l'Oued-Yzougar, occuper des positions au milieu 
des rochers, sur des pics élevés. Les Ouled-Aïdoun 
insoumis, les Beni-Toufout de la montagne, les 
Ouled-Attia , les Beni-lshach, les Achach, avaient 
réuni six cents fusils pour disputer le passage. Un 
combat dans un pareil terrain ne pouvait avoir d'a- 
vantage décisif. Le général amusa les Kabyles par 
une fusillade de flanc dans laquelle les chasseurs à 



— 521 — 

pied ont montré beaucoup d'adresse, et faisant tête 
de colonne à droite, il engagea toute sa colonne sur 
les crêtes et il redescendit sur l'Oued-Driouat, af- 
fluent de l'Oued-Guebli, où il établit son bivouac. 
Nous n'avons eu à regretter qu'un homme tué et huit 
blessés. La colonne bivouaqua le 14 à El-Hamman 
et le 15 sous Gollo. 

» Le 16, deux colonnes légères aux ordres des lieu- 
tenants-colonels Espinasse et Périgot furent lancées 
contre les villages des Achach; en exécutant cet'.e 
opération elles tuèrent une trentaine des plus intré- 
pides défenseurs. Le 17, deux colonnes furent en- 
core mises en mouvement. Pendant que le lieutenant- 
colonel Espinasse, avec trois bataillons, cinquante 
chevaux , deux obusiers , maintenait les Achach , 
quatre autres bataillons conduits par le colonel Ma- 
rulaz recevaient mission de pénétrer chez les Beni- 
Ishak. Ils enlevèrent d'abord les quatorze villages 
des Beni-lshak, puis ils se trouvèrent en face d'un 
rassemblement de sept cents fusils environ. Ce ras- 
semblement tint contre l'artillerie et la mousqueterie 
dans une bonne position. Le signal de l'attaque est 
donné ; aussitôt les zouaves, le 20% les tirailleurs in- 
digènes, la légion étrangère, s'élancent au pas de 
course et abordent vigoureusement l'ennemi. Les 
Kabyles cherchent leur salut dans un ravin profond; 
mais la cavalerie, à la tête de laquelle charge le com- 
mandant Fornier, leur coupe la retraite et les arrête. 
Les Kabyles maintenus dans le ravin tombent sous 
nos coups; cent d'entre eux y perdent la vie. Mal- 



— 522 — 

heureusement le commandant Former a été tué roide 
dans la charge. C'était un officier brillant et plein 
d'avenir. Nous n'avons eu que cinq blessés. Le ré- 
sultat de ces deux journées a été d'amener la sou- 
mission des Achach. Pendant ces opérations, Collo 
était entouré d'ouvrages en terre par le reste des 
troupes; le kaïd était changé et le successeur pris 
dans une famille influente chez les Aïchaoua. 

» Collo était rentré dans le devoir, les Àchach 
étaient soumis, les Aïchaoua étaient neutralisés par 
l'influence du nouveau kaïd de Collo, les Beni-Lshack 
étaient terrifiés par l'exécution faite contre leurs 
villages et la perte d'un grand nombre des leurs.... 
Le soleil brûlant d'Afrique pesait de toute son ar- 
deur sur une colonne fatiguée par trois mois de 

marches et de combats Le général a dû cesser 

ses opérations et renvoyer les troupes prendre dans 
leurs garnisons un repos chèrement acheté,... 

» Il est intéressant, Monsieur le Président, de noter 
que ces opérations si importantes qui ont soumis à la 
France quarante nouvelles tribus, qui ont été com- 
pliquées encore par les mouvements qu'il a fallu 
faire dans le cercle de Bougie , qui se sont prolon- 
gées jusqu'à l'époque des plus fortes chaleurs, n'ont 
cependant nécessité ni accroissement d'effectif ni 
augmentation de dépenses.... 

» La conquête de la Kabylie orientale est accom- 
plie ; les troubles qui surviendraient à l'avenir n'exi- 
geront plus des efforts aussi longs et aussi sérieux 
pour être comprimés, 



— 523 — 

» Je ne terminerai pas ce rapport, Monsieur le Pré- 
sident, sans signaler à la reconnaissance du pays les 
nouveaux titres que nos braves soldats de l'armée 
d'Algérie viennent de conquérir. Dans cette série 
d'opérations et de combats livrés sur un terrain tou- 
jours difficile à un ennemi ardent et acharné, la co- 
lonne commandée par le général de Saint-Arnaud 
qui a tenu la campagne pendant quatre-vingts jours, 
a parcouru six cent quarante kilomètres ; elle s'est 
mesurée vingt-six fois contre l'ennemi et l'a vaincu 
dans toutes les rencontres. Treize officiers ont été 
tués , quarante-deux blessés; cent soixante- seize 
sous-officiers, caporaux ou soldats ont trouvé la 
mort sur le champ de bataille et sept cent qua- 
rante et un ont été blessés. De ces derniers, beau- 
coup sont rentrés ou rentreront bientôt dans le rang. 
C'est environ un homme tombé sur huit, proportion 
peu ordinaire et qui, en témoignant de l'ardeur de 
la défense, place bien haut la valeur de nos soldats. 



RÉSUME 

DES ACTES POLITIQUES ET ADMINISTRATIFS 
DU MINISTÈRE DU MARÉCHAL DE SAINT-ARNAUD, 



Deux mois après son retour d'Afrique, le général de Saint-Ar- 
naud fut appelé au ministère de la Guerre, par décret du 26 oc- 
tobre 1851. 

En présence de la situation politique qui préoccupait si vive- 
ment le pays et des grands événements qui se préparaient, le géné- 
ral s'attacha d'abord à assurer la force de l'armée et l'unité de son 
action. La netteté, la résolution de son langage dans son ordre du 
jour à l'armée et dans sa circulaire aux généraux, fixèrent l'attention 
publique. Voici ces documents : 



ORDRE A L ARMEE. 

27 octobre 1851. 

Soldats, le Président de la République m'appelle 
à votre tête; l'honneur est grand, la tâche facile si 
vous restez ce que vous êtes : unis sous la loi du de- 
voir, forts par votre discipline. 

Partout où l'ordre faiblit, partout où la paix pu- 
blique est menacée, les gens de bien tournent les 
yeux vers vous et vous cherchent. 



— 526 — 

Jamais plus sainte cause ne fut confiée à des 
hommes plus dignes de la défendre. 

N'oubliez pas que dans les temps difficiles, l'ar- 
mée prévient par la seule énergie de son attitude 
les désordres qu'elle réprimerait toujours par l'em- 
ploi de sa force. 

Esprit de corps, culte du drapeau, solidarité de 
gloire , que ces nobles traditions nous inspirent et 
nous soutiennent. Portons si haut l'honneur militaire, 
qu'au milieu des éléments de dissolution qui fermen- 
tent autour de nous, il apparaisse comme moyen de 
salut à la société menacée. 



CIRCULAIRE AUX GENERAUX COMMANDANT LES 
DIVISIONS TERRITORIALES. 

Paris, le 28 octobre 1851. 

Général , en confiant le ministère de la guerre a 
mon dévouement, le Président de la République sa- 
vait où je puiserais ma force : elle est dans le carac- 
tère des hommes que leur expérience et l'éclat de 
leurs services ont placés à la tête de nos divisions ter- 
ritoriales. 

Heureux de compter parmi vous tant de chefs sous 
lesquels je m'honore d'avoir servi, je n'ai point à de- 
mander à nos nouveaux rapports l'occasion de vous 



— 527 — 

retracer des règles dont votre vie entière a été la 
leçon et l'exemple. Toutefois je répondrais mal à 
votre attente et je resterais au-dessous de mes de- 
voirs, si je ne m'empressais de me montrer à vous 
tel que je suis, imbu des traditions dont vous étiez 
avant moi les fidèles interprètes. 

Plus que jamais, dans le temps où nous sommes, 
le véritable esprit militaire peut assurer le salut de la 
société. 

Mais cette confiance que l'armée inspire, elle la 
doit à sa discipline et nous le savons tous, Général, 
point de discipline dans l'armée où le dogme de 
l'obéissance passive ferait place au droit d'examen. 

Un ordre discuté amène l'hésitation et l'hésitation 
la défaite. Sous les armes, le règlement militaire est 
l'unique loi. 

La responsabilité, qui fait la force et l'autorité du 
commandement, ne se partage pas ; elle s'arrête au 
chef de qui l'ordre émane; elle couvre, à tous les 
degrés, l'obéissance et l'exécution. 

Dans ce principe si simple, qui est l'âme de la 
discipline, réside la source féconde des prodiges du 
courage et du dévouement. 

Si devant l'ennemi, la discipline ainsi comprise 
fut de tout temps l'un des secrets de la victoire, dans 
les luttes intestines dont la seule menace trouble nos 
cités, elle assure aussi le triomphe de l'ordre. 

On ne choisit pas son temps ; nos pères plus heu- 
reux ont vu l'ordre public renaître et s'aifermir sous 
les reflets de la gloire militaire ; pour nous, c'est à la 



— 528 — 
défense de la civilisation que nous devons aujour- 
d'hui noire sang et nos veilles. 

Soyons donc prêts à tout , et soit qu'il faille un 
jour au nom de la patrie soutenir au dehors l'hon- 
neur de nos armes, soit qu'au dedans la société en 
péril cherche en nous son plus ferme appui, que ces 
sentiments qui m'animent et qui sont aussi les vôtres, 
entretenus dans les rangs de l'armée, la maintiennent 
à la hauteur de sa double mission. 



DISCOURS PRONONCÉ A l'aSSEMRLÉE LÉGISLATIVE PAR 
LE GÉNÉRAL DE SAINT -ARNAUD , MINISTRE DE LA 
GUERRE, DANS LA SÉANCE DU 17 NOVEJVIRRE 1851, 
CONTRE LA PROPOSITION DES QUESTEURS, RELATIVE 
AU DROIT CONFÉRÉ AU PRÉSIDENT DE L'ASSEMRLÉE 
DE REQUÉRIR LA FORCE ARMÉE. 



Messieurs , la proposition de MM. les Questeurs 
soulève des questions d'une telle gravité , qu'avant 
tout débat c'est un devoir impérieux pour les minis- 
tres auxquels le Président de la République a accordé 
sa confiance, de vous exprimer d'une manière pré- 
cise l'opinion du gouvernement. 

Nous ne demanderons pas aux auteurs de la pro- 
position pourquoi ils ont choisi le moment où le 
calme le plus profond régnait dans le pays et où le 



— S29 — 

message faisait appel aux sentiments de conciliation, 
pour remettre en vigueur un décret de la Consti- 
tuante voté la veille du 15 mai, peu de jours avant 
l'insurrection de juin. Nous ne voulons examiner que 
la question de légalité. 

La Constituante était un pouvoir souverain , ab- 
solu, et l'on conçoit que pendant toute sa durée, le 
décret du 11 mai 1848 ait eu force de loi. Mais après 
la Constituante, ce décret qui n'était qu'une partie 
de son règlement, fut de plein droit abrogé, puisque 
l'Assemblée législative en faisant un règlement nou- 
veau ne l'a pas reproduit. 

C'est donc dans la constitution seule qu'il faut 
chercher les droits de chacun. Or, que dit l'art. 32? 

« L'Assemblée fixe l'importance des forces mili- 
» taires établies pour sa sûreté et elle en dispose. » 

La proposition a-t-elle pour objet de fixer l'im- 
portance de ces forces militaires? Nullement. 

Elle demande pour le président de l'Assemblée un 
droit de réquisition, directe, illimitée, absolue sur l'ar- 
mée tout entière, au lieu d'un droit limité à une 
force militaire déterminée d'avance. 

Aux termes du projet, il n'est pas un officier de 
l'armée qui ne puisse être requis directement par le 
président de l'Assemblée. 

C'est là un empiétement véritable contre lequel il 
nous est impossible de ne pas protester. 

L'art. 32 attribue à l'Assemblée, pour sa sûreté, la 
disposition de forces détachées dont elle aura préa- 
lablement déterminé l'importance. Ce droit, nul ne 

II. 34 



— 530 — 

le conteste; mais il faut le renfermer dans les limites 
prescrites par la constitution. 

Le Président de la République ne peut être dé- 
pouillé des attributions que les art. 19, 50 et 64 lui 
ont conférées. 

Ces articles dérivent d'un principe fondamental, 
condition première des gouvernements libres, la sé- 
paration des pouvoirs. 

Si vous adoptez la proposition des Questeurs, si 
vous inscrivez dans un décret le droit absolu , illi- 
mité de réquisition directe pour le président de l'As- 
semblée, vous faites passer dans sa main le pouvoir 
exécutif tout entier. 

Ce droit qu'on demande pour lui, ne serait pas 
seulement la violation du grand principe de la sépa- 
ration des pouvoirs, ce serait aussi la destruction de 
toute discipline militaire. La condition essentielle de 
cette discipline, c'est l'unité du commandement. Or, 
le projet donne un nouveau chef à l'armée, le prési- 
dent de l'Assemblée législative. 

Maintenant, supposez une insurrection, des ordres 
contradictoires, puisqu'ils pourraient émaner de deux 
chefs différents, que devient l'armée, sa force, son 
action? Là où ne règne plus le principe de l'unité du 
commandement, il n'y a plus d'armée. 

Ainsi, inopportune, inconstitutionnelle, destruc- 
tive de l'esprit militaire, la proposition accuse, mal- 
gré la modération du langage, une méfiance injuste 
envers le pouvoir exécutif; elle répand l'anxiété dans 
le pays, l'étonnement dans les rangs de l'armée. 



— 531 — 

Au nom du salut du pays , nous vous demandons 
de ne point prendre ce projet en considération. 

Au moment du vote, M. le général Bedeau adressa 
au ministre de la guerre l'interpellation suivante. 

M. le général Bedeau, de sa place. Avant qu'il soit 
passé outre au vole, je demande à l'Assemblée de me 
permettre d'adresser une question aux membres du 
gouvernement. 

Est-il vrai que le décret du 11 mai, approuvé dans 
sa signification légale par l'honorable chef du cabi- 
net d'alors, M. Odilon Barrot, affiché dans les caser- 
nes par le ministre de la guerre d'alors, M. le gé- 
néral Rulhière, qui l'était encore il y a quelques 
jours, est-il vrai que, par ordre du pouvoir exécutif, 
il ait été retiré? (Mouvement.) 

M. le ministre de la guerre, de sa place. Ainsi que 
j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, le décret du 
11 mai 1848, tombé en désuétude , jamais exécuté, 
n'était plus affiché que dans un très-petit nombre de 
casernes. Je n'ai pas voulu laisser aux soldats un 
prétexte de doute et d'hésitation ; je l'ai fait enlever 
là où il existait encore. 

La proposition des questeurs fut rejetée par une 
majorité de 108 voix. — 408 contre 300. 

(Moniteur du 18 novembre 1851.) 



— 532 — 

PROCLAMATION DU MINISTRE DE LA GUERRE 
AUX HABITANTS DE PARIS. 

3 décembre 1851. 

Habitants de Paris, les ennemis de l'ordre et de la 
société ont engagé la lutte. Ce n'est pas contre le 
gouvernement qu'ils combattent, mais ils veulent le 
pillage et la destruction. 

Que les bons citoyens s'unissent, au nom de la 
société et des familles menacées. 

Restez calmes, habitants de Paris ; pas de curieux 
inutiles dans les rues, ils gênent les mouvements des 
braves soldats qui vous protègent de leurs baïon- 
nettes. Pour moi , vous me trouverez toujours iné- 
branlable dans la volonté de vous défendre et de 
maintenir l'ordre. 

(Moniteur du 5 décembre 1851.) 



ARRETE DU MINISTRE DE LA GUERRE. 

3 décembre 1851. 

Le Ministre de la guerre, vu la loi sur l'état de 
siège, arrête : Tout individu pris construisant ou 
défendant une barricade sera fusillé. 

(Moniteur du 5 décembre 1851.) 



— 533 — 

ARRÊTÉ DU MINISTRE DE LA GUERRE SUR LES 
RÉUNIONS., GLURS OU ASSOCIATIONS. 

k décembre 1851. 

Article 1 er . Tout individu, quelle que soit sa 
qualité, qui sera trouvé dans une réunion , club ou 
association tendant à organiser une résistance quel- 
conque au gouvernement ou à paralyser son action, 
sera considéré comme complice de l'insurrection. 

Art. 2. En conséquence, il sera immédiatement 
arrêté et livré aux conseils de guerre qui sont en 
permanence. 

(Moniteur du 6 décembre 1851.) 



534 



Après les événements du mois de décembre 18M et le vote 
presque unanime de la nation qui confiait au prince Louis- JNapolcou 
le gomernement de la France sur les bases fixées par les décrets 
du 2 décembre, le Ministre de la Guerre eut à réaliser, dans la 
sphère de ses attributions, les intentions dû Chef de l'État en fa- 
veur de l'armée. 

Elever la position de l'armée dans l'État et assurer sa force ma- 
térielle en même temps que sa puissance morale, faire pénétrer 
l'esprit des institutions nouvelles du pays dans son organisation 
altérée par les mesures prises et les décrets rendus à la suite de la 
révolution de 1848, tel était le but que devait se proposer le Mi- 
nistre et tel fut l'esprit général qui présida à l'ensemble des dispo- 
sitions administratives qui vont être analysées. 



ETAT-MAJOR GENERAL DE L ARMEE. 

Dès le 20 décembre 1851, un décret rendu sur le 
rapport du ministre de la guerre abrogea le décret 
du 3 mai 1848, qui avait réduit le cadre d'activité 
des officiers généraux et le cadre de F état-major. 

L'expérience avait fait reconnaître les vices de 
l'organisation territoriale décrétée après la révolu- 
tion de février. La trop grande étendue des comman- 
dements retardait la transmission des ordres et di- 
minuait ainsi l'efficacité des mesures de répression 
ordonnées par le Gouvernement pour arrêter toute 
tentative de désordre. 



— 535 — 

Ces inconvénients disparurent par le rétablisse- 
ment des cadres de F état-major combiné avec un 
remaniement des circonscriptions territoriales décrété 
le 26 décembre 1851. 

Le nombre des généraux de division fut élevé à 
quatre-vingts, le nombre des généraux de brigade à 
cent soixante, et le corps d'état-major fut ramené au 
complet déterminé par l'ordonnance du 23 février 
1833. Le chiffre des divisions militaires fut reporté 
de 17 à 21, et chaque département eut, comme autre- 
fois, une subdivision militaire commandée par un gé- 
néral. 

Dans le but de relever la situation des généraux 
commandant les divisions territoriales, un décret des 
2-11 juin 1852 met à la charge du budget de la 
guerre l'ameublement des appartements de récep- 
tion , de leurs dépendances obligées et du cabinet 
du général dans les hôtels affectés au logement des 
officiers généraux commandant les divisions terri- 
toriales. 

Enfin, un décret des 1-28 décembre 1852 rétablit 
la seconde section du cadre d'état-major de l'armée 
(la réserve), instituée par la loi du 4 août 1839, et 
supprimée par le décret du 11 avril 1848. 

Ce décret a sensiblement amélioré la position des 
officiers généraux parvenus à la limite d'âge où cesse 
leur activité, en leur restituant les trois cinquièmes 
de leur solde au lieu de la pension de retraite. 



— 536 — 

RÉORGANISATION DE l' ARMÉE D' AFRIQUE. 
CRÉATION DE DEUX NOUVEAUX RÉGIMENTS DE ZOUAVES. 

Peu de temps après son entrée au ministère, au 
mois de février 1852 , le général de Saint-Arnaud 
soumit au Prince président de la République un 
ensemble de mesures ayant pour objet de créer en 
Afrique une armée permanente au moyen de l'aug- 
mentation des corps d'élite habitués à la guerre et 
au climat d'Afrique. Dans ce but, le décret du 13 
février 1852 créa deux nouveaux régiments de 
zouaves, compléta l'organisation des bataillons de 
tirailleurs indigènes, et augmenta l'effectif des esca- 
drons de spahis. Voici les principaux passages du 
rapport présenté par le ministre pour motiver ces 
importantes mesures : 

« Monseigneur, le temps et l'expérience de la guerre en Algérie 
ont consacré quelques principes dont votre Gouvernement, juste- 
ment préoccupé des grands intérêts qui se rattachent à cette ques- 
tion, veut poursuivre l'application successive. L'un des plus féconds 
de ces principes, au point de vue militaire proprement dit, comme 
au point de vue économique, est celui delà permanence appliquée 
aux troupes formant cette partie de l'armée. 

» Le raisonnement suffirait pour démontrer que des hommes 
préparés par un long séjour à subir les épreuves du climat, à pren- 
dre part à des luttes où la force physique, la force morale et l'ha- 
bitude ont une valeur considérable, où le soldat est beaucoup plus 
individualisé que dans toute autre guerre, et réduit à chaque ins- 
tant aux ressources qu'il trouve en lui-même, sont les seuls qui 



— 537 — 

soient en mesure d'accomplir utilement l'œuvre difficile et labo- 
rieuse que la France poursuit en Algérie. Mais les faits ont con- 
firmé' la théorie d'une manière éclatante. Le rôle que le régiment 
des zouaves et les régiments de chasseurs à cheval d'Afrique ont 
joué dans le rôle de la conquête et qu'ils jouent tous les jours dans 
l'œuvre de la pacification a été apprécié par tous. Ils sont par le 
fait de véritables corps d'élite, fonctionnant dans cette guerre à la 
manière des réserves appelées à trancher les questions militaires 
les plus difficiles, ayant un passé et des traditions dont ils sont 
fiers, et auxquels ils doivent un esprit de corps très-solide et tout 
algérien. 

» En présence de ces faits, on peut regretter que la France ait 
si longtemps tardé à multiplier dans son armée d'Afrique les 
créations permanentes. Après une occupation de vingt années, 
elle devrait peut-être n'avoir aujourd'hui dans ce pays que des 
corps organisés à la manière des zouaves et des chasseurs d'Afri- 
que. Suppléant à la quantité par la spécialité, clic aurait pu res- 
treindre dans une proportion notable le chifTre des régiments 
qu'elle entretient annuellement, se réservant d'appeler momenta- 
nément en Afrique, dans des circonstances d'une gravité excep- 
tionnelle et qui deviendront de plus en plus rares désormais, des 
régiments pris dans les garnisons de l'intérieur. Ainsi, les considé- 
rations d'économie ne sont pas moins importantes que les considé- 
rations d'ordre militaire. 

» Ces considérations me conduisent à vous proposer de décider 
que la portion permanente de l'armée d'Afrique sera augmentée 
de deux régiments de zouaves. 

» Elle serait alors composée comme suit : 

» Trois régiments de zouaves; 

» Trois bataillons d'infanterie légère d'Afrique ; 

» Trois bataillons de tiraileurs indigènes; 

» Deux régiments (légion étrangère ); 

» Quatre régiments de chasseurs d'Afrique; 

» Trois régiments de spahis. 

» L'ordonnance constitutive de l'infanterie indigène, en date 
du 7 décembre 1841, dispose que les trois bataillons à former 
dans chacune des trois provinces seront de huit compagnies cha- 
cun. Le bataillon de la province de Constanline a seul été orga- 



— 538 — 

n'sé d'après ces bases. Celui d'Alger est de six compagnies, celui 
d'Oran de quatre seulement. 

» La partie jeune et entreprenante de la population indigène, 
déjà modifiée par le contact de nos mœurs, montre beaucoup de 
goût pour le service, et le gouverneur général appelle toute mon 
attention sur la nécessité d'encourager et de développer cette ten- 
dance. Il démontre qu'il est possible aujourd'hui de trouver de 
bons éléments de recrutement parmi les Kabyles depuis longtemps 
soumis à notre domination, comme ceux du Dahra, des environs 
de Mascara, de Mostaganem, de Tlemcen, et parmi les Coulouglis. 
Il constate que le service militaire est entre nos mains un puissant 
moyen d'assimilation, en même temps qu'il utilise au profit de 
notre domination des éléments qui pouraient être dangereux, s'ils 
n'étaient employés. 

» Ces considérations me conduisent à regarder comme indis- 
pensable d'élever à huit compagnies, comportant un effectif de 
mille hommes, les bataillons indigènes et de les encadrer plus soli- 
dement qu'ils ne l'ont été jusqu'à ce jour. 

/> L'ensemble des dispositions à arrêter pour réaliser le projet de 
création en Algérie d'une portion d'armée permanente fortement 
constituée : 

» Par la formation de deux nouveaux régiments de zouaves , 

» Par un complément d'organisation aux bataillons d'infanterie 
indigène , 

» Par une augmentation proportionnelle de l'effectif des esca- 
drons de spahis, 

» Sont l'objet du décret ci-joint que j'ai l'honneur de soumettre 
à votre approbation. » 

La composition des deux nouveaux régiments de 
zouaves et le choix des officiers qui devaient les 
commander, fut fait avec le plus grand soin et Ton 
a pu reconnaître dans la guerre d'Orient que les 
zouaves, pour avoir vu leur effectif triplé , n'avaient 
rien perdu de leur valeur individuelle et de leur su- 
périorité comme corps d'élite. Enlevés à la guerre 



— 539 — 

d'Afrique par les nécessités de la guerre contre la 
Russie, les trois régiments de zouaves ont formé un 
véritable corps d'armée qui a mérité cet éloge qui 
termine le rapport du maréchal de Saint- Arnaud sur 
la bataille d'Alma. « Les zouaves se sont fait admi- 
» rer des deux armées , ce sont les premiers soldats 
» du monde. » 



CREATION DE DIX NOUVEAUX BATAILLONS DE CHAS- 
SEURS A PIED, ET CRÉATION DE DEUX COMPAGNIES 
NOUVELLES DANS CHACUN DES DIX BATAILLONS DEJA 
EXISTANTS. 

Le décret relatif à ces créations nouvelles est du 
22 novembre 1853. On a cru devoir le rapprocher 
du décret qui a créé deux nouveaux régiments de 
zouaves, parce qu'il a été dicté par une pensée sem- 
blable : augmenter dans l'armée le nombre et la 
force des corps d'élite destinés à jouer un rôle im- 
portant dans la guerre et à assurer la supériorité de 
notre armée. Cette pensée est nettement expliquée 
dans le rapport présenté à l'Empereur : 

« Sire, les hommes de guerre sont unanimes à reconnaître l'im- 
portance du rôle que sont appelés à jouer dans les armées, à côté 
de l'infanterie de bataille, cies corps spéciaux de fantassins que 
l'aptitude physique des hommes, des habitudes de grande mobilité, 
une éducation militaire particulière ayant surtout pour objet la jus- 



— 540 — 

tcssc du tir, enfin un armement particulier, ont rendus propres, 
soit à l'action de tirailleurs couvrant les mouvements généraux 
pendant l'engagement, soit à être groupés sur un point donné pour 
déterminer par un feu meurtrier des eflcls comparables à ceux de 
l'artillerie, soit enfin à des missions spéciales, à des pointes hardies 
dans le pays occupé. 

» La solution de ce problème, longtemps cherchée par toutes les 
nations militaires, s'est incontestablement rencontrée dans l'insti- 
tution des chasseurs à pied. 11 est facile d'en juger par le vif intérêt 
que cette création a excitée en Europe, et par les nombreuses 
imitations auxquelles elle a donné lieu clans les armées étrangères, 
lesquelles ont profité, pour l'organisation de leurs corps de ti- 
railleurs, des recherches et des expériences de toute nature qui se 
sont succédé dans l'armée française. 11 importe donc que l'arme 
des chasseurs à pied reçoive promptement les développements né- 
cessaires... J'ai eu conséquence l'honneur de proposer à Voire Ma- 
jesté de porter de dix à vingt le nombre des bataillons de chasseurs 
à pied. En outre, mettant à profit l'expérience acquise depuis 1840, 
il m'a semblé nécessaire de composer les bataillons de dix com- 
pagnies au lieu de huit, de donner le grade de capitaine à l'officier 
instructeur du tir. Dans ces conditions, les bataillons pourront, 
tout en présentant, en cas de mobilisation, une force active res- 
pectable, laisser des dépôts mieux constitués sur tous les rapports, 
et le tir, base essentielle de l'instruction particulière à cette arme, 
ne manquera pas de se perfectionner sous l'influence d'une direc- 
tion plus élevée. 

» Ces utiles modifications seront naturellement appliquées aux 
dix bataillons d'ancienne formation, et la France sera en mesure 
de faire entrer un bataillon de chasseurs dans la composition de 
vingt divisions d'infanterie. » 



On sait les services que les chasseurs à pied 
comme les zouaves ont déjà été appelés à rendre 
dans la guerre d'Orient, et Ton peut apprécier l'im- 
portance d'une mesure qui a eu pour effet de dou- 
bler le nombre des bataillons de chasseurs à pied et 



— 541 — 

d'augmenter de deux compagnies la force de chaque 
bataillon. 

L'organisation originaire des chasseurs à pied re- 
montait à 1840. Ils ont été successivement désignés 
sous le nom de chasseurs d'Orléans et de chasseurs 
de Vincennes. 



GENDARMERIE. 



Depuis la révolution de février 1848 et pendant 
les événements de décembre 1851, la gendarmerie 
avait rendu d'éminents services à l'ordre public. 
Déjà avant le 2 décembre, diverses mesures avaient 
été prises dans l'intérêt de ce corps devenu popu- 
laire au milieu des troubles civils. En proposant un 
ensemble de dispositions pour perfectionner l'orga- 
nisation de la gendarmerie et pour améliorer le sort 
des gendarmes, le Maréchal satisfaisait aux vues 
éclairées du gouvernement de l'Empereur. 

Un décret du 16 décembre 1851 rétablit le co- 
mité consultatif de gendarmerie. Il était nécessaire 
que les questions diverses et souvent toutes spéciales 
qui intéressent l'organisation , le service , la disci- 
pline, l'instruction, et enfin le personnel du corps de 
la gendarmerie, fussent soumises aux délibérations 



— 542 — 

d'officiers généraux compétents. C'était une garan- 
tie de bonne administration. 

Peu de jours après ce permier décret, le 22 dé- 
cembre \ 851 , un autre décret a été rendu pour la 
réorganisation du corps de la gendarmerie. 

Voici, en substance, l'économie et les dispositions 
de ce décret : 

\° Le commandement de chaque compagnie com- 
prenant, en moyenne, deux cent quarante sous-offi- 
ciers et gendarmes à administrer, à diriger dans des 
fonctions multiples, souvent délicates et qui s'appli- 
quent à une étendue de territoire considérable, est 
confié à un chef d'escadron. 

2° Un assez grand nombre de lieutenances impor- 
tantes sont érigées en capitaineries. 

3° Des emplois d'adjudants sous-officiers et de 
maréchaux des logis chefs, sont créés pour le com- 
mandement des brigades importantes. 

4° Enfin, pour assurer le service de la comptabi- 
lité, des maréchaux de logis adjoints aux trésoriers 
ont été compris dans les nouveaux cadres. 

L'ensemble de ces dispositions a constitué pour 
le corps de la gendarmerie d'utiles améliorations. 
L'augmentation du nombre des chefs d'escadron, 
des capitaines, des sous-officiers, présente cet avan- 
tage, que l'avancement entre les divers grades est 
mieux réglé et se rapproche du mouvement pro- 
gressif qu'il suit dans les autres armes. La compo- 
sition du personnel de l'arme devait s'en ressentir, 



— 543 — 

car l'espoir d'un avancement plus assuré avait pour 
résultat d'y attirer un plus grand nombre d'officiers 
distingués appartenant aux autres corps de l'armée. 

Une décision ministérielle du 27 mars 1852 est 
venue combler une lacune que présentait l'organi- 
sation de la gendarmerie. Ce corps n'avait pas de 
service de santé organisé comme pour les autres 
corps de l'armée. Les inspecteurs généraux de 
l'arme se plaignaient que les gendarmes et leurs 
familles fussent obligés de recourir à leurs frais à la 
médecine civile ou exposés à manquer de soins. 

Par la décision ministérielle du 27 mars 1852, il 
a été ordonné qu'un service de santé serait organisé 
pour la gendarmerie, dans toutes les villes de gar- 
nison ayant ou non des hôpitaux militaires. 

Par une anomalie difficile à justifier, la gendar- 
merie composée de soldats permanents et mariés 
ne comportait pas dans son organisation spéciale 
de places d'enfants de troupes. Les militaires de 
cette arme chargés de famille devaient concourir 
pour l'obtention de places vacantes dans les corps 
de troupe de ligne. La création d'un nombre déter- 
miné d'enfants de troupes par compagnie de gen- 
darmerie a été décrétée. 

On peut citer encore diverses autres dispositions 
ayant toutes pour objet l'amélioration du bien-être 
des gendarmes. 

Ainsi les gendarmes vétérans ont vu leur position 
relevée et leur solde notablement augmentée. 

Les sous-officiers et brigadiers de l'arme ont été 



— 544 — 

admis à jouir d'un accroissement de solde de dix 
centimes par jour. 

Dans toutes les localités pourvues de manutention, 
les sous-officiers, brigadiers et gendarmes, ont été 
autorisés à se fournir de pain de troupe à un prix 
fixé par le ministre. 

Enfin, les militaires de la gendarmerie réformés 
pour cause d'infirmités sans avoir droit à pension et 
qui comptaient au moins huit ans de service, ont 
été admis à jouir d'une gratification temporaire de 
réforme. 



CAVALERIE. 



La législation qui régissait la remonte à titre gra- 
tuit des officiers des armes à cheval était éparse dans 
plusieurs ordonnances et instructions. Elle présen- 
tait des imperfections auxquelles il était important 
de remédier dans l'intérêt des officiers et du service 
lui-même. Les décrets des 23 décembre 1851, 11 fé- 
vrier 1852, 28 mars 1852 ont eu pour but de coor- 
donner, de réformer et de compléter la législation 
en cette matière. 

Sous l'empire de l'ancienne législation, un cheval 
devenait la propriété de l'officier qui le montait, lors- 
qu'il avait été inscrit pendant huit années sur le con- 



— 545 — 

trôle spécial des chevaux d'officiers, bien qu'il eût 
passé en plusieurs mains. Cette disposition, qui ap- 
pelait à jouir du bénéfice de la propriété le détenteur 
dernier en date, quelle qu'eût été la durée de sa 
possession, n'atteignait pas suffisamment le but que 
l'État s'était proposé , et qui consistait à intéresser 
l'officier à la conservation du cheval et à le récom- 
penser des soins qu'il avait donnés à sa monture. 
Aujourd'hui une possession de sept années suffit pour 
assurer à l'officier la propriété du cheval, mais il faut 
que la possession soit continue. 

Les décrets des 11 février et 28 mars 1852 auto- 
risent les capitaines (pour le second cheval dont ils 
doivent être pourvus), les chefs d'escadrons, lieute- 
nants-colonels et colonels des corps de troupe à che- 
val, à choisir leurs montures dans les dépôts de re- 
monte ou parmi les chevaux disponibles des corps, 
sous la condition de verser au Trésor une somme 
égale au prix d'achat des chevaux. 

Précédemment, les cessions de cette nature, au- 
torisées seulement pour les capitaines et chefs d'es- 
cadrons, s'effectuaient sous la condition du payement 
par les officiers d'une somme invariable de 900 fr. 
Il en résultait que, lorsque le cheval avait coûté un 
prix inférieur à cette somme, ce qui arrivait géné- 
ralement pour les chevaux destinés à la cavalerie 
légère, l'administration prélevait un bénéfice là où 
elle avait voulu faire un avantage. Le décret du 
28 mars 1852, en disposant que les chevaux cédés 
aux officiers leur seraient livrés dans tous les cas au 

H. 35 



— 546 — 

prix d'achat pour le service de la remonte, est rentré 
dans des conditions plus conformes à l'équité. 

Enfin la décision ministérielle du 26 juin 1852 
autorise l'acquisition par l'État des chevaux des offi- 
ciers passant dans une position non montée, mis en 
disponibilité, en non-activité, admis à la retraite ; 
disposition qui les soustrait aux embarras d'une vente 
souvent difficile, parce qu'elle doit se faire dans des 
conditions d'urgence dont profitaient généralement 
les spéculateurs au détriment des officiers. 

Un décret du 28 janvier 1852 est venu réorga- 
niser le corps des vétérinaires militaires , en leur 
donnant une position hiérarchique plus élevée, plus 
conforme à l'importance des études exigées pour 
leur service, enfin une retraite plus en rapport avec 
leur situation nouvelle. Ce décret leur a en outre 
appliqué le bénéfice de la loi du 19 mai 1831 sur 
l'état des officiers. 

Un autre décret, en date du 26 février 1852, a 
également amélioré la position des militaires appar- 
tenant aux compagnies de cavaliers de remonte, 
facilité et amélioré le recrutement de ces compa- 
gnies, qui rendent des services importants pour la 
remonte de la cavalerie. 



547 — 



INTENDANCE MILITAIRE. 

Un décret rendu par le gouvernement provisoire, le 
28 avril 1868, avait réduit le nombre des intendants 
militaires dans des proportions incompatibles avec 
le bien du serrice. Un décret du 29 décembre 1851 
abrogea ce décret et réorganisa le corps de l'inten- 
dance militaire. 

Un autre décret du 26 décembre 1852 a rendu 
applicables aux intendants militaires, âgés de soixante- 
deux ans, les dispositions du décret du 2 décembre 
1852, qui avait rétabli le cadre de réserve de l'état- 
major de Tannée. Ce décret a eu à la fois pour ré- 
sultat d'améliorer et de relever la position des inten- 
dants militaires et d'augmenter l'homogénéité de 
notre organisation militaire et administrative. 

L'organisation des personnels administratifs (sub- 
sistances, hôpitaux, habillement et campement) telle 
qu'elle résultait de l'ordonnance royale du 28 février 
1838 et de celle du 25 août 1840, présentait des ano- 
malies et des lacunes qu'il importait de faire dispa- 
raître. 

Le personnel des subsistances militaires, le plus 
important de tous, ne jouissait pas de l'état des offi- 
ciers et des garanties précieuses qui y sont attachées, 
ce qui le plaçait dans un état d'infériorité vis-à-vis le 
personnel des autres corps. Réduit de trois cent 
vingt-neuf à deux cent quatre-vingt-huit par la loi de 



— 548 — 

finances du 15 juillet 1849, le personnel des subsis- 
tances ne suffisait plus aux besoins du service. D'un 
autre côté, les personnels des hôpitaux et de l'habil- 
lement présentaient des effectifs trop élevés, ce qui 
nuisait à l'avancement d'un certain nombre de sujets 
méritants. 

Un décret du 9 janvier 1852 a modifié profondé- 
ment cet état de choses. 

Il a été établi en principe par ce décret que les 
personnels administratifs auraient un caractère es- 
sentiellement militaire. Ainsi, le personnel des sub- 
sistances a été militarisé commme l'étaient déjà les 
personnels des hôpitaux et de l'habillement. L'ad- 
mission dans les services d'agents civils auxiliaires 
pouvant devenir titulaires a été interdite et le recru- 
tement a été concentré dans les sous-officiers de 
l'armée. 

Les commis entretenus des bureaux de l'inten- 
dance avaient été laissés en dehors des services mi- 
litarisés, bien qu'ils dussent être rattachés à l'armée 
au même titre que les officiers d'administration des 
subsistances, des hôpitaux et de l'habillement. Le 
décret du 1 er novembre 1852 , en créant une qua- 
trième section du personnel des services administra- 
tifs, a fait disparaître cette inégalité. 

Une question d'organisation vivement débattue 
depuis plusieurs années restait encore à vider à la fin 
de 1851. Il était devenu nécessaire de prendre un 
parti définitif sur l'organisation du corps de santé de 
l'armée. En outre, le service sanitaire dans les corps 



— 549 — 

de troupes et dans les établissements hospitaliers ré- 
clamait des améliorations forcément tenues en sus- 
pens jusqu'à ce qu'il eût été statué sur l'organisation 
du personnel. 

Un décret du 23 mars 1852 est venu régler cette 
organisation. Les dispositions de ce décret ont eu 
pour objet de fixer l'effectif du corps de santé de ma- 
nière à satisfaire aux exigences du service tant à 
l'intérieur qu'aux armées, d' améliorer les conditions 
d'avancement, de déterminer la hiérarchie des offi- 
ciers de santé et l'assimilation de leurs grades avec 
ceux des autres corps de l'armée. 



AMELIORATIONS DANS LA CONDITION DES SOLDATS. 

Une décision ministérielle du 24 décembre 1852 
a substitué les gamelles individuelles aux gamelles 
communes dans tous les corps de troupes. Avant 
cette décision ministérielle, une seule gamelle était 
affectée à la nourriture de huit hommes, comme il 
y a quelques années deux hommes partageaient le 
même lit. Chaque soldat a maintenant sa gamelle 
comme son lit. 

Un décret impérial des 10-31 décembre 1853 a 
établi un nouveau mode de blanchissage du linge de 
la troupe, au moyen de la création de buanderies mi- 



— 550 — 
litaires dans les garnisons. Voici quelques passages 
du rapport qui précède le décret et qui en font com- 
prendre l'utilité: 

« Dans l'état actuel des choses, la chemise el le mouchoir du 
soldai sont seuls blanchis régulièrement au moyen d'une imputa- 
lion hebdomadaire et individuelle de 10 centimes sur le fonds de 
l'ordinaire ; le blanchissage des autres effets (caleçon, calotte, mu- 
sette, pantalon de treillis) est laissé aux soins du soldat et ne lui 
coûte pas moins de 5 centimes par semaine dans l'infanterie et 
8 centimes dans la cavalerie .. Suivant le système proposé, tous les 
effets du soldat seraient blanchis au moyen d'appareils à vapeur, 
dans des buanderies militaires et par des soldats propres à ce ser- 
vice. La dépense du blanchissage devant, dans de telles conditions, 
se lrou\er considérablement réduite, elle pourrait être imputée sur 
le fonds de la masse individuelle... Le paiement aurait lieu au 
moyen d'un abonnement. Le taux de l'abonnement serait réglé par 
trimestre, savoir : pour les troupes à pied 65 centimes par trimes- 
tre et par homme, pour les troupes à cheval 1 franc 5 centimes par 
trimestre el par homme... Il est incontestable que l'usage habituel 
du linge de corps plus fréquemment et mieux blanchi, apportera 
dans l'état sanitaire de l'armée une amélioration qui indemnisera 
le gouvernement de ses avances par la diminution du nombre des 
journées d'hôpital ». 



551 — 



A LGER IK. 



Le décret relatif à la réorganisation de l'armée 
d'Afrique et à la formation de deux nouveaux régi- 
ments de zouaves, avait eu pour but de constituer en 
Algérie les éléments d'une armée permanente. Pour 
fortifier encore les moyens de défense propres à la 
colonie elle-même, un décret du 12 juin 1852 réor- 
ganisa la milice algérienne. 

Ce décret donne au gouverneur général les pou- 
voirs les plus étendus en tout ce qui touche l'organi- 
sation des milices, leur suspension ou leur dissolution, 
la nomination et la révocation des officiers de tout 
grade. Une disposition spéciale confère au gouver- 
neur général et même aux généraux commandant les 
divisions, en cas d'urgence, le droit de faire passer 
les milices sous l'autorité militaire. 

Un grand nombre de mesures furent prises dans 
l'intérêt de la colonisation, telles que concessions de 
terres, créations de routes et de villages, etc. On peut 
citer notamment la concession faite par décret du 
26 avril 1853, à la Compagnie Genevoise de 20,000 
hectares de terre aux environs du Sétif, à la charge 
par la Compagnie de construire dix villages et d'ins- 
taller cinq cents familles dans un délai de deux ans. 
Le succès de cette grande entreprise paraît aujour- 
d'hui assuré. 



— 552 — 

Divers décrets réalisèrent des améliorations im- 
portantes pour la prospérité de l' Algérie. 

Une bourse de commerce fut créée à Alger. (Dé- 
cret du 16 avril 1852.) 

Un Mont-de-Piété y fut établi ainsi que des caisses 
d'épargne, de prévoyance et des sociétés de secours 
mutuels. 

Un conseil d'hygiène et de salubrité fut institué. 
(Décret du 23 avril 1852.) 

Enfin, le décret impérial du 9 novembre 1853 sur 
la culture du coton en Algérie consacra un ensemble 
de mesures destinées à encourager et à développer 
cette culture si importante pour l'avenir de la colo- 
nisation. 

Le rapport présenté à l'Empereur, le 16 octo- 
bre 1853, fait connaître l'état de la question à cette 
époque : 

« Sire, je viens, conformément aux ordres de Votre Majesté, 
lui soumettre des propositions en vue de développer énergiquement 
la culture du coton en Algérie. 

» Mais, avant tout, je crois indispensable d'entrer dans quelques 
détails sur l'état dans lequel cette question se présente aujourd'hui. 

» La France a le plus grand intérêt, au point de vue de son 
industrie manufacturière, à encourager la culture du coton en 
Algérie. 

>» D'une part, en effet, la production des Étals-Unis, qui fournit 
à l'Europe la plus grande partie de cette matière première, ne suit 
qu'avec peine les progrès de la fabrication, et le moment n'est 
peut-être pas éloigné où le coton fera défaut aux manufactures 
du continent, surtout quand on voit les Américains mettre chaque 
année en œuvre des parties de plus en plus considérables de leurs 
propres produits. D'un autre côté, les autres pays qui pourraient 



— 553 — 

fournir cette matière à l'Europe ne lui en livrent que des quantités 
tout à fait insuffisantes. 

» Aussi, l'Angleterre s'est-elle déjà préoccupée de cette situation. 
Depuis plusieurs années, elle encourage la culture du coton dans 
.«es possessions de l'Inde et de l'Australie, les seules qui puissent 
le produire sur une grande échelle, de manière à pouvoir s'exonérer 
un jour de la dépendance dans laquelle elle se trouve, sous ce 
rapport, vis-à-vis d'une nation rivale. 

» La France est aussi fort intéressée à ce que le coton ne manque 
pas à ses manufactures. Notre pays, on le sait, consomme chaque 
année pour environ 100 millions de francs de coton, qu'il tire 
principalement des Etats-Unis et de l'Egypte. 

» Les expériences faites en Algérie depuis plus de dix ans dans 
les pépinières du Gouvernement, et dans les dernières années 
par quelques colons intelligents, ont prouvé que la culture du 
coton était non-seulement possible, mais profitable aux agricul- 
teurs, et que les produits récoltés étaient susceptibles de rivaliser 
avec les meilleures qualités obtenues dans d'autres pays. 

» Parmi les nombreuses espèces de colon qui ont été expéri- 
mentées en Algérie, il a été reconnu que la culture de celles dites 
Géorgie longue soie, Jumel, Nankin et Louisiane blanc réussissent 
le mieux, et ce sont précisément les espèces qui sont les plus re- 
cherchées par l'industrie. Les chambres de commerce de France 
auxquelles des échantillons de ces sortes ont été soumis à plusieurs 
reprises ont été unanimes pour témoigner de leur bonne qualité, 
et cette opinion a reçu une éclatante sanction de la part du jury 
international de l'exposition universelle de Londres, qui, en 1851, 
a accordé à ces cotons onze récompenses. 

» Au rapport d'un filateur distingué, M. Feray, la récolte des co- 
tons Géorgie longue soie d'Amérique ne dépassait pas 30,000 balles 
par an, et on ne pourrait l'augmenter d'une manière notable en 
raison du peu d'étendue des terres propres à la produire. On ne 
pourrait davantage obtenir ce coton en Egypte. En Algérie, au 
contraire, il est facile de trouver, comme dans la Géorgie et la 
Caroline du Sud, des terrains à proximité de la mer ou naturelle- 
ment saturés de sel, où la longue soie croîtrait parfaitement. Ainsi 
tout le Sahel de la province d'Alger et la plaine de la Mitidja, le 
littoral de la province d'Oran, principalement dans la partie com* 



— 55/j — 

prise entre cette ville et iMostaganem. les plaines du Tlélat, de 
l'Habra et du Sig, celles de Bône et de Philippeville, dans la pro- 
vince de Conslantine, sans compter beaucoup d'autres localités, 
sont susceptibles de produire le coton dans d'excellentes conditions. 
11 serait sans doute facile, sur ces terrains, de se procurer, indé- 
pendamment des autres espèces, les quantités de Géorgie longue 
soie qui manquent à l'industrie , et que M. Feray évalue à 
15,00 ) balles. Or, un pareil placement dans la métropole ou sur 
les autres marchés de l'Europe procurerait à lui seul un mouve- 
ment d'affaires de plus de 20 millions i . 

» On peut par ce seul fait juger de l'avenir qui est réservé à 
l'Algérie. 

» Déjà des résultats remarquables ont été obtenus par les colons; 
la première récolte de Géorgie longue soie obtenue en Algérie en 
1850, et soumise à un habile filatcur du nord, M. Cox, a été es- 
timée par lui au prix de 9 francs le kilogramme; elle a servi à faire 
des filés qui ont atteint facilement les numéros 250 à 360 en fil 
simple, et 400 en fil retors. D'un autre côté-, M. Feray, appelé à 
expérimenter les cotons de cette espèce provenant de la récolte de 
1852, a reconnu qu'ils avaient conservé la bonne qualité des co- 
tons américains, la finesse, la force, là longueur, et qu'ils se 
seraient vendus depuis 700 francs jusqu'à 900 francs les 100 kilo- 
grammes sur le marché du Havre ; ce qui, dans ces conditions, au- 
rait assuré un beau bénéfice au planteur. Enfin, d'après les expé- 
riences faites à la pépinière centrale d'Alger en 1851, le rendement 
net à l'hectare de cette espèce serait de 1,400 francs, ce qui est un 
produit très-avantageux. 

» Dès à présent donc la culture du coton longue soie en Algérie 
est très-profitable au colon ; elle le deviendra davantage encore 
quand les détails en seront plus généralement connus. Dans quel- 
que temps, sans doute, quand la population aura augmenté et 
que la main-d'œuvre aura baissé, il n'est pas douteux que l'agri- 
culteur trouvera des avantages à produire aussi le coton courte 
soie dans les parties du territoire qui ne seront pas reconnues pro- 
pres à donner la longue soie ; peut-être aujourd'hui pourrait-on, 

1 La balle américaine est de 150 kilogrammes environ. — Le prix chi kilo- 
gramme évalué à !> francs. 



— 555 — 

en employant la main d'oeuvre indigène el en intéressant les Arabes 
aux cultures, se livrer avec fruit à cette production. L'expérience 
faite en grand, il y a quelques années, par Mehemed-Ali avec: les 
rcllahs de l'Egypte, autorise à le penser. 

» De ce qui précède, il résulte que le Gouvernement à le plus 
grand intérêt à encourager la culture du coton en Algérie. Du 
reste, les colons commencent à pressentir les bénéfices qu'ils doi- 
vent retirer un jour de cette culture, llestés peu importants jus- 
qu'en 1852, les essais se sont tout à coup multipliés dans ces der- 
niers temps, et, d'après les renseignements parvenus à mon dé- 
partement, on peut évaluer à 700 hectares les ensemencements qui 
ont été faits cette année par les colons dans les trois provinces. Ce 
chiffre est très-considérable si on le rapproche des essais antérieurs. 
L'impulsion est donc donnée, et il semble qu'il n'y ait plus qu'à la 
développer énergiqu entent. 

On sait que F Empereur ne se contenta pas des en- 
couragements établis avec les fonds de l'État, dans 
l'intérêt de la culture du colon. Le jour môme où 
parut le décret dont il vient d'être parlé, l'Empereur 
signa un autre décret, qui affectait un fonds de cent 
mille francs à prendre sur sa liste civile aux encou- 
ragements pour la culture du coton en Algérie. 



— 556 — 



DISCOURS PRONONCE PAR SON EXCELLENCE LE MARE- 
CHAL DE SAINT-ARNAUD, MINISTRE DE LA GUERRE, 
A LA CÉRÉMONIE D'iNAUGURATION DE LA STATUE 
DU MARÉCHAL NEY, DUC d'eLCHINGEN, PRINCE DE 
LA MOSROWA, LE 7 DÉCEMBRE 1853. 

Messieurs, nous venons accomplir aujourd'hui un 
grand acte de réparation nationale ; nous venons éle- 
ver une statue au maréchal Ney, à cette place môme 
où, il y a trente-huit ans, le héros tomba victime des 
discordes civiles et des malheurs de la patrie. 

Cette réparation solennelle était due à la mémoire 
du prince de la Moskowa, elle était due à ses servi- 
ces et à ses compagnons d'armes : car s'il est un 
privilège qui appartienne à ces grandes existences 
liées aux destins des empires, c'est d'être jugées par 
leurs services et non par leurs erreurs. 

Leurs services sont à eux, leurs erreurs sont de 
l'homme et de son temps. 

Vainement des voix éloquentes avaient entrepris 
l'œuvre de la réhabilitation légale du maréchal Ney : 
on ne refait pas l'histoire avec des arrêts de justice. 

Le sentiment public ne s'y est jamais mépris; ce 
qu'il voulait c'était la réalité de la réhabilitation. 

Cette réalité, la voici ! 

Pressés autour de la statue du maréchal Ney, te- 
nons-le pour réhabilité par un de ces arrêts tels que 
les rend celui qui détruit et relève les empires, et se 



— 557 — 

réserve, à son heure, par d'éclatants retours, de fixer 
sur les événements et sur les hommes le jugement 
de la postérité. 

La France accueillera cet acte réparateur avec un 
respect mêlé de reconnaissance. 

Soldats ! c'est à vous surtout que j'ai mission de 
m' adresser aujourd'hui. La gloire du maréchal Ney 
appartient à la France, mais elle est d'abord le pa- 
trimoine de l'armée. Sa vie fut mêlée aux plus beaux 
souvenirs de notre histoire militaire. Son nom a 
grandi sous le drapeau, de bataille en bataille, d'El- 
chingen à la Moskowa. 

L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Russie, ont 
contemplé sur leurs plus fameux champs de bataille 
cette mâle et noble figure, aussi impassible dans le 
danger que le bronze qui la représente aujourd'hui. 

Suivre le maréchal Ney dans sa carrière militaire 
serait écrire l'histoire de nos plus glorieux succès; 
contentons-nous aujourd'hui d'esquisser rapidement 
les principaux traits de sa vie. 

Né la même année que le grand homme qui devait 
être son Empereur, son maître et son ami, Michel 
Ney s'engagea en 17S8 comme simple hussard. 
En 1792, il était sous-lieutenant; en 96, général de 
brigade, et à trente ans, en 99, général de di- 
vision. 

Tous ses grades, il les avait gagnés sur un champ 
de bataille ; tous, ils avaient été la récompense d'un 
fait d'armes éclatant ou d'une victoire, et cet homme, 
déjà illustre dans l'armée, déjà connu et aimé des 



— 558 — 
soldats, dont il avait conquis la confiance , aussi 
simple, aussi modeste qu'habile et vaillant, n'avait 
d'autre ambition que de servir son pays, et refusait 
deux fois les grades qu'il avait si bien mérités. Deux 
fois il ne cédait pour les accepter qu'aux instances et 
même aux ordres de Kléber et de Bernadotte, alors 
ses chefs immédiats. 

En 1800, à Hohenlinden, cette sœur rivale de 
Marengo, Ney seconde puissamment les efforts de 
Moreau. 

Envoyé, en 1802, en Suisse comme ministre plé- 
nipotentiaire , le guerrier devient pacificateur, et 
fait un traité de paix dont les bases subsistent encore. 

appelé au camp de Boulogne, son génie s'applique 
à former ce 6 e corps , qui devait bientôt se mon- 
trer digne de son chef. L'Empire était créé, et Na- 
poléon I er , qui connaissait si bien les hommes, choisit 
pour maréchaux, parmi ses lieutenants qui depuis 
longtemps repoussaient l'ennemi du sol de la France, 
ceux qu'il avait jugés les plus habiles, et les plus 
braves : Ney avait conquis son bâton de maréchal , 
comme tous ses grades. 

C'est alors que le génie du guerrier grandit avec 
sa position et paraît dans tout son lustre. 

Quel est le militaire français dont le cœur n'a pas 
battu au récit de ce beau combat d'Elchingen, qui 
aurait suffi seul à la gloire d'un homme? 

Elchingen préparait la chute dUlm, Elchingen 
s'attache au nom de Ney. 

Le suivrons-nous dans le Tyrol, à léna, où il com- 



— 559 — 

bat à côté du maréchal Lannes; à Magdebourg, à 
Eylau, dont il décide la victoire, si longtemps dis- 
putée, si chèrement achetée? 

Mais, Messieurs , cet homme si bouillant, si im- 
pétueux dans l'attaque, voyez-le calme et impassible 
dans la retraite, donnant par son attitude un éclatant 
démenti à ceux qui voudraient prétendre que le Fran- 
çais ne sait se battre qu'en marchant en avant. 

Admirez Ney et les soldats qu'il commande : il a 
fait passer dans tous les cœurs son calme intrépide et 
sa puissance de résistance ; il nous a appris à tous ce 
que la volonté, l'habileté et l'énergie peuvent obtenir 
dans les circonstances les plus désespérées. 

En Prusse, à Gutstadt, le 6 e corps ne compte plus 
que huit mille hommes ; Beningsen, à la tête de qua- 
rante mille Russes , se flatte hautement de l'enlever 
tout entier; mais Ney sait rendre tous ses efforts im- 
puissants. Il défend le terrain pied à pied, profite de 
toutes les positions, recule avec calme et lenteur ; 
en trois jours il fait cinq lieues! Et toujours attaqué 
par des forces quintuples des siennes, sans perdre un 
seul canon, il rejoint l'armée pour triompher avec 
elle à Friedland. 

En Espagne, de belles journées l'attendaient en- 
core, et de 1808 à 1811 il fait l'admiration des An- 
glais comme des Français. 

En 1812 s'ouvre la campagne de Russie ; l'Em- 
pereur confie au duc d'Elchingen le commandement 
du 3 e corps. Les victoires de Smolensk, de Valutina, 
de la Moskowa, complètent la gloire du maréchal 



— 560 — 

Ney ; mais c'est au moment où commencent nos dé- 
sastres que le héros se montre tout entier. 

Ney avait enfoncé, détruit les bataillons russes; 
aujourd'hui, il les arrête, les défie, les force à l'ad- 
mirer encore. Le fusil à la main, sans déposer le 
bâton du commandement , mêlé aux soldats qu'il 
enflamme de son courage, multipliant cette poignée 
de braves qui grandit sous son regard, il oppose 
au nombre l'habileté, la ténacité de la défense : il 
triomphe à l'instant même où l'on croit qu'il va tom- 
ber, et à lui la gloire éternelle d'avoir sauvé les dé- 
bris de l'armée française; bien plus, d'avoir sauvé 
son honneur. 

La Moskowa avait donné son nom au maréchal 
Ney le jour d'une victoire ; mais, à côté de ce nom 
glorieux, la postérité, toujours impartiale , en écrit 
un autre en lettres impérissables : la Bérézina ! ! ! 

Au milieu de tant d'actions héroïques, savez-vous, 
soldats, quel est le plus beau titre de gloire du maré- 
chal Ney? C'est cette fermeté inébranlable dans les 
revers ! 

Tant que durèrent les jours de victoire, Ney avait eu 
des rivaux ; il cessa d'en avoir au jour des désastres. 

181 3 et \ 814 ! ... . souvenirs pleins de douleurs et 
de gloire ! Ney dispute aux masses ennemies le sol 
qu'il a conquis, et, blessé deux fois avant de le quit- 
ter , il rentre en France pour présenter encore sa 
poitrine à l'invasion étrangère. Champaubert, Mont- 
mirail, le trouvent à côté de l'Empereur, défendant 
de village en village le sol sacré de la patrie! 



— 561 — 

A Waterloo, la fortune refuse tout à son courage, 
tout, jusqu'à cette mort du soldat qui était due au 
brave des braves, et qu'il chercha vainement à tra- 
vers la mitraille. 

Ici, Messieurs, je voudrais pouvoir écarter de ma 
pensée, comme de la vôtre, le souvenir des discordes 
civiles qui, en 1814 et en 1815, pesèrent sur la 
France, plus encore peut-être que les armées étran- 
gères. 

Émue des divisions de la patrie, l'âme du maré- 
chal Ney se troubla, comme s'était troublée à une 
autre époque l'âme des Turenne et des Condé. 
Comme eux il a fait des fautes; plus qu'eux il les a 
expiées. 

Aussi la postérité oubliera cette faiblesse passa- 
gère d'un héros, et dira du prince de la Moskowa ce 
que Bossuet a dit du prince de Condé : 

« II parut alors avec ce je ne sais quoi d'achevé 
» que les malheurs ajoutent aux grandes vertus. » 

C'est ainsi que le nom du maréchal Ney, ennobli 
par la victoire et consacré par le malheur , est im- 
mortel comme celui de ces héros populaires que la 
tradition transmet d'âge en âge. 

11 entrait sans doute, Messieurs, dans les desseins 
de la Providence qu'une satisfaction suprême fût 
donnée aux mânes du maréchal Ney par l'héritier 
même de l'Empereur. 

Accomplie sous le règne de Napoléon III, cette ré- 
paration nationale offre quelque chose de plus touchant 
pour la famille et de plus saisissant pour la postérité. 

ir. 30 



— 562 — 

Remercions donc, Messieurs, celui dont la pensée 
noble et grande a voulu acquitter cette dette de la 
France, et a permis à l'armée de venir chercher des 
inspirations militaires au pied de la statue d'un grand 
capitaine. 



DISCOURS PRONONCE PAR LE GENERAL DE SAINT- 
ARNAUD, AU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA GIRONDE, 
LE 23 AOUT 1852. 

Messieurs, en m' appelant à l'honneur de présider 
vos délibérations, le Gouvernement a voulu recon- 
naître quelques services rendus au pays, et c'est 
une récompense dont j'ai lieu d'être fier. 

Depuis longtemps j'étais attaché à ce département 
par des intérêts et des souvenirs de famille; les 
devoirs de ma vie militaire avaient pu seuls m'en 
tenir éloigné. Aujourd'hui que l'élection m'appelle à 
siéger parmi vous, je suis heureux de voir se res- 
serrer les liens qui m'unissaient aux habitants de la 
Gironde. 

11 y a plusieurs années, Messieurs, que la session 
du conseil général ne s'est ouverte au milieu de cir- 
constances aussi favorables. Vous vous rappelez les 
luttes politiques qui, depuis 1848, agitaient, ses dé- 
libérations; vous vous rappelez les préoccupations 



— 563 — 

profondes qui, depuis cette époque, pesaient sur tous 
les esprits. 

Ces préoccupations ont disparu, et, plus rassurés 
sur l'avenir, nous pouvons nous livrer avec calme à 
l'étude des questions administratives et financières 
qui intéressent ce beau département. 

Le Prince ferme et éclairé qui nous gouverne a 
montré lui-même l'importance qu'il attachait à la 
bonne administration départementale. Vous savez 
qu'au lendemain d'une lutte suprême contre l'anar- 
chie, il a le premier introduit dans nos lois le prin- 
cipe de la décentralisation administrative. 

11 nous appartient, Messieurs, de seconder par des 
travaux utiles la pensée du Gouvernement, et de 
l'aider à accomplir ces améliorations pratiques qui 
augmentent progressivement le bien-être et la pros- 
périté de tous. 

Déjà quelques mois d'un gouvernement répara- 
teur ont suffi pour relever le crédit public et pour 
donner aux affaires une activité nouvelle. De grands 
travaux sont entrepris, et la Gironde, trop longtemps 
privée des rapides communications créées par la va- 
peur, voit s'achever le chemin qui mettra Bordeaux 
aux portes de Paris, au moment même où va s'exé- 
cuter la ligne nouvelle qui va mettre la Méditerranée 
aux portes de Bordeaux. 

Jouissons, Messieurs, des biens qu'apportent à 
notre pays le rétablissement de la paix publique et 
le triomphe des vrais principes de gouvernement. 
Sachons les féconder par nos efforts ; sachons sur- 



— 564 — ' 
tout les rendre durables, car la stabilité constitue 
cette garantie de l'avenir, qui seule peut permettre à 
la France de reprendre le cours interrompu de ses 
destinées. Enfin, remercions la Providence qui a 
voulu que la patrie, fatiguée des discordes civiles, 
pût se reposer sous un Prince capable de porter le 
plus grand nom des temps modernes. 



DISCOURS TRONOISCE PAR LE MARECHAL DE SAINT- 
ARNAUD, AU CONSEIL GÉNÉRAL DE LA GIRONDE, 
LE 22 AOUT 1853. 

Messieurs, en me retrouvant au milieu de vous, 
ma pensée se reporte d'abord vers les souvenirs de 
notre dernière session. Ces souvenirs sont, en effet, 
bien précieux pour moi, et je suis heureux de trou- 
ver une occasion nouvelle de vous remercier des 
témoignages de cordiale sympathie que j'ai reçus de 
vous, lorsque je suis venu pour la première fois pré- 
sider vos délibérations. 

Je me félicite également d'être aujourd'hui votre 
interprète pour rendre un juste tribut d'éloges à 
l'administrateur si distingué qui partageait, l'année 
dernière, vos travaux. 

L'Empereur, en appelant M. Haussmann à de 
nouvelles fonctions, a montré le prix qu'il attachait 



— 565 — 
à ses services ; mais, en même temps, Sa Majesté 
lui a donné pour successeur un homme d'un cœur 
énergique et dévoué, éprouvé aussi dans l'adminis- 
tration des grandes préfectures. Déjà, sans doute, 
vous avez apprécié vous-mêmes le caractère élevé, 
l'esprit à la fois ferme et bienveillant de notre nou- 
veau préfet de la Gironde \ 

Tout à l'heure, il vous fera connaître l'état des 
affaires du département, et vous soumettra dans son 
rapport annuel divers plans d'administration. L'a- 
mélioration des édifices publics, le développement 
du système des routes; enfin, l'exécution des che- 
mins de fer qui, des différents points du territoire, 
convergent vers Bordeaux, soulèvent des questions 
importantes et donneront un vif intérêt à vos déli- 
bérations. 

J'aurais désiré pouvoir me consacrer tout entier 
aux travaux de la session, d'impérieux devoirs ne me 
le permettront pas encore cette année. Mais vous 
savez que, de près comme de loin, je suis attentif 
à vos discussions, et que j'aime à les suivre avec cet 
intérêt particulier que je dois à tout ce qui touche le 
département de la Gironde. 

A l'ouverture de la dernière session, vous avez 
été des premiers à manifester vos vœux pour que le 
principe d'hérédité vînt compléter les garanties atta- 
chées à nos institutions. 

Peu de jours après, dans cette ville même, à quel- 

1 M. de Mentque. 



— 566 — ' 

ques pas de cette enceinte, un discours mémorable 
annonçait à la France et à l' Europe les principes 
sur lesquels serait fondé le nouvel empire que la 
nation tout entière allait être appelée à consacrer par 
ses suffrages. 

L'Empereur disait à Bordeaux, dans son simple 
et noble langage : « L'Empire c'est la paix. » 

L'épreuve s'est présentée plus tôt peut-être qu'on 
ne devait s'y attendre ; la paix a pu paraître un 
instant compromise. Mais en France comme à l'é- 
tranger, au moment des plus sérieuses complica- 
tions, on a rendu universellement ce témoignage, 
que si les chances mauvaises étaient écartées, nul 
n'y aurait plus contribué que l'Empereur des Fran- 
çais par sa modération pleine de noblesse, autant 
que par sa fermeté. 

11 appartenait, en effet, Messieurs, à celui qui 
avait vaincu l'esprit révolutionnaire au dedans, de 
rendre au dehors, à l'influence française, toute sa 
puissance, ses traditions régulières et son caractère 
civilisateur. 

Ainsi, l'héritier des plus glorieux souvenirs de 
notre histoire, appuyé sur la volonté nationale, ac- 
complit sa double mission par le maintien de l'ordre 
et de la paix, et grandit à chaque épreuve nouvelle 
dans l'amour de la France et le respect du monde! 



DOCUMENTS RELATIFS 

A LA GUERRE D'ORIENT ET A LA MORT DU MARÉCHAL. 

ORDRE GÉNÉRAL. 

Au quartier général, à Marseille, le 20 avril 185/|. 

Soldats , dans quelques jours vous partirez pour 
F Orient; vous allez défendre des alliés injustement 
attaqués, et relever le défi que le czar a jeté aux na- 
tions de l'Occident. 

De la Baltique à la Méditerranée, l'Europe applau- 
dira à vos efforts et à vos succès. 

Vous combattrez côte à côte avec les Anglais, les 
Turcs, les Égyptiens. Vous savez ce que l'on doit à 
des compagnons d'armes : union et cordialité dans 
la vie des camps, dévouement absolu à la cause com- 
mune dans l'action. 

La France et l'Angleterre, autrefois rivales, sont 
aujourd'hui amies et alliées. Elles ont appris à s'es- 
timer en se combattant; ensemble elles sont maî- 
tresses des mers ; les flottes approvisionneront l'armée 
pendant que la disette sera dans le camp ennemi. 

Les Turcs, les Égyptiens ont su tenir tête aux 
Russes depuis le commencement de la guerre ; seuls, 



— 568 — 
ils les ont battus dans plusieurs rencontres ; que ne 
feront-ils pas secondés par vos bataillons! 

Soldats! les aigles de l'empire reprennent leur 
vol, non pour menacer l'Europe, mais pour la dé- 
fendre. Portez-les encore une fois comme vos pères 
les ont portées avant vous. Comme eux, répétons 
tous, avant de quitter la France , le cri qui les con- 
duisit tant de fois à la victoire : Vive l'Empereur. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT- ARNAUD. 



ORDRE GENERAL. 



Varna, le 1 er juillet 185/j. 

Soldats, pour vous rapprocher de l'ennemi, vous 
venez de mettre en quelques jours cent lieues de plus 
entre la France et vous. Depuis que vous l'avez 
quittée , votre activité , votre énergie ont été à la 
hauteur des difficultés qu'il fallait vaincre, mais vous 
ne les auriez pas dominées sans le concours dévoué 
que vous a offert la marine impériale. 

Les amiraux, les officiers, les marins de nos ports 
et de nos flottes se sont voués à la pénible mission 
de transporter vos colonnes à travers les mers. Vous 



— 569 — 
les avez vus livrés aux plus durs travaux pour réaliser 
des opérations d'embarquement et de débarquement 
souvent répétées, et nous pouvons dire qu'ils se sont 
disputé l'honneur de hâter la marche de nos aigles. 
Témoin de cette loyale confraternité des deux 
armées,, je saisis avec bonheur l'occasion qui s'offre 
à moi de lui rendre hommage, et j'irai demain por- 
ter solennellement aux flottes des amiraux Hamelin 
et Bruat des remerciements auxquels j'ai voulu as- 
socier chacun de vous et qui s'adresseront à la ma- 
rine impériale tout entière. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



ORDRE GENERAL. 



Au quartier général, à Varna, le 25 août 185/i. 

Soldats, vous venez de donner de beaux spectacles 
de persévérance, de calme et d'énergie au milieu de 
circonstances douloureuses qu'il faut oublier. 

L'heure est venue de combattre et de vaincre. 
L'ennemi ne vous a pas attendus sur le Danube. Ses 
colonnes démoralisées, détruites par la maladie, s'en 
éloignent péniblement. C'est la Providence peut-être 



— 570 — 
qui a voulu nous épargner l'épreuve de ces contrées 
malsaines , c'est elle aussi qui nous appelle en Cri- 
mée, pays salubre comme le nôtre, et à Sébastopol 
siège de la puissance russe, dans ces murs où nous 
allons chercher ensemble le gage de la paix et de 
notre retour dans nos foyers. L'entreprise est grande 
et digne de vous. Vous la réaliserez à l'aide du plus 
formidable appareil militaire et maritime qui se vit 
jamais. Les flottes alliées avec leurs trois mille ca- 
nons et leurs vingt-cinq mille braves matelots , vos 
émules et vos compagnons d'armes, porteront sur la 
terre de Grimée une armée anglaise dont vos pères 
ont appris à respecter la haute valeur, une division 
choisie de ces soldats ottomans qui viennent de faire 
leurs preuves à vos yeux, et une armée française que 
j'ai le droit et l'orgueil d'appeler l'élite de notre 
armée tout entière. 

Je vois là plus que des gages de succès, j'y vois 
le succès lui-même. 

Généraux , chefs de corps , officiers de toutes ar- 
mes, vous partagerez et vous ferez passer dans l'âme 
de vos soldats la confiance dont la mienne est remplie. 

Bientôt, nous saluerons ensemble les trois dra- 
peaux réunis flottants sûr les murs de Sébastopol 
de notre cri national : Vive l'Empereur. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



571 



A SON EXCELLENCE LE MARECHAL VAILLANT, 
MINISTRE DE LA GUERRE. 

A bord du vaisseau la Ville-de-Paris, le 12 septembre 185/i. 

Monsieur le Maréchal, ma situation sous le rap- 
port de la santé est devenue grave. Jusqu'à ce jour 
j'ai opposé à la maladie dont je suis atteint tous les 
efforts d'énergie dont je suis capable, et j'ai pu es- 
pérer pendant longtemps que j'étais assez habitué à 
souffrir pour être en mesure d'exercer le comman- 
dement sans révéler à tous la violence des crises que 
je suis condamné à subir. 

Mais cette lutte a épuisé mes forces. J'ai eu la 
douleur de reconnaître dans ces derniers temps et 
surtout dans cette traversée, pendant laquelle je me 
suis vu sur le point de succomber, que le moment 
approchait où mon courage ne suffirait plus à porter le 
lourd fardeau d'un commandement qui exige une 
vigueur que j'ai perdue et que j'espère à peine re- 
couvrer. 

Ma conscience me fait un devoir de vous expo- 
ser cette situation. Je veux espérer que la Providence 
me permettra de remplir jusqu'au bout la tâche que 
j'ai entreprise, et que je pourrai conduire jusqu'à 
Sébastopol l'armée avec laquelle je descendrai de- 
main sur la côte de Crimée ; mais ce sera là, je le 
sens, un suprême effort, et je vous prie de demander 



— 572 — 

à l'Empereur de vouloir bien me désigner un suc- 
cesseur. 

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expres- 
sion de mes sentiments très-respectueux. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



AU MEME. 



Au bivouac, à Old-Fort, le 16 septembre 1854. 

Monsieur le Maréchal, j'ai l'honneur de vous con- 
firmer ma dépêche télégraphique en date de ce 
jour. 

Notre débarquement s'est opéré, le 14, dans les 
conditions les plus heureuses, et sans que l'ennemi 
ait été aperçu. L'impression morale qu'ont reçue les 
troupes a été excellente, et c'est au cri de Vive l'Em- 
pereur ! qu'elles ont mis pied à terre et pris posses- 
sion de leurs bivouacs. 

Nous sommes campés sur des steppes où l'eau et 
le bois nous font défaut. La nécessité d'effectuer un 
débarquement difficile et compliqué au delà de tout 
ce qu'on peut dire, contrarié par un vent de mer qui 



— 573 — 

a rendu la plage souvent inabordable, nous a retenus 
jusqu'à ce jour dans ces mauvais bivouacs. 

J'avais d'abord voulu occuper Eupatoria, dont la 
rade foraine est l'unique refuge qui nous soit ouvert 
sur cette côte difficile. Mais j'ai trouvé les disposi- 
tions des habitants si accommodantes, que je me suis 
contenté d'y établir une station navale et quelques 
agents qui ont mission de recueillir les ressources 
qui s'y peuvent rencontrer; 

Les Tartares commencent à arriver au camp ; ils 
sont très-doux , très-inoffensifs et paraissent très- 
sympathiques à notre entreprise. J'espère que nous 
obtiendrons par eux du bétail et des transports. Je 
fais payer avec soin toutes les ressources qu'ils nous 
offrent, et je ne néglige rien pour nous les rendre fa- 
vorables. C'est un point très-important. 

En tout, notre situation est bonne et l'avenir se 
présente avec de premières garanties de succès qui 
semblent très-solides. Les troupes sont pleines de 
confiance. La traversée, le débarquement étaient as- 
surément deux des éventualités les plus redoutables 
qu'offrait une entreprise qui est presque sans précé- 
dent, eu égard aux distances, à la saison, aux incer- 
titudes sans nombre qui l'entouraient. Je juge que 
l'ennemi, qui laisse s'accumuler à quelques lieues de 
lui un pareil orage, sans rien faire pour le dissiper à 
son origine, se met dans une situation fâcheuse, dont 
le moindre inconvénient est de paraître frappé d'im- 
puissance vis-à-vis des populations. 

J'ai l'honneur de vous adresser, ci-joint, l'ordre 






— 574 — 

du jour que j'ai fait lire aux troupes au moment du 
débarquement. 

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression 
de mes sentiments très-respectueux. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



ORDRE GENERAL. 



14 septembre, pendant le débarquement 
sur les côtes de Crimée. 

Soldats, vous cherchez l'ennemi depuis cinq mois. 
11 est enfin devant vous et nous allons lui mon- 
trer nos aigles. Préparez-vous à subir les fatigues et 
les privations d'une campagne qui sera difficile, mais 
courte, et qui élèvera devant l'Europe la réputation 
de l'armée d'Orient au niveau des plus hautes gloires 
militaires de l'histoire. 

Vous ne permettrez pas que les soldats des armées 
alliées, vos compagnons d'armes, vous dépassent en 
vigueur et en solidité devant l'ennemi, en constance 
dans les épreuves qui vous attendent. 

Vous vous rappellerez que nous ne faisons pas la 
guerre aux paisibles habitants de la Grimée, dont les 
dispositions nous sont favorables, et qui, rassurés 



— 575 — 

par notre excellente discipline, par le respect que 
nous montrerons pour leur religion, leurs mœurs et 
leurs personnes, ne tarderont pas à venir à nous. 

Soldats, à ce moment où vous plantez vos dra- 
peaux sur la terre de Crimée, vous êtes l'espoir de la 
France; dans quelques jours vous en serez l'or- 
gueil. Vive l'Empereur! 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



RAPPORT DE M. LE MARECHAL DE SATNT-ARNAUD. 

(Extrait du Moniteur.) 

L'Empereur a reçu du Maréchal de Saint-Arnaud le rapport sui- 
vant sur la victoire de l'A.lma. Personne ne lira sans émotion ce 
récit si simple d'une grande victoire, où le général en chef parle 
de tout le monde, excepté de lui-même. 

Néanmoins, le Gouvernement apprécie comme elles le méritent 
l'énergie et l'habileté déployées dans cette circonstance par le 
Maréchal. 

L'Empereur a décidé que vingt et un coups de canon seraient 
tirés aujourd'hui, à midi, pour célébrer cette victoire. 

Au quartier général, à Almà, champ de bataille d'Alma, 
le 21 septembre 185/|. 

Sire, le canon de Votre Majesté a parlé!... Nous 
avons remporté une victoire complète. C'est une belle 



— 5 r /6 — 

journée, Sire, à ajouter aux fastes militaires de la 
France, et Votre Majesté aura un nom de plus à 
joindre aux victoires qui ornent les drapeaux de l'ar- 
mée française. 

Les Russes avaient réuni hier toutes leurs forces, 
tous leurs moyens, pour s'opposer au passage de 
l'Aima. Le prince Menschikqff les commandait en per- 
sonne. Toutes les hauteurs étaient garnies de redou- 
tes et de batteries formidables. 

L'armée russe comptait quarante mille baïonnettes 
venues de tous les points de la Grimée ; le matin il en 
arrivait encore de Théodosie.... six mille chevaux, 
cent quatre-vingts pièces de canon de campagne ou 
de position. 

Des hauteurs qu'ils occupaient, les Russes pou- 
vaient nous compter homme par homme, depuis le 19, 
au moment où nous sommes arrivés sur le Bulba- 
nak. 

Le 20, dès six heures du matin, j'ai fait opérer 
par la division Bosquet, renforcée par huit bataillons 
turcs, un mouvement tournant qui enveloppait la 
gauche des Russes et tournait quelques-unes de 
leurs batteries. 

Le général Bosquet a manœuvré avec autant d'in- 
telligence que de bravoure. Ce mouvement a décidé 
du succès de la journée. 

J'avais engagé les Anglais à se prolonger sur leur 
gauche pour menacer en même temps la droite des 
Russes pendant que je les occuperais au centre, mais 
leurs troupes ne sont arrivées en ligne qu'à dix heu- 



— 577 — 
res et demie. Elles ont bravement réparé ce retard. 
A midi et demi, la ligne de l'armée alliée occupait une 
étendue de plus d'une grande lieue, arrivait sur l'Aima, 
et elle était reçue par un feu terrible de tirailleurs. 

Dans ce moment, la tête de la colonne Bosquet 
paraissait sur les hauteurs. Je donnai le signal de 
l'attaque générale. 

L'Aima fut traversée au pas de charge. Le prince 
Napoléon, à la tête de sa division, s'emparait du 
gros village d'Alma, sous le feu des batteries russes. 
Le prince s'est montré digne du beau nom qu'il 
porte. On arrivait en bas des hauteurs sous le feu 
des batteries ennemies. 

Là, Sire, a commencé une vraie bataille sur toute 
la ligne, bataille avec ses épisodes de brillants hauts 
faits et de valeur. Votre Majesté peut être fière de 
ses soldats, ils n'ont pas dégénéré ; ce sont les sol- 
dats d'Austerlitz et d'Iéna. 

A quatres heures et demie, l'armée française était 
victorieuse partout. 

Toutes les* positions avaient été enlevées à la 
baïonnette au cri de Vive l'Empereur! qui a retenti 
toute la journée; jamais je n'ai vu enthousiasme 
semblable ; les blessés se soulevaient de terre pour 
crier. A notre gauche, les Anglais rencontraient de 
grosses masses et éprouvaient de grandes difficultés ; 
mais tout a été surmonté. 

Les Anglais ont abordé les positions russes dans 
un ordre admirable sous le canon, les ont enlevées 
et ont chassé les Russes. 

". 37 



— 578 — 

Lord Raglan est d'une bravoure antique. Au mi- 
lieu des boulets et des balles, c'est le même calme 
qui ne l'abandonne jamais. 

Les lignes françaises se formaient sur les hauteurs 
en débordant la gauche russe, l'artillerie ouvrait son 
feu. Alors ce ne fut plus une retraite, mais une dé- 
route ; les Russes jetaient leurs fusils et leurs sacs 
pour mieux courir. 

Si j'avais eu de la cavalerie, Sire, j'obtenais des 
résultats immenses, et Menschikoff n'aurait plus d'ar- 
mée ; mais il était tard, nos troupes étaient haras- 
sées, les munitions d'artillerie s'épuisaient: nous 
avons campé à six heures du soir sur le bivouac 
même des Russes. 

Ma tente est sur l'emplacement même de celle 
qu'occupait le matin le prince Menschikoff, qui se 
croyait si sûr de nous arrêter et de nous battre, qu'il 
avait laissé sa voiture. Je l'ai prise avec son porte- 
feuille et sa correspondance ; je profiterai des ren- 
seignements que j'y trouve. 

L'armée russe aura pu probablement se rallier à 
deux lieues d'ici, et je la trouverai demain sur la 
Katcha, mais battue et démoralisée, tandis que l'ar- 
mée alliée est pleine d'ardeur et d'élan. Il Tn'a fallu 
rester ici aujourd'hui pour évacuer nos blessés et les 
blessés russes sur Gonstantinople, et reprendre à 
bord de la flotte des munitions, des vivres. 

Les Anglais ont eu quinze cents hommes hors de 
combat. Le duc de Cambridge se porte bien ; sa 
division et celle de sir J. Brown ont été superbes. 



— 579 — 

J'ai à regretter environ douze cents hommes hors de 
combat, trois officiers tués, cinquante-quatre blessés, 
deux cent cinquante-trois sous-ofïiciers et soldats 
tués, mille trente-trois blessés. 

Le général Ganrobert, auquel revient en partie 
l'honneur de la journée, a été blessé légèrement par 
un éclat d'obus qui l'a atteint à la poitrine et à la 
main : il va très-bien. Le général Thomas, de la 
division du prince, a reçu une balle dans le bas- 
ventre, blessure grave. Les Russes ont perdu environ 
cinq mille hommes. Le champ de bataille est jonché 
de leurs morts, nos ambulances sont pleines de leurs 
blessés. Nous avons compté une proportion de sept 
cadavres russes pour un cadavre français. 

L'artillerie russe nous a fait du mal, mais la nôtre 
lui est bien supérieure. Je regretterai toute ma vie 
de ne pas avoir eu seulement mes deux régiments 
de chasseurs d'Afrique. Les zouaves se sont fait ad- 
mirer des deux armées ; ce sont les premiers soldats 
du monde. 

Veuillez agréer, Sire, l'hommage de mon profond 
respect et de mon entier dévouement. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARXAUD. 



— 5S0 



ORDRE GENERAL. 



Champ de bataille d'Alma, le 20 septembre 1854 . 

Soldats, la France et P Empereur seront contents 
de vous. 

A Aima, vous avez prouvé aux Russes que vous 
étiez les dignes fils des vainqueurs d'Eylau et de la 
Moskowa. Vous avez rivalisé de courage avec vos 
alliés les Anglais, et vos baïonnettes ont enlevé des 
positions formidables et bien défendues. 

Soldats, vous rencontrerez encore les Russes sur 
votre chemin, vous les vaincrez encore comme vous 
l'avez fait aujourd'hui, au cri de Vive l'Empereur! et 
vous ne vous arrêterez qu'à Sébastopol ; c'est là que 
vous jouirez d'un repos que vous avez bien mérité. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



581 — 



A SON EXCELLENCE LE MARECHAL VAILLANT, 
MINISTRE DE LA GUERRE. 

Au quartier général, au bivouac sut- l'Aima, 
le 21 septembre 1854. 

Monsieur le Maréchal, ma dépêche télégraphique, 
en date d'hier, vous a fait connaître sommairement 
les résultats de la bataille d'Alma. Le croquis ci- 
joint, fait à la hâte, vous en donnera une idée plus 
complète : vous jugerez par lui des difficultés que 
nous avons eues à vaincre pour enlever ces positions 
formidables. 

La rivière Aima offre un cours sinueux, très-en- 
caissé; les gués sont très-difficiles et rares. Les 
Russes avaient posté dans le fond de la vallée cou- 
verte d'arbres, de jardins et de maisons, et clans le 
village de Bourlouck une masse de tirailleurs bien 
couverts, armés de carabines de précision, et qui 
ont reçu nos têtes de colonnes par un feu très-vif et 
très-incommode. Le mouvement tournant du géné- 
ral Bosquet, commandant de la deuxième division, 
que cet officier général a exécuté sur la droite avec 
beaucoup d'intelligence et de vigueur, avait heureu- 
sement préparé la marche en avant directe des deux 
autres divisions et de l'armée anglaise. Néanmoins, 
la position cle.cet officier général, qui s'est longtemps 



— 582 — 
trouvé sur la hauteur avec une seule brigade, pou- 
vait être compromise dans son isolement, et le géné- 
ral Canrobert, pour l'appuyer, dut faire une pointe 
vigoureuse dans le sens qu'indique une des lignes 
directrices du croquis. — Je le fis soutenir par une 
brigade de la quatrième division qui était en ré- 
serve, pendant que l'autre brigade de cette même 
division, suivant le général Bosquet, allait se mettre 
à son appui. 

La troisième division marchait droit au centre des 
positions, ayant à sa gauche l'armée anglaise. 11 
avait été entendu avec lord Raglan que ses troupes 
opéreraient à leur gauche un mouvement tournant 
analogue à celui que le général Bosquet effectuait 
sur la droite. Mais incessamment menacée par la 
cavalerie et débordée par des troupes ennemies pos- 
tées sur les hauteurs, la gauche de l'armée anglaise 
dut renoncer à réaliser cette partie du programme. 

Le mouvement général se prononça au moment 
où le général Bosquet, protégé par la flotte, apparut 
sur les hauteurs. — Les jardins, d'où s'échappait un 
feu très-vif des tirailleurs russes, ne tardèrent pas à 
être occupés par la ligne des nôtres. — Notre artille- 
rie s'approcha à son tour des jardins, et commença 
à canonner vivement les bataillons russes qui s'éche- 
lonnaient sur les pentes pour appuyer leurs tirail- 
teurs en retraite. Les nôtres, les pressant avec une 
audace incroyable, les suivaient sur les pentes, et je 
ne tardai pas à lancer ma première ligne h travers 
les jardins. Chacun passa où il put, et nos colonnes 



— 583 — 
gravirent les hauteurs sous un feu de mousqucterie 
et de canons qui ne put ralentir leur marche. — Les 
crêtes furent couronnées, et je lançai ma deuxième 
ligne à l'appui de la première, qui se jetait en avant 
au cri de Vive l'Empereur ! 

L'artillerie de réserve s'était, à son tour, portée 
en avant avec une rapidité que les obstacles de la 
rivière et la roideur des pentes rendaient difficile à 
comprendre. Les bataillons ennemis refoulés sur le 
plateau ne tardèrent pas à échanger avec nos lignes 
une canonnade et une fusillade qui se terminèrent par 
leur retraite définitive en très-mauvais ordre , que 
la présence de quelques milliers de chevaux m'au- 
raient facilement permis de convertir en déroute. La 
nuit arrivait, et je dus songer à m' établir pour le 
bivouac à portée de l'eau. 

Je campai sur le champ de bataille même pendant 
que l'ennemi disparaissait à l'horizon, laissant le ter- 
rain jonché de ses morts et de ses blessés , dont il 
avait cependant emmené un grand nombre. 

Pendant que ces événements se passaient sur la 
droite et au centre , les lignes de l'armée anglaise 
franchissaient la rivière en avant du village de Bour- 
louk et se portaient sur les positions que les Russes 
avaient fortifiées et où ils avaient concentré des mas- 
ses considérables, car ils n'avaient pas jugé que les 
pentes rapides comprises entre ce point et la mer et 
couvertes par un fossé naturel pussent être occupées 
de vive force par nos troupes. L'armée anglaise ren- 
contra donc une résistance très-solidement organisée. 



— 584 — 

Le combat quelle a livré a été des plus vifs et fait le 
plus grand honneur à nos braves alliés. 

En résumé , Monsieur le Maréchal , la bataille 
d'Alma, dans laquelle plus de cent vingt mille hom- 
mes, avec cent quatre-vingts pièces de canon, ont été 
engagés, est une brillante victoire, et l'armée russe 
ne s'en serait pas relevée si, comme je l'ai dit plus 
haut, j'avais eu de la cavalerie pour enlever les 
masses d'infanterie démoralisées et tout à fait décou- 
sues qui se retiraient devant nous. 

Cette bataille consacre d'une manière éclatante la 
supériorité de nos armes au début de cette guerre. 
Elle a au plus haut point déconcerté la confiance que 
l'armée russe avait en elle-même, et surtout dans les 
positions préparées de longue main où elle nous at- 
tendait. Cette armée se composait des 16 e et 17" 
divisions d'infanterie russe, d'une brigade de la 13 e , 
d'une brigade de la 14 e division de réserve, des 
chasseurs à pied du 6 e corps, armés de fusils à tige 
tirant des balles oblongues, de quatre brigades d'ar- 
tillerie dont deux à cheval, et d'une batterie tirée du 
parc de réserve de siège , comprenant douze pièces 
de gros calibre. La cavalerie était forte d'environ 
cinq mille chevaux, et l'ensemble peut être évalué à 
cinquante mille hommes environ , que commandait 
le prince Menschikoff en personne. 

11 nous est difficile d'évaluer les pertes de l'armée 
russe, mais elles doivent être considérables, si on en 
juge par les morts et les blessés qu'elle n'a pu em- 
porter et qui sont restés entre nos mains. Dans les 



— 585 — 

ravins de l'Aima, sur les plateaux en avant, sur le 
terrain formant la position enlevée par l'armée an- 
glaise , le sol est couvert de plus de dix mille fusils, 
havre-sacs et objets divers d'équipement. — Nous 
avons consacré la journée d'aujourd'hui à enterrer 
leurs morts partout où ils ont été rencontrés , et à 
donner des soins à leurs blessés , que je fais trans- 
porter avec les nôtres sur les bâtiments de la 
flotte pour être conduits à Constantinople. Tous les 
officiers russes, généraux compris, sont vêtus de la 
capote grossière des soldats, et il est conséquemment 
difficile d'en faire la distinction au milieu des morts 
ou du petit nombre de prisonniers que nous avons 
pu faire. Cependant il reste acquis que parmi ceux 
qu'a l'armée anglaise figurent deux officiers généraux. 

La bataille d'Alma , où les armées alliées se sont 
réciproquement donné des gages qu'elles ne sau- 
raient oublier, rendra plus étroits encore et plus 
solides les liens qui les unissaient. La division otto- 
mane qui marchait à l'appui de la division Bosquet 
dans son mouvement tournant a fait des merveilles 
de rapidité pour arriver en ligne en suivant le chemin 
du bord de la mer que je lui avais tracé. Elle n'a 
pu prendre une part active au combat qui se livrait 
en avant d'elle; mais ces troupes montraient une 
ardeur au moins égale à la nôtre, et je suis heureux 
d'avoir à vous dire tout ce que je fonde sur le con- 
cours de ces excellents auxiliaires. 

Tout le monde a fait brillamment son devoir, et 
il me sera difficile de faire un choix entre les corps 



— 586 — 

de troupes , les officiers et soldats qui ont montré le 
plus de vigueur dans l'action et qui doivent être 
l'objet d'une mention particulière. J'ai déjà fait con- 
naître dans ce rapport l'importance du rôle qu'a joué 
la division Bosquet dans son mouvement tournant, 
pendant lequel sa l re brigade, établie seule sur les 
hauteurs, est restée longtemps exposée au feu de 
cinq batteries d'artillerie. — La Indivision a gravi 
les hauteurs par ses pentes les plus roides avec une 
ardeur dont son chef, le générai Ganrobert, lui don- 
nait l'exemple. Cet honorable officier général a été 
.frappé à la poitrine d'un éclat d'obus; mais il a pu 
rester à cheval jusqu'à la fin de l'action, et sa bles- 
sure n'aura aucune suite fâcheuse. — La 3 e division, 
conduite avec la plus grande vigueur par S. A. 1. le 
prince Napoléon , a pris au combat qui s'est livré sur 
les plateaux la part la plus brillante, et j'ai été heu- 
reux d'adresser au prince mes félicitations en pré- 
sence de ses troupes. 

Le général Thomas, commandant la 2 e brigade de 
cette division, a été grièvement blessé d'un coup de 
feu en conduisant énergiquement ses troupes à l'at- 
taque du plateau. La 2 e brigade de la division Forey, 
marchant à l'appui de la l re division, sous les ordres 
du général d'Aurelle , a dignement figuré dans le 
combat. Le lieutenant Poitevin, du 39 e de ligne, a 
tenu sur le bâtiment du télégraphe, qui formait le 
point central de la défense de l'ennemi, le drapeau 
de son régiment; il y est mort glorieusement, em- 
porté par un boulet. 



— 587 — 

Pendant toute la durée de la bataille, l'artillerie 
a joué un rôle principal, et je ne puis ici trop rendre 
hommage à l'entrain et à l'intelligence avec lesquels 
ce corps d'élite a combattu. 

Dans un rapport ultérieur, dont je recueille en ce 
moment les éléments, je vous ferai connaître les 
noms des officiers, sous-officiers et soldats qui ont 
mérité d'être admis à l'ordre du jour ; j'y joindrai 
un travail de demande de récompenses que vous 
trouverez certainement méritées. 

Veuillez agréer, Monsieur le Maréchal, l'expression 
de mes sentiments très-respectueux. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



AU MEMK. 



Au quartier général, à Aima, champ de bataille d'Alma, 
le 22 septembre 1 854. 

Monsieur le Ministre, mon rapport officiel rend 
compte à Votre Excellence des détails de la belle jour- 
née du 20, mais je ne puis laisser partir le courrier 
sans vous dire quelques mots de nos braves soldats. 



— 588 — 

Les soldats de Friedland et d'Austerlitz sont tou- 
jours sous nos drapeaux, Monsieur le Maréchal, la 
bataille d'Alma l'a prouvé. C'est le même élan, la 
même bravoure brillante. On peut tout faire avec de 
pareils hommes quand on a su leur inspirer de la 
confiance. 

Les armées alliées ont enlevé des positions vrai- 
ment formidables. En les parcourant hier , j'ai re- 
connu tout ce qu'elles offraient de favorable à la ré- 
sistance, et en vérité, si les Français et les Anglais 
les avaient occupées, jamais les [lusses ne s'en se- 
raient emparés. 

Aujourd'hui que tout est plus calme, et que les 
renseignements qui nous arrivent par les déserteurs 
et les prisonniers sont plus précis, nous pouvons 
sonder les plaies de l'ennemi. 

La perte des Russes est considérable. Les déser- 
teurs accusent plus de six mille hommes. Leur armée 
est démoralisée. Dans la soirée du 20 elle s'était par- 
tagée en deux. Le prince Menschikoff, avec l'aile 
gauche, marchait sur Bagtché-Séraï ; l'aile droite se 
dirigeait sur Belbeck. Mais ils étaient sans vivres , 
leurs blessés les encombraient, la route en est jon- 
chée. Beau succès, Monsieur le Ministre, qui fait 
honneur à nos armes, ajoute une belle page à notre 
histoire militaire et donne à l'armée un moral qui 
vaut vingt mille hommes de plus. Les Russes ont 
laissé sur le champ de bataille près de dix mille sacs 
et plus de cinq mille fusils. C'était une véritable dé- 
route. Le prince Menschikoff et ses généraux étaient 



— 589 — 
bien fanfarons dans leur camp que j'occupe, le matin 
du 20. Je crois qu'ils ont un peu l'oreille basse. Le 
général russe avait demandé à Aima des vivres pour 
trois semaines; j'ai dans l'idée qu'il aura arrêté le 
convoi en route. 

Votre Excellence pourra juger qu'il y a beaucoup 
de mirage dans toutes les affaires russes. Dans trois 
jours , je serai sous Sébastopol et je saurai dire à 
Votre Excellence tout ce que cela vaut au juste. 

Le moral et l'esprit de l'armée sont admirables. 

Les bâtiments qui doivent aller chercher à Varna 
des renforts de troupes de toutes armes sont partis 
depuis le 18. Ils m'arriveront à Belbeck avant la fin 
du mois. 

Ma santé est toujours la même : elle se soutient 
entre les souffrances, les crises et le devoir. Tout 
cela ne m'empêche pas de rester douze heures à 
cheval les jours de bataille... mais les forces ne me 
trahiront-elles pas? 

Adieu, Monsieur le Maréchal, j'écrirai à Votre 
Excellence quand je serai sous Sébastopol. 

Recevez, Monsieur le Ministre, l'assurance de mes 
sentiments respectueux et dévoués. 

Le maréchal de Fiance, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



— 590 — 



AU MEME. 



Au quartier général, au bivouac sur la Tchernaïa, 
le 26 septembre 1854. 

Monsieur le Maréchal , ma santé est déplorable. 
Une crise cholérique vient de s'ajouter aux maux 
que je souffre depuis si longtemps , et je suis arrivé 
à un état de faiblesse tel que le commandement m'est, 
je le sens, devenu impossible. — Dans cette situation, 
et quelque douleur que j'en éprouve , je me fais un 
devoir d'honneur et de conscience de le remettre 
entre les mains du général Ganrobert, que des ordres 
spéciaux de Sa Majesté désignent pour mon suc- 
cesseur. 

L'ordre du jour ci-joint vous dira dans quels sen- 
timents je me sépare de mes soldats et renonce à 
poursuivre la grande entreprise à laquelle d'heureux 
débuts semblaient présager une issue glorieuse pour 
nos armes. 

Veuillez agréer , Monsieur le Maréchal , l'expres- 
sion de mes sentiments très-respectueux, 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



— 591 — 



A.u quartier général, au bivouac de Menkendié, 
le 26 septembre 1854. 



Soldats , la Providence refuse à votre chef la sa- 
tisfaction de continuer à vous conduire dans la voie 
glorieuse qui s'ouvre devant vous. Vaincu par une 
cruelle maladie, avec laquelle il a lutté vainement, 
il envisage avec une profonde douleur, mais il saura 
remplir l'impérieux devoir que les circonstances lui 
imposent, celui de résigner le commandement dont 
une santé à jamais détruite ne lui permet plus de 
supporter le poids 

Soldats, vous me plaindrez, car le malheur qui me 
frappe est immense, irréparable, et peut-être sans 
exemple. 

Je remets le commandement au général de divi- 
sion Canrobert que, dans sa prévoyante sollicitude 
pour cette armée et pour les grands intérêts qu'elle 
représente, l'Empereur a investi des pouvoirs néces- 
saires par une lettre close que j'ai sous les yeux. 
C'est un adoucissement à ma douleur que d'avoir à 
déposer en de si dignes mains le drapeau que la 
France m'avait confié. 

Vous entourerez de vos respects, de votre confiance, 
cet officier général, auquel une brillante carrière mi- 
litaire et l'éclat des services rendus ont valu la noto- 
riété la plus honorable dans le pays et dans l'armée. 
11 continuera la victoire d'Alma et aura le bonheur 



— 592 — 

que j'avais rêvé pour moi-même et que je lui envie, 
de vous conduire à Sébastopol. 

Le maréchal de France, 

commandant en chef de l'armée d'Orient, 

A. de SAINT-ARNAUD. 



M. DE PLACE, 

AIDE DE CAMP DU MAKÉCHAL DE SAINT-ARNAUD, 

A M. DE FORCADE. 

En mer, à bord du Berlhollet, le 9 octobre 185/i. 

Cher Monsieur, une dépêche télégraphique a dû 
vous apprendre hier la funeste nouvelle qui nous 
plonge tous dans le deuil, et qui pour la France doit 
être une calamité publique. Notre Maréchal bien 
aimé, frappé par le choléra au sein de son armée et 
au milieu de son triomphe, s'est éteint sans souffran- 
ces après six jours de lutte contre le mal. C'est le 29, 
à quatre heures du soir, que celui que nous pleurons 
tous s'est pour ainsi dire endormi dans la mort. Nous 
espérions le ramener encore vivant à Thérapia, mais 
ses forces étaient épuisées, et son corps si éprouvé 
par une cruelle et longue maladie n'a pu résister. A 
noire arrivée, il avait cessé de vivre déjà depuisvingt 



— 593 — 

heures. La Maréchale a éprouvé une douleur qui ne 
peut se décrire à la nouvelle que nous lui apportions 
avec des cœurs désolés. Elle n'a pas reculé devant 
une longue traversée à bord de ce même Berthollet 
qui emporte la tombe de son mari. La présence de 
cette tombe ravive sa douleur, et j'attends avec 
une grande impatience que cette longue traversée 
soit finie. 

Il me tarde, cher Monsieur, de mêler mes regrets 
aux vôtres. Nous parlerons ensemble de notre cher, 
de notre grand Maréchal dont la gloire brille d'un si 
vif éclat sur son tombeau. Nous redirons avec votre 
cher frère cette belle vie si dévouée au pays, qui s'est 
usée à son service jusqu'à la dernière parcelle. Le 
Maréchal mort des suites du choléra avait une mala- 
die cruelle. L'autopsie faite par le docteur Cabrol a 
révélé tous les développements de la péricardite, ossi- 
fication de l'aorte et adhérence des membranes qui 
enveloppent le cœur. Cette terrible maladie qui l'avait 
miné depuis deux ans, se manifestait par des crises 
continuelles où il perdait presque connaissance. 

Le Berthollet, secondé par le beau temps, arrivera 
à Marseille dans la nuit du 10 au 11. Les forma- 
lités que nous avons à 'remplir ne nous permettront 
pas de partir de Marseille avant le 11 au soir ou le 
12 au matin, et nous arriverons probablement à 
Paris le 13 avec le précieux dépôt qui nous est confié. 



38 



— 594 



L'Empereur a adressé à iVl mo la Maréchale de Saint-Arnaud la 
loltre suivante : 



Saint-Gloud, le 16 octobre 1854. 

Madame la Maréchale, personne plus que moi ne 
partage, vous le savez, la douleur qui vous oppresse. 
Le Maréchal s'était associé à ma cause du jour où, 
quittant l'Afrique pour prendre le portefeuille de la 
guerre, il concourait à rétablir l'ordre et l'autorité 
dans ce pays. 11 a associé son nom aux gloires mili- 
taires de la France le jour où, se décidant à mettre 
le pied en Crimée malgré de timides avis, il gagnait, 
avec lord Raglan, la bataille de l'Aima et frayait à 
notre armée le chemin de Sébastopol. J'ai donc perdu 
en lui un ami dévoué dans les épreuves difficiles, 
comme la France a perdu en lui un soldat toujours 
prêt à la servir au moment du danger. Sans doute 
tant de titres à la reconnaissance publique et à la 
mienne sont impuissants à adoucir une douleur 
comme la vôtre, et je me borne à vous assurer que 
je reporte sur vous et sur la famille du Maréchal les 
sentiments qu'il m'avait inspirés. Recevez-en, Ma- 
dame la Maréchale, l'expression sincère. 

NAPOLÉON. 



— 595 — 



Le gouvernement de Sa Majesté Britannique a chargé Son Ex- 
cellence lord Cowley de transmettre au Gouvernement de l'Em- 
pereur ses condoléances à l'occasion de la mort du Maréchal de 
Saint-Arnaud. 

Voici la traduction de la lettre adressée par lord Cowley au mi- 
nistre des affaires étrangères : 



Paris, le 10 octobre 1854. 

Monsieur le Ministre, le principal secrétaire d'État 
de Sa Majesté pour les affaires étrangères m'a invité 
à faire parvenir le plus promptement possible à l'Em- 
pereur l'expression du profond regret avec lequel le 
gouvernement de la reine a reçu la nouvelle de la 
mort du Maréchal de Saint-Arnaud. Le gouverne- 
ment de Sa Majesté est désireux d'offrir à Sa Majesté 
Impériale et à la nation française ses condoléances 
pour le douloureux événement qui a privé l'Empe- 
reur et la France des services d'un général aussi 
brave et aussi éminent. Si quelque chose peut adou- 
cir l'amertume des regrets que le gouvernement et 
le peuple de France doivent ressentir d'une pareille 
perte et que partage l'Angleterre, c'est la pensée, 
bien que douloureuse elle-même, que les derniers 
moments du Maréchal ont été illustrés par l'éclat 
d'une victoire qui restera éternellement glorieuse 
dans les annales militaires des deux pays. 

En priant Votre Excellence de se faire l'interprète 
de ces sentiments auprès de l'Empereur, j'ai la con- 



— 596 — 

fiance qu'elle me permettra d'ajouter l'expression de 
mes regrets personnels. Connaître le Maréchal de 
Saint- Arnaud, c'était l'aimer, car la courtoise affa- 
bilité de sa vie privée n'était pas moins à remarquer 
que son intrépide fermeté sur le champ de bataille. 
Je saisis cette occasion, etc. 

COWLEY. 



LETTRE D'OMER-PACHA , GENERALISSIME DE L'ARMÉE 
OTTOMANE, 

A MADAME LA MARÉCHALE DE SAINT-ARNAUD. 



Bucharest, le 1 er novembre 1854. 

Madame la Maréchale , au moment où l'armée 
française vient de perdre le chef illustre qui l'avait 
conduite en Crimée, et qui par la brillante victoire 
d'Alma avait ajouté une page glorieuse aux faits mi- 
litaires de son pays, j'éprouve le besoin de vous ex- 
primer tout le chagrin que j'ai ressenti, en apprenant 
le malheur qui venait de vous frapper. 

Ce n'est pas seulement, Madame, le général ha- 
bile, dont les talents militaires pouvaient être si 
utiles à la cause pour laquelle nous combattons, que 



— 597 — 

je regrette, c'est encore un ami, pour lequel j'éprou- 
vais des sentiments de sympathie profonde, dont je 
déplore la perte. 

Mes relations avec M. le Maréchal de Saint-Arnaud 
ont été de bien courte durée, mais elles ont été si 
franches et si loyales, que j'en conserverai toujours 
au fond du cœur le plus agréable souvenir. 

Pardonnez-moi, Madame , si je viens rouvrir une 
blessure encore saignante, mais je ne peux résister 
au désir dé vous exprimer les sentiments de haute 
estime et de véritable affection que j'éprouvais pour 
votre époux, enlevé jeune encore à une destinée des 
plus brillantes. 

Veuillez agréer, Madame la Maréchale, l'assurance 
de mes sentiments les plus respectueux et dévoués. 

Le généralissime de l'armée ottomane. 
OMER. 



(EXTRAIT DU MONITEUR, 11 OCTOBRE 1854. 

Nous reproduisons l'article suivant , emprunté à l'Univers et 
inspiré à M. Louis Veuillot par la mort de Son Excellence le Maré- 
chal de Saint-Arnaud : 

Une profonde affliction vient se mêler à la joie 
que répandent les glorieuses nouvelles de la Crimée. 



— 598 — 
Dieu a pris une grande victime. Le héros de cette 
prodigieuse campagne a cessé de vivre. Les navires 
qui nous apportaient ses bulletins si vaillants et si 
pleins d'une ardeur guerrière sont suivis de celui 
qui nous ramène son corps inanimé. Il décrivait la 
bataille comme il l'avait gagnée, du même souffle 
ardent et puissant, et c'était son dernier soupir. On 
le savait malade, affaibli, miné par de cruelles souf- 
frances ; mais qui eût pensé que la mort était là , si 
près, et qu'un homme pût à ce point la voir et l'ou- 
blier, ou plutôt lui commander d'attendre ' ? 

Il calculait ses approches, il sentait ses étreintes, 
à force de volonté il lui arrachait quelques jours, 
quelques heures. Quels jours et quelles heures 1 Les 
jours de l'arrivée en Crimée; les heures de la bataille 
de l'Aima ! C'est au dernier terme d'une maladie de 
langueur, lorsque la vie fuyait de ce corps épuisé et 
secoué par des crises terribles, comme l'eau fuit 
d'une main tremblante, c'est dans cet état qu'il or- 
ganisait cette expédition incomparable, qu'il en bra- 
vait les périls , qu'il en surmontait les obstacles , 
qu'il plantait son drapeau sur le sol ennemi, qu'il 
restait douze heures à cheval, qu'il donnait à la 
France une victoire, qu'il dictait ces ordres du jour 



1 M. de Lurieu, camarade de collège et ami du Maréchal, a exprimé 
la même idée dans les vers suivants qu'il a écrits au bas du portrait 
du Maréchal : 

Comme un lion blessé tu renais au combat, 
Tu prolonges ta vie en respirant la gloire; 
Dieu, qui t'aimait, reprit ton âme de soldat, 
En un jour de victoire. 



— 599 — 

et ces rapports aussi beaux que son triomphe, qu'il 
investissait Sébastopol, qu'il disait à ses soldats: Vous 
y serez bientôt ! 

Il s'arrête là, aux portes de Sébastopol investi, au 
milieu de l'ennemi défait, comme s'il avait dit à la 
mort : Maintenant, tu peux venir. 

Une immense admiration tempère la douleur pu- 
blique. On regrette le - Maréchal, on ne peut le 
plaindre. Cette fin est si belle après ce mâle combat 
contre la mort présente et inévitable, après ce grand 
service rendu à la civilisation, après ces récits hé- 
roïques! Il meurt sous les regards du monde, frap- 
pant un de ces coups d'épée qui comptent dans la 
vie des empires ; trois nations inclinent sur sa tombe 
leurs drapeaux reconnaissants; et une quatrième qui 
croyait, la veille encore, dominer toutes les autres, 
se souviendra de lui au jour qui marque le déclin 
de ses destinées. Entre la Turquie qui se relève pour 
affranchir l'Eglise, et la Russie qui s'écroule pour la 
délivrer, sur ces flots qui furent aussi son champ de 
bataille et dont les caprices terribles n'ont pas étonné 
son courage, il meurt dans l'un des plus vastes lin- 
ceuls où la victoire ait enveloppé ses favoris. 

C'est assez pour la gloire humaine, et ceux qui 
n'en connaissent et n'en désirent point d'autre 
peuvent trouver que le Maréchal de Saint-Arnaud 
a été comblé. 

Mais son âme était plus grande et ses désirs plus 
hauts, et en le retirant pour quelques heures des 
soucis du commandement et du bruit des armes, la 



— 600 — 

Providence lui a donné ce que sans doute il lui de- 
mandait : le temps d'humilier son cœur. 

Ce grand général était un humble et fervent chré- 
tien. L'empire étant proclamé et établi, Saint-Ar- 
naud, Maréchal de France, Ministre, grand Ecuyer 
de l'Empereur, au faîte et dans l'enivrement dange- 
reux de toutes les prospérités, se tourna vers Dieu, 
non pour obtenir la santé, mais pour mourir en 
chrétien. 

11 avait une de ces natures sincères et franches qui 
ne fuient pas la vérité lorsqu'elles la voient et qui ne 
craignent pas de la suivre. C'était durant son séjour 
à H y ères. 11 fit venir chez lui le digne curé de cette 
ville , et , sans chercher de circonlocutions ni de 
détours, devant tous ceux qui étaient là, il lui dit 
simplement qu'il voulait se confesser. Le bon prêtre, 
surpris, tombe à genoux et rend grâce à Dieu, qui 
daigne aussi parler au cœur des puissants du monde. 
Le Maréchal, trop malade encore pour quitter sa 
chambre, fit ses pâques chez lui, sans mystère, en 
présence de ses officiers, de toute sa maison, faisant 
venir jusqu'au soldat qui était de planton à sa porte. 

Tel il avait été dans cette première occasion, tel il 
continua d'être. Guéri contre toute attente, rendu 
aux affaires, il ne négligea plus ses devoirs de chré- 
tien ; il les remplit comme il faut les remplir dans 
ces hautes situations où l'homme a, de plus que le 
commun des fidèles, le devoir de l'exemple. 

Lorsque l'expédition d'Orient fut décidée et que 
l'Empereur lui en eut donné le commandement, sa 



— 601 — 
première pensée fut pour l'âme de ses soldats. On ne 
lira pas sans émotion la lettre suivante, écrite par lui 
à un illustre religieux ', son ami, qui avait cru devoir 
lui adresser quelques recommandations à ce sujet : 

Paris, le 6 mars 1854. 

Mon révérend père, comment avez-vous pu penser 
un instant que je négligerais d'entourer les braves 
soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et 
de toutes les consolations de la religion? 

L'aumônerie de l'armée est formée. Je me suis 
entendu avec le digne abbé Goquereau, qui a mis 
sur un pied si respectable l'aumônerie de la flotte. 
Il y a un aumônier par division, par hôpital, et deux 
aumôniers en chef au quartier général. 

Je suis débordé par la besogne et je soigne ma 
santé pour pouvoir faire vigoureusement la guerre 
aux Russes. J'aurai bien besoin de vos prières, mon 
père ; sans l'aide de Dieu on ne fait rien, et je mets 
ma confiance dans sa miséricorde et dans la protec- 
tion qu'il accorde à la France. Je compte, avant mon 
départ, remplir mes devoirs de chrétien. . . . 

Ces sentiments éclatent avec la même force dans 
une lettre écrite de Marseille le 25 avril : 

J'arrive de Toulon, où j'ai vu avec bien du plai- 

* Le R. P. de Ravisnan, 



— 602 — 

sir le respectable curé doyen d'Hyères. Nous avons 
longtemps et sérieusement causé. 11 m'a aussi pro- 
mis ses prières. Vous êtes assez bon pour me pro- 
mettre les vôtres. Tous ces vœux ne peuvent man- 
quer d'être agréables à Dieu, que je prie moi-même 
avec tant de foi et de ferveur. Je pars avec une con- 
fiance entière. Il est impossible que Dieu ne protège 
pas la France dans une circonstance aussi grave, 
aussi solennelle. 

Je suis convaincu que tout le monde fera son de- 
voir, plus même que son devoir, et nous combattons 
pour une cause juste. 

Espérons donc, mon révérend père, et donnez- 
moi votre bénédiction. 



Citons encore une de ces admirables lettres où 
l'homme de guerre et le chrétien paraît tout entier 
dans sa simplicité et dans sa grandeur : 



Au quartier général, à Old-Fort (Crimée), 
le 18 septembre 185/1. 

J'ai reçu ce matin même votre bonne lettre, da- 
tée du 20 août, et je ne perds pas un instant pour 
vous remercier de vos vœux chrétiens et de vos priè- 
res. Elles ont été écoutées du Très-Haut î... Depuis 
le 14 je suis débarqué heureusement en Crimée avec 
toute l'armée, qui est superbe et dans les meilleures 
dispositions. Le débarquement s'est fait aux cris ré- 



— 603 — 

pétés de Vive l'Empereur ! et c'est à ce même cri 
que nous briserons demain les colonnes russes qui 
nous attendent à l'Aima, et qui ne m'empêcheront 
pas de m'établir sous Sébastopol le 22 ou le 23 au 
plus tard. 

Je presse les opérations autant que possible, car 
ma santé est bien mauvaise, et je prie Dieu de me 
donner des forces jusqu'au bout 

Adieu, mon révérend père, priez pour nous, et 
croyez à mes sentiments de respectueuse affection. 

Que pourrions-nous ajouter qui fût digne de nos 
respects, de notre admiration, de nos regrets, de 
nos espérances? Il n'est plus, mais il a servi son pays 
et honoré Dieu ; ses œuvres lui ouvrent la porte de 
l'histoire, et sa foi celle de l'éternité. 



— 604 — 

DÉCRET RELATIF AUX FUNÉRAILLES DU MARÉCHAL 
DE SAINT-ARNAUD. 

Palais de Saint-Cloud, le 11 octobre 1854. 

NAPOLÉON, 

Par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Em- 
pereur des Français. 

A tous présents et à venir, salut : 

Considérant les éminents et glorieux services du 
Maréchal de Saint-Arnaud dans les guerres d'Afrique, 
au ministère de la guerre et dans l'expédition d'O- 
rient ; 

Considérant notamment la brillante victoire de 
l'Aima, où il commandait en chef l'armée française; 

Voulant donner à la mémoire de l'illustre Maré- 
chal un témoignage de la reconnaissance nationale, 

Avons décrété et décrétons ce qui suit : 

Article 1 er . Les funérailles du Maréchal de Saint- 
Arnaud seront célébrées, aux frais du trésor public, 
dans l'église de l'hôtel impérial des Invalides, et ses 
restes mortels seront inhumés dans le caveau de ladite 
église. 

Art. 2. Notre ministre secrétaire d'État au dé- 
partement de la guerre est chargé de l'exécution du 
présent décret. 

FIN DE L'APPENDICE DU SECOND VOLUME. 



TABLE 



DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE SECOND VOLUME. 



-@@- 



guerre d'afrique, 1844, 1843, 184G , 1847.— Commandement su- 
périeur de la subdivision d'Orléansville.— Insurrection 
du Dahra.— Bou-Maza.— Soulèvement général des tri- 
bus de l'Ouest.— Combats dans la vallée du Chélif, dans 
le Dahra et l'Ouarensenis.— Prise de Bou-Maza.— Le 
duc d'Aumale, gouverneur général de l'Algérie page 1 

RÉVOLUTION DE FÉVRIER 1848 169 

guerre d'afrique, 1848, 1849.— Commandement supérieur des 
subdivisions de Mostaganem et d'Alger.— Expédition 
chez les Beni-Seliman, aux environs de Bougie.— Bé- 
flexions sur l'état de la France.— Mort du maréchal 
Bugeaud , 175 

guerre d'afrique, 1850, 1851.— Commandement supérieur de la 
province de Constantine.— Les transportés de Bône.— 
Expédition chez les Nemenchas et dans l'Aurès. — Les 
ruines de Lambessa et de Tebessa.— Béflexions poli- 
tiques. — Bou-Akkas.— Expédition de Kabylie 243 



— 606 — 

ministère, 1851, 1852, 1853, 1854 page 355 

guerre d'orient, avril-septembre 1854.— Constantinople.— Galli- 
poli et Varna.— Organisation de l'armée.— Siège de 
SilistrieVt retraite des Russes. — Choléra et incendie 
de Varna.— Expédition de Crimée: débarquement. — 
Bataille d' Aima. —Passages de la Katcha et du Belbeck. 
— Marche sur Balaclava. — Mort du Maréchal 411 

appendice au second volume 507 

rapport du général Randon, Ministre de la Guerre, sur l'expédition 

de Kabylie. . 507 

résumé des actes politiques et administratifs du Ministère du Ma- 
réchal de Saint-Arnaud 5-25 

discours prononcé par le Maréchal de Saint-Arnaud, à l'inaugura- 
tion de la statue du maréchal Ney 550 

discours prononcés à l'ouverture des sessions du conseil général de 

la Gironde 502 

documents relatifs à la guerre d'Orient et à la mort du Maréchal. 507 



FIN DE LA TABLE. 



Taris. — Typographie Wittersheim, me Monlnioivney, 



- SEP 81965 



DC Saint -Arnaud, Arnaud 

255 Jacques Leroy de 

33Ak Lettres du maréchal de 

1855 Saint -Arnaud 

t. 2 



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